Histoire et Esotérisme

De l'histoire certe, mais on va essayer de sortir des sentiers "rebattus" et de l'Esotérisme.

05 juillet 2009

BONNES VACANCES - A BIENTOT

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19 juin 2009

Messire Jacques de Lalaing

LalaingLes grandes actions du chevalier Jacques de Lalaing paraissent appartenir plutôt à la légende qu'à l'histoire. Cependant on ne doit point douter de leur authenticité.
Le jour même où ce gentilhomme fut armé chevalier (1446), il fut victorieux dans un tournoi. A partir de ce moment, il résolut de ne plus combattre que le visage découvert. C'était là une prodigieuse témérité, car à cette époque, les guerriers portaient des casques qui protégeaient la tête entière. Jacques se mettait donc dans un état évident d'infériorité, et il semblait se condamner à mort.
Après quelques succès obtenus en France, il passa en Angleterre, et défia par un cartel collectif, tous les nobles de la contrée. Aucun d'eux n'osa se mesurer avec lui, et déjà il s'était rembarqué pour revenir, lorsque sur le vaisseau qui le ramenait se présenta subitement un jeune écuyer du comté de Galles. Il s'appelait Thomas.
"Seigneur, dit-il à Jacques, je vous donne rendez-vous à la cour du duc de Bourgogne. Je m'y trouverai dans six semaines. Nous lutterons."
Les champions se rencontrèrent, en effet, à l'expiration du délai fixé. Ils s'attaquèrent avec la hache de guerre, arme terrible par son poids, par son large fer, par les dagues adaptées aux deux extrémités du manche. D'abord, Thomas eut l'avantage, et il transperça le bras gauche de son adversaire. A cette vue, les assistants poussèrent des exclamations de douleur, et ils crièrent au Français de se rendre. Mais celui-ci, bien qu'il ne pût se servir que d'une main ne recula pas d'une semelle, et para longtemps les coups que son antagoniste lui assénait. Sa blessure saignait ; autour de lui, la lice était toute rouge. A la fin, il bondit, et de son bras valide, il étreignit l'Anglais par la ceinture, et le jeta sur le sable, la face en avant. Thomas, gêné par son armure, essaya en vain de se relever. Jacques le maintint à terre de son talon, et, debout sur son ennemi, il répétait, ensanglanté, triomphant : "Victoire ! Victoire !"
Dès que sa plaie fut fermée, cet incomparable chevalier voulut conquérir de nouveaux lauriers. Il gagna Châlons-sur-Saône. Là, il fit enclore de palissades un vaste pré au sol régulier, et il publia dans toute l'Europe que, une année entière, il attendrait les amateurs de tournois, et jouterait à pied ou à cheval, avec l'épée, la hache ou la lance, contre quiconque se présenterait. Il y eut affluence, et, fidèle à sa promesse, l'intrépide Lalaing descendit tête nue, dans l'arène aussi souvent qu'on le provoqua. Oui, durant douze mois, et d'ordinaire, neuf ou dix fois chaque mois, il soutint l'assaut des plus rudes champions de la France et de l'Etranger, et jamais il ne reçut de blessure, jamais il n'éprouva un échec
Num_riser0005.
Mais l'heure avait sonné où il devait déployer sa valeur non plus en des combats singuliers, mais contre les ennemis de son suzerain, le duc de Bourgogne. Les bourgeois de Gand s'étaient révoltés, et il s'agissait de les punir. Jacques entra dans un corps de troupe qui fut entouré par les Gantois et ne se sauva qu'en traversant à la nage une large rivière. Cependant beaucoup de retardataires eurent bien du mal à passer. Sans de Lalaing, ils allaient périr. Mais ce brave, qui avait eu déjà, dans cette journée, cinq chevaux tués sous lui, revint en arrière, se plongea dans l'eau, et sauva les siens.
Juste au moment où il abordait, ruisselant et n'ayant au poing qu'un tronçon d'épée, on lui cria que son frère était resté au milieu des adversaires, et qu'il était près de succomber. Jacques repousse son cheval dans le fleuve ; il se rue sur ceux qui enveloppe son frère. Il le délivre, l'entraîne, et, laissant derrière lui un monceau de morts, il rejoint sain et sauf, à travers les flots, ses compagnons.
Par une bizarre ironie du sort, ce héros, qui méprisait les armes à feu, fut tué par un boulet. Le duc de Bourgogne assiégeait l'une des forteresses des Gantois. Notre preux chevalier regardait, par l'embrasure d'une tranchée, la situation de la place. Une énorme pierre, lancée par un canon, l'atteignit en plein visage (1453). Il expira sur le coup. Il était dans toute la vigueur de la jeunesse, dans tout l'éclat de la gloire...
Ses amis le pleurèrent longtemps, et les ennemis mêmes contre lesquels il combattait gémirent d'avoir tranché une vie si noble.

