"La semaine dernière à Paris, la reine Marie-Antoinette s'est rendue à l'Opéra. Quand elle est entrée dans la salle, elle a été applaudie par les spectateurs debout. Selon l'usage, elle a fait trois révérences au public. A ce moment-là, on a entendu un coup de sifflet. Quoique cette insolence ne pût être commise que par un fou ou un homme abominable, la reine s'en est montrée très affectée. Elle s'est enfoncée dans sa loge et a déclaré qu'à l'avenir, quand elle viendrait au spectacle, les portes des théâtres seraient fermées et que seul les gens de sa suite y seraient admis..."
C'est dans la Correspondance secrète sur la cour de France, dont le manuscrit était conservé à l'ancienne bibliothèque impériale de Saint-Petersbourg, qu'on trouve ce passage, à propos d'un incident qui a eu lieu le 17 février 1787.
1787 ! Deux ans seulement nous séparent de la grande convulsion... Et quel est donc le maniaque, le furieux, qui pour la première fois dans l'Histoire a osé siffler la reine de France ? C'est un marquis, il est jeune, il a tout juste vingt ans. Il se nomme le marquis de Saint-Perne et il n'a rien de fou ni d'abominable... Il a tout simplement, comme nous dirions aujourd'hui, l'humeur un peu gauchiste.
Beaucoup de jeunes gens de la bonne société d'alors trouvaient ainsi le monde mal fait, les chances médiocrement réparties. Cela leur était d'autant plus commode qu'ils ne manquaient de rien, et leur mérite eût été plus grand encoure s'ils avaient eu une claire connaissance de ce qui les attendait, quelques années plus tard...
Quoiqu'il en soit, ce coup de sifflet à l'Opéra, adressé à une princesse qui en entendra de plus rudes, est bien la première manifestation de cette révolution qui, cinq en plus tard, allait balayer le trône. Il en coûta au jeune marquis d'être tiré hors du parquet avec si peu de façon que son gilet perdit tous ses boutons et que sa perruque ne lui fut rapporté que le lendemain. Entre-temps, il fut traîné au poste et du subir un interrogatoire très long. Toujours moins long, toutefois, que l'épilogue de cette histoire, qui se fit attendre, lui, très, très, longtemps...

En feuilletant de vieux numéros de la Gazette des tribunaux parus au siècle dernier, on peut prendre connaissance du rapport d'audience suivant :
- Tribunal civil de la Seine. Première chambre. Sous la présidence de M. Rigal. Affaire marquis de Saint-Perne. Irrévérence envers la reine Marie-Antoinette...
Comment ?...
Il ne peut s'agir que d'une faute d'impression, puisque nous sommes en 1837, le 14 mai précisement, c'est-à-dire plus de cinquante ans après le coup de sifflet de l'Opéra. Quarante-trois ans après l'exécution de Marie-Antoinette. Après le Révolution, l'Empire, la Restauration, les Cent-Jours, Charles X, la seconde Restauration, et donc, sous le règne de Louis-Philippe !...
Le marquis de Saint-Perne avait vingt ans lorsqu'il siffla la reine. Il a soixante-dix ans quand il répond devant  la justice de cette insolence, après que la France eut connu les plus grands bouleversements de son histoire, changé cinq fois de régime et perdu plusieurs millions d'hommes au cours d'inexpiables guerres civiles et sur tous les champs de bataille de l'Europe. Gravement, mais avec bienveillance aussi, M. Rigal interroge le marquie, qui est encore vert, mais dont le dos voûté et la voix douce et flûtée, comme une voix qui aurait beaucoup servi, contrastent singulièrement avec le chef d'accusation.
- Voyons, monsieur le marquis, ce coup de sifflet à l'encontre de la malheureuse reine, il y a un demi-siècle, c'est une frasque de jeunesse ? peut-être une farce d'après boire ?...
L'accusé qui, comme son juge, a l'air de se demander un peu ce qu'il fait là, ne se souvient plus très bien. Y a-t-il encore des témoins, seulement ? Ma foi non ! Il y a bien longtemps que tous les spectateurs de cette soirée de gala de l'Ancie Régime sont morts sous la guillotine, dans les rangs des chouans, les armées de la Coalition ou au service de l'Empereur, ou tout simplement dans leur lit...
Alors, avec mansuétude, et peut-être un peu d'ironie aussi, M. Rigal acquitte ce doux vieillard pour l'irrévérence de son jeune âge et le rétablit dans tous ses droits.
Mais s'il faut le rétablir dans ses droits... C'est que l'accusé avait été déjà condamné autrefois ?...

Reprenons depuis le début le fil de cette extraordinaire comparution. Son explication est à première vue inconcevable. Et si la vie de l'étrange marquis paraît incroyable, elle n'en est pas moins tout à fait authentique.
