Nous allons pénétrer dans un singulier intérieur, car comment désigner autrement celui de Philippe de France, duc d'Orléans, de ce prince destiné à attacher son nom au souvenir d'une régence si préjudiciable à la constitution morale de notre pays ; un intérieur peu propre à l'éducation de six princesses qui y auraient vainement cherché, non pas de bons exemples, mais même l'appui le moins exigeant. Aussi ont-elles presque toutes répondu à l'éducation qu'elles y reçurent. L'aînée étonna une cour, assurément des moins scrupuleuses, par des excès que pourrait seul excuser un état évidemment maladif au moral comme au physique ; la seconde se montra honnête, mais aussi fantasque que le peut souhaiter la plus libre fantaisie ; deux autres affichèrent des excentricités peut compatibles avec la plus élémentaire raison. Les deux dernières seules furent honnêtes, sages, et leurs courtes existences reposent au milieu de ces écarts et de ces insanités. Toutes, d'ailleurs, vécurent peu, car celle qui prolongea le plus longtemps sa vie, l'abbesse de Chelles, mourut à quarante-cinq ans.
Il suffit d'entrer dans cet intérieur du Palais-Royal, pour comprendre la mauvaise direction donnée à ces princesses, et bien voir que ce n'est pas à elles seules qu'incombe la responsabilité de leurs folies. Le caractère du duc d'Orléans est trop connu.
Son épouse Françoise-Marie, légitimée de France, fille de Louis XIV et de la marquise de Montespan, soeur par conséquent de la duchesse de Bourbon, du duc de Maine et du comte de Toulouse.
Cette princesse vint au monde le 9 février 1677, au château de Maintenon, lors du raccommodement qui eut lieu après la rupture provoquée par le jubilé de 1676. Elle reçut le nom de Mademoiselle de Blois et fut élevée comme les autres enfants de la marquise de Montespan par Madame de Maintenon. Son père résolut de bonne heure de l'unir au duc de Chartres, désirant avant tout établir ses bâtards avec le plus de grandeur possible ; la soeur aînée de Mademoiselle de Blois avait déjà épousé le duc de Bourbon ; la fille de Mademoiselle de La Vallière, était veuve du prince de Conti. Cette fois Louis XIV voulait le fils du premier prince du sang. Il savait le mauvais effet causé dans le public par ces hymens princiers, mais il s'en préoccupait peu ; seulement dans cette circonstance il éprouva un certain embarras à vaincre la répugnance de son frère et surtout la hauteur de sa belle-soeur, la princesse Palatine, aussi attachée que pouvait l'être une Allemande à la noblesse de la maison et particulièrement portée à abhorrer les bâtards. Le duc d'Orléans fut cependant gagné, et le duc de Chartres entraîné par l'abbé Dubois, son répétiteur, qui, d'une part lui fit peur du roi et de son père, et, d'autre part, comme le dit Saint-Simon, "lui fit voir les cieux ouverts" s'il acceptait. Restait Madame qui, ayant eu vent de ces intrigues, adressa à son fils les plus vives remontrances et obtint de lui l'engagement formel de ne pas céder aux instances dont on le harcelait. Louis XIV résolu à ne plus attendre davantage l'accomplissement d'un mariage auquel il tenait désormais d'une manière absolue puisqu'il était en quelque sorte devenu public, fit venir le duc de Chartres dans son cabinet et, devant son père, qui approuva, lui demanda s'il voulait épouser Mademoiselle de Blois, tout en feignant de le laisser complètement libre. Le pauvre prince répondit en balbutiant et cherchait encore un atermoiement quand sa mère entra. Le roi lui dit qu'il comptoit bien qu'elle ne voudroit pas s'opposer à une affaire que Monsieur désiroit, et que M. de Chartres y consentoit, nous rapporte Saint-Simon : que c'étoit son mariage avec Melle de Blois, qu'il avouoit qu'il désiroit avec passion, et ajouta courtement les mêmes choses qu'il venoit de dire à M. le duc de Chartres, le tout d'un air imposant, mais comme hors de doute que Madame pût n'en pas être ravie, quoique plus que certain du contraire. Madame, qui avoit compté sur le refus dont M. son fils lui avoit donné parole, qu'il lui avoit même tenue autant qu'il avoit pu par sa réponse si embarrassée et si conditionnelle, se trouva prise et muette. Elle lança deux regards furieux à Monsieur et à M. de Chartres, dit que, puisqu'ils le voulient bien, elle n'avoit rien à y dire, fit une courte révérence et s'en alla chez elle. M. son fils l'y suivit incontinent, auquel, sans donner le moment de lui dire comment la chose s'étoit passée, elle chanta pouille avec un torrent de larmes, et le chassa de chez elle.
Le soir, après le concert, le roi fit appeler la jeune princesse qui commençait à peine à paraître à la cour. Elle ne savait absolument rien de ce qui se passait, si bien que, naturellement timide à l'excès, elle se crut mandée pour recevoir quelque réprimande :"(Elle) étoit si tremblante que Madame de Maintenon la prit sur ses genoux où elle la tint toujours la pouvant à peine rassurer." On sait que le lendemain, comme, en allant à la messe du roi, le duc de Chartres s'approchait de sa mère pour lui baiser la main suivant l'usage, "elle lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu de quelques pas, at qui, en présence de toute la cour, couvrit de confusion ce pauvre prince". Le mariage fut célébré le 18 février 1692.