H. G.

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16 juin 2009

Le peintre Holbein

Peu de temps après que le roi d'Angleterre Henri VIII eut nommé l'illustre Holbein "peintre de la couronne", un matin que cet artiste était occupé dans son cabinet et avait consigné sa porte, un noble de la plus haute lignée, lord W..., insista tellement pour être introduit, qu'il finit par forcer la consigne. Tout en s'excusant poliment, Holbein affirma qu'il était en ce moment trop occupé pour le recevoir...
Lord W... l'interrompit pour lui faire remarquer qu'un personnage de son importance ne pouvait se morfondre devant une porte.
"Mais, enfin, je suis chez moi ! s'exclama Holbein. Je suis libre de recevoir qui je veux dans mon cabinet ou dans mon atelier !"
Holbein
Lord W... répliqua qu'il connaissait les égards dus à son rang, à ses titres, qu'il n'entendait pas se laisser ainsi manquer de respect.
La discussion s'envenima si bien que Holbein, d'un caractère peu facile et peu paisible, saisit lord W... par les épaules et le jeta en bas de l'escalier.
Sa colère calmée, l'artiste réfléchit sur les conséquences de cette action, en comprit toute la gravité, et courut faire part de la chose au roi dont il implora la protection.
Presque en même temps, lord W... arrivait près du souverain et venait demander satisfaction de l'outrage qu'i! avait reçu.
Henri VIII l'écouta complaisamment.
Il s'efforça tout d'abord de l'apaiser.
Mais lord W... élevait de plus en plus la voix, et se montrait de plus en plus irrité et exigeant.
Piqué de ce manque de respect, le roi finit par répondre à ce seigneur :
"Milord, sur votre propre vie, je vous enjoins de ne tirer aucune vengeance de mon peintre.
- Mais, Sire, c'est à vous à me venger !
- Songez, continua le roi sans s'émouvoir de cette injonction, songez qu'il y a cette différence entre vous deux, que de sept paysans je puis, en une minute, faire autant de nobles ; mais que de sept nobles pareils à vous, je ne pourrais jamais faire un peintre comme Holbein !"