Après son fatal coup de sifflet, qui eût pu lui valoir une sévère bastonnade et quelques années d'embastillement si sa famille eût été moins bien en cour, celle-ci plaida l'excentricité, en faisant valoir que, dès son plus jeune âge, le marquis de Saint-Perne s'était singularié par des comportements aberrants, à imiter, par exemple, un curé disant la messe, avec un petit calice d'étain, qu'on lui avait offert.
- Doux Jésus ! s'écria, devant la  reine, un conseiller complaisant... Si le marquis a fait preuve si jeune d'une imagination aussi dépravée, il ne relève assurément pas de la Bastille mais bien plutôt de l'asile !
Non pas des "Petites-Maisons" de Charenton où les malheureux fous sont l'objet des pires sévices, faut-il ajouter, mais d'un de ces confortables pensionnats, entourés de jardins, à la table distinguée, au service discret et où, moyennant, il est vrai, un prix de pension élevé, on pouvait garder sous cloche, un assez long temps, des parents compromettants.
Le jeune marquis de Saint-Perne avait fait de solides études classiques. L'établissement dans lequel il fut placé comportait une vaste bibliothèque de l'antique, et des chambres spacieuses. De quoi étaler à l'aise une centaine d'in-quarto. Etre au ban de la société dans d'aussi bonnes conditions lui convenait assez. Il se plongea donc dans l'étude des historiens d'Athènes et de Rome et ne vit pas le temps passer...
Pendant trois ans, ses parents payèrent la pension. Puis vinrent les jours terribles pour l'aristocratie.
Les Saint-Perne émigrèrent et disparurent de  l'autre côté du Rhin et la nation s'empara de tous leurs biens. Qui paierait désormais pour notre érudit qui se complaisait de mieux en mieux dans Lucrèce et Virgile ? L'Etat, bien sûr, car dans la France déjà très centralisée de l'époque, ce genre d'établissement se devait de passer aussitôt sous la tutelle des pouvoirs publics.
A travers tous les bouleversements, l'Administration continuera de régler cette pension, alors même que la maison du faubourg Saint-Antoine, qui "retient" le marquis, est plusieurs fois revendue à de nouveaux directeurs. Leus affaires sont d'ailleurs plutôt moins prospères : l'époque où la pension était une annexe dorée de la Bastille est révolue et l'on se montre à présent plutôt moins accommodant pour les fils de maison dévergondés. Avec le départ progressif des pensionnaires, les jardins et la bibliothèque paraissent au marquis de plus en plus grands. Il s'en félicite, car il est d'autant plus à l'aise pour achever l'oeuvre qui doit couronner ses travaux : une ample compilation sur les historiens de la décadence grecque. De blonds, ses cheveux sont devenus gris et de gris tout blancs, mais qu'importe ! puisque ses travaux n'ont souffert aucun retard... Justement, il lui apparaît que la dernière partie de ses recherches mériterait d'être un peu mieux portée sous le feu de la critique. Le mieux, se dit-il, est de la dédier au roi, comme c'était l'usage au temps de sa jeunesse. Il obtient qu'un éditeur spécialisé viennent examiner son manuscrit et convienne avec lui des termes de la dédicace...
"A Sa Majesté Loui XVI, roi de France et de Navarre, son très humble, très dévoué et très obéissant serviteur", a commencé d'écrire, sur la page de garde, le prisonnier.
- Monsieur le marquis ne souhaiterait-il pas plutôt dédier son ouvrage à la mémoire de Louis XVI ? Cela serait plus judicieux, sans doute...
- Tiens ! s'exclame le marquis, Sa Majesté est donc décédée... Récemment ?...
L'imprimeur a comme un léger mouvement de recul et se demande visiblement où il a mis les pieds...
- Eh bien... mettons alors Louis XVII, hasarde le marquis.
- C'est que... Il y a combien de temps que monsieur le marquis s'est retiré du monde ?
- Ma foi ! il y a bien quelques années... Vous savez, je suis si occupé ! le temps coule si vite, quand on le passe à le remonter... Qui règne en France, monsieur, dites-le-moi enfin !... je lis si peu les journaux...
- C'est Louis-Philippe, depuis sept ans.
- Et nous sommes en ?...
- 1837 !
- Oh ! là,là... comme le temps passe ! Mais, alors, ce Louis-Philippe serait le petit-fils de Louis XVI ?
- Ecoutez, monsieur le marquis... C'est un peu plus compliqué que ça ! Entre-temps, il y a eu un certain Napoléon, deux révolutions...
- Tiens ! tiens ! tiens !... racontez-moi donc ça !
En une heure de temps le marquis appris ce que les enfants des écoles mettent des années à découvrir, et les autres, le temps d'une vie.
Ainsi, après une absence d'un demi-siècle, le plus chargé d'évènements de toute notre Histoire, le marquis de Saint-Perne consentit à rentrer dans le monde. Sans trop s'y intéresser toutefois. Il avait juste assez du reste de son âge, pour écrire un additif à son traité sur les auteurs grecs de la décadence...