Bonaparte s'était fait rendre compte du nombre des Bourbons en Europe. Dans un conseil où furent appelés MM. de Talleyrand et Fouché, on reconnut que le duc d'Angoulême était à Varsovie avec Louis XVIII, le comte d'Artois et le duc de Berry à Londres, avec les princes de Condé et de Bourbon. Le plus jeune des Condé était  à Ettenheim, dans le duché de Bade. Il se trouva que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des intrigues de ce côté. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son petit-fils contre une arrestation possible par un billet à lui adressé de Londres que l'on conserva. Bonaparte appela auprès de lui les deux consuls ses collègues : il fit d'abord d'amers reproches à M. Réal de lui avoir laissé ignorer ce qu'on projetait contre lui ; il écouta patiemment les objections ; ce fut Cambacérès qui s'exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l'en remercia et passa outre. La bombe lancée ne revient pas, elle va où le génie l'envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres de Bonaparte, il fallait violer le territoire de l'Allemagne, et le territoire fut immédiatement violé. Le duc d'Enghien fut arrêté à Ettenheim. On ne trouva auprès de lui, au lieu du général Dumouriez, que le marquis de Tumery et quelques autres émigrés de peu de renom : cela aurait dû avertir de la méprise. Le duc d'Enghien est conduit à Strasbourbg. Le commencement de la catastrophe de Vincennes a été raconté par le prince même ; il a laissé un petit journal de route d'Etteinheim à Strasbourg : le héros de la tragédie vient sur l'avant-scène prononcer le prologue.
"Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, dit le prince, par un détachement de dragons et des piquet de gendarmerie, total deux cents hommes environ, deux généraux, le colonel des dragons, le colonel Charlot, de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du matin). A cinq heures et demie, les portes enfoncées, emmené au Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés cachetés. Conduit dans une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu'au Rhin. Embarqué par Rhisnau. Débarqué et marché à pied jusqu'à Pforshein. Déjeuné à l'auberge. Monté en voiture avec le colonel Charlot, le maréchal des logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé à Strasbourg chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie. Transféré une demi-heure après dans un fiacre à la citadelle.

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"Dimanche 18, on vient m'enlever à une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de m'habiller. J'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars seul avec deux officiers de gendarmerie entre deux gendarmes. Le colonel Charlot m'a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l'Eglise. Le lieutenant Pétermann y monte à côté de moi, le maréchal des logis Blitersdorff sur le siège, deux gendarmes en dedans, l'autre en dehors."
Ici le naufragé prêt à s'engloutir interrompt son journal de bord. Arrivée vers les quatre heures du soir à l'une des barrières de la capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu d'entrer dans Paris, suivit le boulevard extérieur et s'arrêta au château de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour intérieure, est conduit dans une chambre de la forteresse ; on l'y enferme et il s'endort. A mesure que le prince approchait de Paris, Bonaparte affectait un calme qui n'était pas naturel. Le 18 mars, il partit pour la Malmaison ; c'était le dimanche des Rameaux. Mme Bonaparte, qui, comme sa famille, était instruite de l'arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui répondit ; "Tu n'entends rien à la politique." Le colonel Savary était devenu un des habitués de Bonaparte. Pourquoi ? Parce qu'il avait vu le premier consul à Marengo. Les hommes à part doivent se défier de leurs larmes qui les mettent sous le joug des hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles un témoin peut se rendre maître des résolutions d'un grand homme.
On assure que le premier consul fit rédiger tous les ordres pour Vincennes. Il était dit dans un de ces ordres que si la condamnation prévue était une condamnation à mort, elle devait être exécutée sur-le-champ. Mme de Rémusat, qui, dans la soirée du 20 mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le premier consul, l'entendit murmurer quelques vers sur la clémence d'Auguste ; elle crut que Bonaparte revenait à lui et que le prince était sauvé. Non, le destin avait prononcé son oracle. Lorsque Savary reparut à la Malmaison, Mme Bonaparte devina tout le malheur. Le premier consul s'était enfermé tout seul pendant des heures. Et puis le vent souffla, et tout fut fini.
Un ordre de Bonaparte, du 29 ventôse an XII, avait arrêté qu'une commission militaire, composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris (Murat), se réunirait à Vincennes pour juger le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes contre la république, etc.
En exécution de cet arrêté, le même jour, 29 ventôse, Joachim Murat nomma, pour former ladite commission, les sept militaires, à savoir :
Le général Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde des consuls, président ;
Le colonel Guitton, commandant le 1er régiment de cuirassiers ;
Le colonel Bezancourt, commandant le 4e régiment d'infanterie légère ;
Le colonel Ravier, commandant le 18e régiment d'infanterie en ligne ;
Le colonel Barrois, commandant le 36e régiment d'infanterie en ligne ;
Le colonel Rabbe, commandant le 2e régiment de la garde municipale de Paris ;
Le citoyen d'Autancourt, major de la gendarmerie d'élite, qui remplira les fonctions de capitaine-rapporteur.

A SUIVRE