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10 juin 2009

La vocation de Benvenuto Cellini

Num_riser0009Cà ! Benvenuto, mon fils, as-tu juré de me désobéir jusqu'à ce que la tristesse ait rendu mes cheveux blanc ? Je t'avais prié d'étudier ce chant merveilleux, qu'un musicien romain a composé pour la flûte, ce chant si doux qu'il semble inspiré de quelque céleste génie, et voici qu'au lieu de te trouver l'instrument aux doigts, j'aperçois ta flûte dans un coin, ta musique par terre, et toi-même, modelant de la terre glaise sur la table. Tu veux donc me désespérer ?..."
Benvenuto se leva, confus et rougissant. C'était un garçon de quinze ans, grand, fort ; ses cheveux noirs tombaient en boucles autour de son cou ; il avait d'admirables yeux, étincelants d'intelligence, et un pli droit, entre les sourcils, donnait à ce visage d'adolescent une expression singulière d'énergie et d'entêtement.
"Père ! murmura-t-il.
- Assez ! dit avec colère Giovanni Cellini. Je suis fifre de Sa Seigneurie le cardinal de Médicis. Je pouvais aussi consacrer ma vie aux arts du dessin et à l'orfèvrerie : je ne l'ai pas fait, jugeant que la musique comporte un caractère plus élevé. Et puisque tu es né musicien, puisque, à ton âge, tu peux, par ton habileté de flûtiste, satisfaire déjà les amateurs les plus éclairés, j'exige que tu continues dans cette voie. La sculpture, la peinture, le modelage, sont des métiers malaisés, pour lesquels tu n'es point fait. J'ai dit... Prends ta flûte et travaille."
Benvenuto prit sa flûte et, pendant deux heures, tira du mélodieux instrument des sons si doux et si purs que le vieux fifre florentin en avait les larmes aux yeux.
"Et le bandit voudrait abandonner cet art !..." grommelait-il.Num_riser0008
Tous les jours, la même scène se reproduisait. Benvenuto ne formait qu'un seul rêve : être orfèvre, ciseler des bijoux, monter des pierres fines ; il haïssait cette musique pour laquelle il semblait né.
"Il faut que cela finisse !..." songea-t-il.
Et, avec l'énergie parfois terrible qui devait, sa vie durant, former le fond de son caractère, il prit une résolution qu'il se promit d'exécuter le soir même. Il ne se demanda pas s'il n'allait pas causer à son père un désespoir mortel : il se sentait entraîné par une vocation irrésistible, et il obéissait à son génie.
"Michelina, dit-il brusquement, je pars.
- Où vas-tu ? demanda-t-elle, très grave.
- A Pise. Je vais partir à minuit. J'y serai demain. J'y connais un orfèvre, et m'engagerai chez lui. Je ne peux plus vivre en compagnie de ma flûte !
- C'est bien, dit l'enfant. Tu as raison, Benvenuto !... Pise n'est pas loin ; j'aurai parfois de tes nouvelles. Qui sait ?... Un jour, peut-être, j'irait t'y voir."
A minuit, Benvenuto partait, sans argent, un bâton à la main...
L'angélus sonnait à la tour de Pise, lorsque l'adolescent se présenta à maître Olivieri della Chiostra, orfèvre au lieu dit Pietra del Pesce.
"Alors, conclut l'artiste à la fin de leur entretien, tu veux que je t'enseigne les secrets de mon métier ? J'y consens, si je te juge digne de les recevoir. Prends ce morceau de glaise, et façonne-le à ton gré."
Num_riser0010Joyeux, Benvenuto prit la glaise. En moins d'une heure, il avait exécuté un masque imité de l'antique, et reproduisant l'expression terrible et majestueuse des visages de tragédie.