La jeune princesse eut, de 1695 à 1700, trois filles : Louise-Elisabeth-Marie, Mademoiselle de Chartres, depuis duchesse de Berry. Louise-Adélaïde, Mademoiselle de Chartres, puis Mademoiselle d'Orléans et Mademoiselle (abesse de Chelles) ; Charles-Aglaë, Mademoiselle de Valois, puis Mademoiselle (princesse de Modène).
Un certain nombre d'années s'écoula ensuite sans que la famille du duc d'Orléans s'augmentât. Puis trois filles naquirent successivement ; Louise-Elisabeth, dite Mademoiselle de Montpensier ; Philippine-Elisabeth, dite Mademoiselle de Beaujolais ; et enfin Louise-Diane, dite Mademoiselle de Chartres, celle de ses soeurs qui portait ce nom venant d'entrer comme professe à l'abbaye de Chelles, le 28 juin 1716.
On peut diviser en deux séries les filles de la duchesse d'Orléans : les trois permières, en effet, finissaient presque leur éducation quand leurs puînées vinrent au monde. Leur mère n'eut pas plus de soin des unes que des autres, et l'on raconte que Louis XIV, lui reprochant les écarts de la duchesse de Berry, elle lui répondit très tranquillement qu'elle ne la connaissait pas mieux que ne pouvait le faire le roi et qu'elle ne s'était jamais mêlée de son éducation.
De ce qui précède, on peu conclure que les rapports de la duchesse d'Orléans avec ses fille et Louis Ier d'Orléans dit le Génovéfain, retiré du monde, ne devaient pas tenir une place telle que les historiens aient pu leur consacrer de nombreux chapitres.
Ouvrons maintenant Barbier qui, dans le tome IV de son Journal, noud donne les détails de ce que furent les derniers moments de la duchesse d'Orléans : "Son Altesse Royale Madame la duchesse d'Orléans, écrit-il, fille de Louis XIV et de Madame de Montespan, soeur de défunts M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse et Madame la duchesse de Bourbon, veuve de M. le duc d'Orléans, régent du royaume, mort en 1723, est morte le 1er de ce mois (février 1749), samedi, à onze heures du soir, âgée de près de soixante-et-onze ans. Les spectacles on cessé. Dimanche, étoit le jour de la Purification, et aujourd'hui lundi 3, il n'y a point de comédie, et demain point d'opéra. Elle est exposée à visage découvert dans son lit.
"Cette princesse reçut, le 27 janvier, pour la seconde fois, les sacrements, en grande cérémonie. Tous les princes de la maison d'Orléans allèrent à Saint-Eustache, et vinrent à pied, au Palais-Royal, en suivant le Saint-Sacrement. Cela a donné lieu à une dispute entre les aumôniers, qui vouloient lui administrer les sacrements.
"M. le curé de Saint-Eustache, qui a fait décider la chose en sa faveur, attendu qu'elle n'avoit que de simples aumôniers, c'est-à-dire point de premier aumônier qui fût évêque.
"Cette princesse, après avoir donné sa bénédiction à M. le duc d'Orléans, son fils, et à M. le duc de Chartres, son petit-fils, les a fait embrasser pour les réconcilier ; mais on dit que cette réconciliation n'a été sérieuse de part et d'autre. Le duc d'Orléans, qui est retiré à Sainte Geneviève, dans une extrême dévotion, est mécontent de ce que M. le duc de Chartres, son fils, et Madame la duchesse de Chartres fréquentent souvent les spectacles, font de grandes dépenses à Saint-Cloud, et y jouent souvent des comédies. On peut dire à cela que le fils fait ce qu'un grand prince de son âge doit faire, et que le père ne remplit pas aux saluts de Sainte-Geneviève la place de premier prince du sang. On dit que le lendemain, M. le duc de Chartres se rendit à l'appartement de M. le duc d'Orléans, qui résidoit alors au Palais-Royal, pour lui témoigner la joie de son raccommodement et le prier qu'il fût durable ; que le père le reçut très mal, en lui disant qu'il ne l'avoit fait que pour contenter sa mère.
"Madame la duchesse d'Orléans, comme Altesse Royale, devoit être enterrée à Saint-Denis, mais elle a demandé par son testament à être enterrée au couvent de la Madeleine-de-Treinel, faubourg Saint-Antoine, où elle avoit un appartement et où Madame d'Orléans, abesse de Chelles, sa fille, a été enterrée, et beaucoup de simplicité dans sa pompe funèbre ; cela a été exécuté.
"A peine l'a-t-on vu pour le public dans son  lit de parade. Les cours souveraines n'ont point été lui jeter de l'eau bénites. Point de tenture dans les cours du Palais-Royal, et jeudi 6, sur les cinq heures du soir, on l'a portée à la Madeleine-du-Treinel. Le cortège étoit simple : point de pauvres, une centaine de domestiques avec des flambeaux, ses gardes, ses suisses, pages et gentilshommes, ses officiers à cheval, son corps dans un carosse de deuil, deux autres carosses noirs pour les prêtres et ses premiers officiers, deux carosses ordinaires pour ses femmes, ni son fils, le duc d'Orléans et même ni son petit-fils, le duc de Chartres, le prince de Conti, son gendre, le duc de Penthièvre, son petit-gendre, aucuns princes ne suivoient en carrosse le convoi. A neuf heures du soir son coeur a été porté au Val-de-Grâce.
"On dit qu'elle a fait des legs considérables, soit pour les pauvres de Saint-Eustache, sa paroisse, soit pour les gens et domestiques de sa maison, et qu'elle a donné considérablement à la princesse de Modène, duchesse de Penthièvre, sa petite-fille, entre autres sa maison de Bagnolet, à condition de payer tous les ans la taille de la paroisse."