Num_riser0024En 1806, la guerre n'était pas encore déclarée entre la Prusse et la France ; mais à Berlin on s'y préparait activement. Napoléon le sut, et de même qu'il avait fondu comme la foudre sur son ennemi de 1805, il se hâta, en 1806, de prendre l'offensive. Malgré la rapidité de sa marche, il sut tenir les généraux prussiens dans l'incertitude sur la direction qu'il choisirait et les surprit, pour ainsi dire, en pleine formation, selon le terme technique, c'est-à-dire au moment où il manoeuvrait pour chercher un terrain de bataille. Napoléon leur imposa le sien : c'était les environs de la petite ville d'Iéna.
Les généraux ennemis n'étaient pas de ceux qui pouvaient s'opposer à cette marche, ou même en deviner le but : l'un d'eux était le duc de Brunswick, le vaincu de Jemmapes ; l'autre un homme qui n'avait que le courage du simple soldat, le prince de Hohenlohe. Sous leurs ordres commandait l'élève favori du grand Frédéric, le maréchal Kalkreut, et cette position subalterne lui permettait de prévoir le désastre, mais non de le prévenir ou de le réparer.
Chose étrange : les deux armées sont en présence, les canons chargés, les ordres lancés, et pourtant la guerre n'est pas encore déclarée ! Elle le fut d'une façon plus singulière encore. Le roi de Prusse adressa à Napoléon une note où il le sommait de ramener les troupes françaises au delà du Rhin, et lui donnait jusqu'au 8 octobre, c'est-à-dire quelques jours à peine pour obéir. Napoléon vit dans cette injonction un véritable défi. Il savait aussi la part active que prenait la reine de Prusse à cette guerre : jeune, belle, vêtue en amazone, elle parcourait à cheval le front des troupes, inspirant à l'armée sa bravoure et sa témérité. Plus tard, Napoléon lui fit cruellement expier cette intervention.
Dès qu'il eut reçu cette note comminatoire, il franchit les frontières de Saxe, à la tête de trois corps d'armée. La lutte s'engagea aussitôt, et par une fatalité de mauvais augure pour la famille royale de Prusse, les premières escarmouches coûtèrent la vie à un prince royal, Frédéric-Christian-Louis, qui avait poussé le plus activement à cette guerre si imprudente, après Austerlitz. Le prince, à la tête de 7 000 fantassins et de 2 000 cavaliers, occupait la petite ville de Saalfeld, et y fut attaqué par Lannes avec des troupes biens inférieures en nombre, deux régiments et une division d'infanterie. Le combat fut court, mais décisif, et le prince prit la fuite. Son cheval fut ralenti par des accidents de terrain, des broussailles ; un groupe de cavaliers français le serrait de près. Un maréchal des logis l'atteignit, lui cria de se rendre, et reçut du prince un coup de pointe. Furieux, le soldat lui plongea son sabre à travers la poitrine.
Cet événement et la bataille de Saalfeld, n'étaient que les préliminaires de la bataille d'Iéna.
La Prusse perdit sur 70 000 : 12 000 morts, 15 000 prisonniers, 200 canons. Elle faillit même perdre son existence, et être rayée du rang des nations, et ce peuple, que le génie du grand Frédéric avait créé de toutes pièces, se vit bien près du dernier jour de son histoire nationale.
Que reste-t-il de tout cela ? De ce jour date la haine de l'ennemi héréditaire et la réorganisation militaire de la Prusse.
Le monument même qui avait été construit à Paris pour perpétuer le souvenir de cette victoire faillit ne pas survivre à la grandeur de Napoléon. Le pont d'Iéna fut sur le point d'être détruit par les Prussiens, lorsque vint pour eux l'heure tant désirée, si soigneusement préparée, de la revanche.
Leur défaite avait été complète, leur vengeance ne l'est pas moins : leur empereur vient de créer duc de Sedan celui qui les a consolés d'Iéna, le maréchal de Moltke.