"C'est bien !... C'est plus que bien ! s'écria maître Olivieri. Voici qui est déjà l'oeuvre d'un maître ! Quelle assurance et quelle audace dans les reliefs ! Quelle harmonie de lignes !... Ah ! Benevuto ! tu nous donneras des leçons à tous. Tu peux abandonner la flûte sans remords, car tu feras, dans un autre art, des oeuvres glorieuses et éternelles !..."
Benevuto Cellini passa un an à Pise. Il avait écrit à son père, pour lui demander pardon :
"Il me semble, disait-il naïvement, que je suis désormais au Paradis ! je vous ferai honneur, mon bon père !..."
Et Giovanni lui avait répondu :
"Le destin, sans doute, l'a voulu. Travaille et sois heureux. Mais, je t'en supplie, n'abandonne jamais la flûte !..."
Au bout de dix mois,  maître Olivieri, pour témoigner à Benvenuto toute sa satisfaction, lui fit cadeau d'un morceau d'argent assez lourd. Benvenuto le cisela à sa guise, et pour lui-même. Il en fit un fermoir de ceinture, large comme la main d'un enfant, formé de guirlandes de feuilles d'une merveilleuse finesse. La renommée s'en répandit chez tous les orfèvres toscans. Les jours s'écoulaient ainsi, à dessiner, à étudier et copier les antiques, à ciseler les métaux précieux, à monter les pierres fines.
Or, vers la fin de l'année, un messager, qui venait de Florence, remit à Benvenuto une lettre, écrite par un écrivain publique. Elle était de Michelina, qui l'avait dictée.
"Je suis désespérée, disait l'enfant. Mon père va être emprisonnée pour dettes. Ce n'est pas sa faute : il a été malade, il n'a pu travailler. Je ne sais à qui m'adresser, et c'est pourquoi, Benvenuto, j'ai recours à toi, si bon et si courageux. Je ne sais comment tu pourras nous secourir, mais je suis sûre que tu nous secouras !"
Benvenuto ne perdit pas son temps à réfléchir : ses décisions étaient vite prises.
"Maître, dit-il à Olivieri, j'ai besoin d'un congé de huit jours. Il faut que j'aille à Florence.
- Va ! dit l'orfèvre. Tu me rends trop de services pour que je te refuse ce plaisir !..."
Le soir même, Benvenuto tombait dans les bras de son père, qui pleura de joie en le voyant.
"Et la flûte ?..." fut la première question du brave homme.
Benvenuto se mit à rire.
"Il s'agit bien de flûte !... Ou, plutôt, oui... ou presque... Comme fifre de Sa Seigneurerie, n'avez-vous pas libre accès auprès du cardinal, mon père ?
- Si fait, dit glorieusement Giovanni.
- Il faut me présenter à lui, demain !
- Oh ! oh !... Comme flûtiste ?Num_riser0007
- Non... comme orfèvre."
Giovanni soupira.
"Je te présenterai..." dit-il enfin avec résignation.
Le lendemain, il présenta Benvenuto au cardinal. Très calme, un genou en terre, le jeune homme offrit à l'éminence un écrin qu'il avait apporté : dans l'écrin était le fermoir d'argent.
"Votre Eminence voudra-t-elle accepter cet hommage du plus humble de ses sujets ?..."
Le puissant seigneur poussa un cri d'admiration.
"C'est toi qui l'as ciselé ?
- C'est moi !
- Alors tu seras la gloire de Florence, la ville des arts... Demande-moi ce que tu voudras, je te l'accorderai..."
Ce que Benvenuto demanda, il n'est pas difficile de le deviner : une heure après, le pauvre père de Michelina recevait sa grâce, avec décharge de toutes ses dettes, et Benvenutto Cellini était attaché au service des Médicis. Comme l'avait prédit maître Olivieri, il fut un des plus grands artistes de ce siècle où vécurent des hommes tels que Michel-Ange, et il peupla l'Italie de ses oeuvres immortelles. Le vieux Giovanni s'enorgueillissait d'avoir un tel fils :
"Et pourtant, disait-il parfois, comme il jouait bien de la flûte !"

A. BAILLY

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04 juin 2009

Alexandre Aufrédy : courage et générosité

Vers le commencement du XIIIe siècle, vivait dans la ville de La Rochelle un homme immensément riche et dont la fortune, noblement conquise, encourageait autour de lui l'industrie et le travail, répandait partout le bonheur. Il s'appelait Alexandre Aufrédy. Ce généreux citoyen fut un exemple éclatant de l'ingratitude des hommes et de l'inconstance du sort.
Une grande partie du commerce de la Méditerranée était alors entre les mains des Rochelais, et, par suite de diverses circonstances, Aufrédy avait dû envoyer tous ses navires, au nombre de dix, dans les Echelles du Levant, c'est-à-dire dans les ports de la Méditerranée occupés par les Turcs. Une année s'écoula sans qu'on annonçât le retour de ces vaisseaux. Bientôt le bruit de leur perte se répandit : "Ils ont été capturés par les Turcs, affirmaient les uns. - Ils ont fait naufrage," prétendaient les autres. Et le crédit d'Aufrédy ne tarda pas à être ébranlé.
Dans cette lointaine expédition, Aufrédy avait engagé à peu près toute sa fortune. Lorsque des engagements antérieurs vinrent à échoir, il ne put les remplir. Il n'osa pas demander de délais, et, en homme d'honneur qu'il était, satisfit à toutes ses échéances, paya tout ce qu'il devait et se trouva complètement ruiné.
Les malheureux, dit-on, n'ont jamais beaucoup d'amis. Aufrédy en fut la preuve. Peu à peu, et comme s'ils se fussent tous donné le mot, ses plus intimes camarades l'abandonnèrent ; ses obligés eux-mêmes se détournaient de lui. Malgré ces ingratitudes et ces trahisons, notre homme ne se laissa pas abattre ; il sut se montrer supérieur à son infortune.
La_Rochelle
Acceptant sans rougir les nécessités, de la misère, Aufrédy se mêla aux humbles travailleurs qui gagnent leur vie à la sueur de leur front, aux débardeurs et autres ouvriers du port ; et souvent il lui arriva de recevoir son maigre salaire des mains mêmes de ceux qu'il invitait naguère à sa table et traitait magnifiquement. Son courage, son héroïque fermeté surprenaient tout le monde et étaient l'objet de toutes les conversations. Les uns admiraient ; les autres hochaient la tête avec pitié ; d'autres, qui n'avaient pas été témoins de cette force de résolution, la contestaient, la taxaient d'exagération.
Aufrédy continuait d'exercer chaque jour sur le port son pénible métier de portefaix, et il l'exerçait si bien qu'on aurait cru qu'il y avait été habitué dès l'enfance, qu'il était né pour ces dures corvées.
Un soir, cependant, fatigué d'avoir roulé toute l'après-midi de lourdes barriques de vin, il se reposait étendu sur un escalier voisin du port, en contemplant machinalement les ondulations de vagues et tout le mouvement que provoquait le retour de la marée. La vue de tant de vaisseaux de nations différentes, arrivant chargés des produits de tous les climats, le reportait à des temps meilleurs et le plongeait, malgré lui, dans de sombres et douloureuse réflexions.
Tout à coup les agrès d'une des tours - d'un des sémaphores, comme nous dirions aujourd'hui - signalent des bâtiments portant le pavillon, pavillon bien connu de tous, particulièrement à La Rochelle, de l'ancienne maison d'Aufrédy. Un instant le pauvre débardeur crut être le jouet d'une illusion ; mais ces signaux se renouvellent, ils sont bien réel, et bientôt une foule d'ouvriers et de matelots accourent lui annoncer que ses navires, qu'il croyait depuis si longtemps perdus, reviennent chargés d'immenses richesses. Pour comble, comme il allait à leur rencontre, un courtier l'aborde et lui apprend que, profitant d'une occasion propice, il a négocié plusieurs de ces chargements, et que leur valeur se trouve décuplée.
Par suite de ces évènements, Alexandre Aufrédy redevenait non seulement très riche, mais plus riche qu'il ne l'avait été auparavant. Il lui aurait été facile alors de se venger de ses ingrats d'amis ; mais son âme, grande dans le malheur, fut généreuse dans la prospérité. Il oublia les injures des puissants, pour ne se rappeler que les privations et les souffrances des hommes du peuple au milieu desquels il avait vécu. Il resta l'ami des humbles et des pauvres, et il consacra ses richesses inespérées à la fondation d'un hôpital qui a longtemps porté son nom.

Article de septembre 1905

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03 juin 2009

Molière soupant avec Louis XIV

Tandis que Louis XIV ne trouvait pas au-dessous de lui de donner à Molière des marques de bienveillance et de considération, de simples domestiques de ce prince rougissaient de l'avoir pour camarade, et lui prodiguaient de grossiers mépris. Un jour qu'il se présentait pour faire lit du roi, un de ses confrères, qui devait le faire avec lui, se retira brusquement, en disant qu'il ne voulait point partager le service avec un comédien.
Un autre valet de chambre, Bellocq, s'approcha aussitôt, et dit : "Monsieur de Molière, voulez-vous bien que j'aie l'honneur de faire le lit du roi avec vous ?" Bellocq, que ce trait recommande à la postérité plus que tous se vers, dont elle se souvient peu, se conduisit en homme d'esprit et en fin courtisan ; il rendit hommage au génie, et il fit sa cour au maître en vengeant un serviteur qu'il aimait. Quant à l'homme qui osa mépriser Molière, c'était un sot, et l'on verra tout à l'heure qu'il n'était pas seul de son espèce. Le roi, à l'oreille de qui l'aventure était parvenue, et qui avait témoigné son mécontentement de l'affront fait à Molière, prit soin, dans une autre occasion, de le venger lui-même d'une injure toute semblable. Ces mêmes valets de chambre, qui auraient cru déroger en faisant le lit du roi avec Molière, répugnaient encore davantage à manger avec lui à la table du contrôleur de la bouche. Molière, qui s'était aperçu plusieurs fois de leurs insolents dédains, avait cessé de se présenter à cette table.
Le roi l'ayant appris, lui dit un matin, à l'heure de son petit lever : "On dit que vous faites maigre chère ici, Molière, et que les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous avez peut-être faim : moi-même, je m'éveille avec un assez bon appétit. Mettez-vous à cette table, et que l'on me serve mon en cas de nuit.(1) Alors le roi découpe une volaille, et, après avoir ordonné à Molière de s'asseoir, il lui sert une aile, prend l'autre pour lui-même, et dit qu'on introduise les entrées familières, c'est-à-dire les personnes les plus marquantes et les plus favorisées de la cour. "Vous voyez, leur dit le roi, occupé à faire manger Molière, que mes valets de chambre ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux." De ce moment, Molière n'eut plus besoin de se présenter à cette table de service ; toute la cour s'empressa de lui faire des invitations.

AUGER - (1) Un en cas de nuit était une collation servie le soir dans la chambre du roi au cas qu'il sentit le besoin de manger pendant la nuit.

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20 mai 2009

Les inconvénients du tatouage

Bernadotte, à l'époque où il était officier dans le régiment de Royal-Marine en 1793, s'était fait tatouer sur le bras.
Devenu roi de Suède, il tomba un jour malade, et son médecin lui déclara qu'une saignée était nécessaire. Bernadotte refusa d'abord ; mais, le mal empirant, le médecin, qui s'étonnait de ce refus, insista pour que la saignée fût faite.
"A une seule condition, dit le roi ; c'est que vous me jurerez de ne révéler à personne ce que vous verrez sur mon bras."
Le médecin jura, et, au moment de se servir de sa lancette, découvrit un superbe bonnet phrygien gravé sur le bras royal, avec cette inscription en demi-cercle : Mort aux rois !

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19 mai 2009

Héroïque politesse

Pendant l'émigration française, en 1793, le duc de Bedford reçut un jour à sa table, à Londres, le duc de Gramont.
Au dessert, le grand seigneur anglais, voulant fêter son hôte, fit apporter certaine bouteille de vin de Constance, d'une qualité exceptionnelle.
Le duc de Bedford versa lui-même, et debout, la précieuse liqueur à son convive.
"A la France, Monsieur !" dit-il.
L'émigré but d'un trait, puis, avec un sourire :
"A l'Angleterre, Mylord !"
Et il tendit une seconde fois sa coupe. Le duc de Bedford se verse alors à lui-même une rasade, porte son verre à ses lèvres, mais le laisse soudain tomber avec un cri d'horreur.
"Vous avez bu cela ?" fait-il.
Le sommelier s'était trompé, et, au lieu de vin de Constance, il avait servi une fiole d'huile de castor.
Ce trait de politesse héroïque et stoïque est célèbre dans les ambassades et jadis il porta haut la gloire de l'urbanité française.

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18 mai 2009

L'Astrologue et son Confrère

Que dit votre science, aujourd'hui, Messire Galéotti ? Pouvons-nous ordonner la chasse au sanglier qui nousNum_riser0003 délasserait du souci des affaires ?... Les nuages courent vite, mais le soleil brille aussi ; nous ne partirons pas sans votre avis.
Ainsi parlait Louis XI à son astrologue favori qu'il était venu trouver jusque dans sa tour. Galéotti se leva : c'était un grand vieillard portant une longue barbe ; ses vêtements magnifiques contrastaient avec le pourpoint râpé du roi, et sur sa ceinture de cuir étaient représentés les signes du Zodiaque. Il promena un regard majestueux sur les tables et les escabeaux chargés de livres ; puis, choisissant un volume plus grand que les autres, il dit :
"Si mon royal frère veut attendre un instant, je vais lui répondre avec certitude !" Galéotti se saisit encore d'une bizarre longue-vue et gagna la terrasse d'où il se mit à observer le ciel. Sa réponse fut favorable, d'abord parce que, le roi désirant chasser, il ne voulait pas le contrarier, ensuite parce que lui-même aimait mieux passer une journée à chevaucher dans les bois que de rester enfermé entre les hautes murailles du château de Plessis.
Une heure plus tard, le pont-levis résonnait sous le galop des chevaux, le son du cor retentissait dans la forêt, et le roi, avec des éclats de voix bruyants, criait aux seigneurs de sa suite :
"Hardi ! mes seigneurs ; vos épieux en main ! Le sanglier est en campagne ; les chiens sont lâchés ! En avant ! en avant, par St Hubert !"
Cependant, il arriva que, dans l'ardeur de la chasse, Louis XI et Galéotti se trouvèrent séparés du reste des seigneurs. Au détour d'un sentier, tous deux se trouvèrent arrêtés par un brave paysan qui s'en venait tranquillement au trot de son petit âne. L'homme retira son bonnet, et avec la familiarité permise par Louis XI aux gens du peuple quand ils l'abordaient :
"Sire, dit-il, si Votre Majesté veut suivre mon conseil, elle fera bien de s'abriter dans ma chaumière qui se trouve au bout du chemin : un gros orage va éclater, il n'y a plus le temps de retourner au Plessis."
L'astrologue, indigné, fut le premier à répondre :
"Et tu crois que le roi va t'écouter ? Beau conseiller, ma foi ! Arrière ! Une autre fois, ne te mêle pas de pareille chose !"
Puis s'adressant  à Louis XI, il continua :
"Poursuivons cette chasse qui vous amuse, Sire, et ne vous souciez pas des prédictions de ce lourdaud !... Écoutez, le cor sonne par ici..."
Les chasseurs s'enfoncèrent sous bois ; mais déjà un vent impétueux faisait craquer les plus hautes branches, de larges gouttes tombées ça et là furent bientôt suivies d'une pluie torrentielle. La tempête déchaînée n'épargnait ni le roi, ni le vieil astrologue, qui maintenaient leurs chevaux avec peine. Pendant que ceux-ci entraînent à l'aventure les cavaliers, un heureux hasard les ramène devant la cabane du paysan, chez qui ils s'empressent d'entrer. C'est avec satisfaction que le royal chasseur, trempé jusqu'aux os, se tourne et se retourne devant la flamme généreuse du foyer.
Num_riser0010Enfin, il dit au paysan :
"Qui t'enseigne à si bien deviner le temps qu'il doit faire ? De qui tiens-tu cette science ?
- Eh, Sire, je n'en saurais rien tout seul ; mais mon âne est là pour m'apprendre quand il va pleuvoir. Au premier signe de mauvais temps, il frappe la terre de son sabot, il brait et secoue les oreilles avec force. Alors, si je suis dehors, j'accours en hâte à la maison , jamais encore il ne m'a trompé."
Lorsqu'il entendit cette explication, Louis XI se mit à rire silencieusement selon son habitude, puis, tournant un regard plein de malice sur Galéotti morfondu, il s'écria :
"Pâques Dieu ! Messire, vous avez là un fameux confrère ; mais, si les ânes sont si bons astrologues, j'ai peur que les astrologues ne soient des ânes !"
Dès le lendemain, cependant, le roi superstitieux n'en consultait pas moins Galéotti sur tout ce qu'il devait entreprendre.

Marie du COUDRET

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15 mai 2009

Les Jacques

Au XIVe siècle, quand la guerre de Cent ans se préparait à détruire le peu qu'avait laissé la Peste noire, et que les paysans de Normandie, n'ayant rien à eux que la peau de mouton dont ils couvraient leurs membres amaigris, l'épieu avec lequel ils se défendaient contre les loups, se rassemblaient dans les sombres asiles que leur offrait l'immense forêt de Bolbecq. Ils avaient abandonné leurs chaumières de boue, leurs misérables instruments, cette charrue de bois courbé à laquelle ils attelaient leur femme, lorsque les grandes compagnies avaient passé par le pays et tout enlevé.
Un vent de révolte soufflait partout à cette époque, la misère était universelle ; le moyen âge penchait vers son déclin et la féodalité n'était plus qu'une lourde et brutale tyrannie.
Las de tant souffrir, les gens des communes avaient depuis longtemps imposé à leurs maîtres et seigneurs le respect de leurs personnes et de leurs biens, et ils conservaient, ils montraient avec orgueil dans les archives de leur parloir ou hôtel de ville les chartes arrachées à un comte, à un baron. Il n'en était pas de même des pauvres Jacques ; c'était le sobriquet injurieux et méprisant qu'on donnait dans tous les pays de la langue française au paysan.Num_riser0009
Mais avant de prendre sa revanche définitive dans les incendies de 1789, la classe des paysans eut maintes fois des mouvements et comme des convulsions de colère, et alors, autant elle avait montré de patience et de douceur, autant elle était impitoyable lorsqu'elle s'était décidée à changer en armes les instruments de travail.
Près de deux mille paysans tenaient conseil dans les clairières de la forêt de Bolbecq, et avaient résolu de tenter de prendre le château de Saint-Pierre par assaut ou par surprise. C'était là que résidait leur plus farouche oppresseur, dont ils avaient juré la mort : ils avaient même décidé qu'on tâcherait de le prendre vivant, et qu'on le pendrait entre deux chiens au gibet communal, afin de compléter la vengeance par un déshonneur qui retomberait sur ses descendants. La délibération ne fut pas longue : tous étaient d'accord sur le but et le château était tout près de là. Moins d'un quart d'heure après, un flot humain roulait dans le chemin profondément creusé par les chars, et surprenait la garde qui surveillait le pont-levis et ses abords.
L'attaque avait été furieuse et inattendue. Le sire de Saint-Pierre, comptant que la terreur que son nom inspirait avait refusé de suivre les conseils des autres seigneurs, qui se sentant menacés de tous côtés par les haines des paysans, se tenaient enfermés dans leurs imprenables forteresses et n'en sortaient qu'accompagnés de leurs hommes d'armes, la lance au poing, l'épée ou la masse d'armes suspendue à la ceinture.
Quant à lui, sire de Saint-Pierre, il s'en allait par la campagne, chassant, et ne songeant pas plus au danger que s'il n'eût rien à se reprocher.
En un instant le château fut envahi, la garnison refoulée dans la salle d'armes y périt tout entière, sous les massues, les cognées, les fourches des paysans, et ils se répandirent par toute l'énorme construction, fouillant, sondant tous les coins, tous les meubles, toutes les boiseries. Leur fureur allait croissant, car ils ne trouvaient personne : il semblait que le château eût été abandonné ; leur victime leur échappait.
Tout à coup, dans la tour d'angle, ils se trouvèrent en face d'une haute porte de chêne sculpté et armorié. Sans aucun doute, il y avait là des ennemis. La porte se fendit, s'entrouvrit, ses ferrures cédèrent sous les coups répétés, la troupe allait franchir le seuil.
Elle s'arrêta.
La femme et les enfants du étaient là, en proie à l'épouvante. Aux premiers bruits de l'attaque ils s'étaient réfugiés dans cette tour, et avaient fermé sur eux la porte, avec cette imprudence des gens terrifiés qui s'enferment eux-mêmes dans une impasse. Mais ils avaient avec eux la soeur du comte de Saint-Pierre, et c'était sa vue qui avait arrêté les paysans furieux sur le seuil.
Droite, impérieuse, elle leur commandait d'un regard de ne pas avancer, et comme s'ils eussent éprouvé l'effet d'un pouvoir surnaturel, ils restaient là, leur colère était tombée, ils étaient embarrassés de leurs armes, et semblaient se demander pourquoi ils étaient venus.
Et en effet, ils étaient sous le double charme de la beauté et le la bonté. La soeur du comte était une jeune et charmante femme, qui s'était donné pour tâche de réparer toutes les injustices, toutes les brutalités de son frère ; elle le faisait avec l'adresse, la douceur, l'activité d'une âme ardente et dévouée, et quand elle ne pouvait pas réparer le mal, elle savait y trouver des consolations. Elle était aimée, respectée dans tout le pays, on la regardait comme une sainte, et un jour un paysan la voyant de loin dans la forêt, avait rapporté qu'elle était entourée d'une auréole lumineuse, et que des voix d'une douceur céleste s'entretenaient avec elle.
Que faire contre les êtres qu'elle protégeait, contre cet ordre que son geste donnait d'une manière si expressive ?
Un des paysans, le plus hardi, s'avança d'un pas.
- Madame, dit-il, nous allons nous retirer. Mais obtenez-nous le pardon de Messire.
- Vous l'aurez, dit-elle, car ma soeur et mes neveux se joindront à moi pour le demander. Quittez la forêt, rentrez dans vos demeures, reprenez vos occupations et comptez sur moi pour obtenir du comte un traitement plus juste.
Les paysans n'en demandaient pas davantage ; ils avaient la parole de la sainte, comme ils disaient, et sans plus tarder, ils s'éloignèrent en silence.

M. BERTAUT

Posté par choupanenette à 08:34 - Bataille, guerre, révolution - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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