Le 9 thermidor, les tribunes de la Convention sont pleines dès cinq heures du matin. La séance commence à dix heures. Tallien, un poignard à la main, s'écrie : "J'ai vu hier la séance des Jacobins ; j'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwel, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la Convention n'avait pas le courage de le décréter d'accusation."
Robespierre veut parler. Quelle n'est pas sa surprise, quand lui qui, la veille, d'un seul signe faisait frissonner ses collègues et envoyait qui il voulait à l'échafaud, il entend l'Assemblée, hier encore son  esclave, crier : "A bas le tyran !"
Le voyez-vous qui se cramponne à la tribune, qui en monte, qui en descend, qui en remonte l'escalier, qui s'épouise en efforts, menaçant, criant, gesticulant, hurlant ; les vociférations de la Montagne et la sonnette du président couvrent sa voix qui s'éteint, sa langue s'épaissit, sa vue se trouble.
- Pour la dernière fois, crie-t-il, écumant de rage, président d'assassins, je te demande la parole !
Garnier, le regardant en face, lui dit :Num_riser0036
- Tu ne peux plus parler, le sang de Danton t'étouffe !
Robespierre lui répond :
- C'est don Danton que vous voulez venger ?
Puis il se tourne du côté des bancs de la droite :
- C'est à vous, dit-il, c'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non pas aux brigands !
-N'avance pas, crie Féraud, nes sais-tu pas que c'est ici que Vergniaud et Condorcet étaient assis ?
La plaine, d'abord indécise par terreur, s'enhardit par degrés.
- Le décret d'arrestation contre Robespierre, dit une voix.
Et sur tous les bancs, au milieu d'un épouvantable tumulte, retentit le cri : "Aux voix ! aux voix !" On décrète l'arrestation de Robespierre, de son frère, de Couthon, de Saint-Just, de Lebas. Puis la séance est suspendue pour deux heures, à cinq heures du soir. Elle est reprise à sept.
Pendant l'interruption, la Commune s'est soulevée. Elle a délivré Robespierre et ses quatre collègues, qui ont été conduits triomphalement à l'Hôtel-de-Ville et acclamés. Au moment où elle rentre en séance, la Convention se croit arrivée à sa dernière heure. Le vice-président du tribunal révolutionnaire fait pointer contre elle des pièces d'artillerie. Mais des députés ont le courage de se jeter au milieu des canonniers et de les empêcher de tirer.
A minuit, les sections des quartiers riches se mettent en marche contre l'Hôtel-de-Ville, le cernent, occupent la place aux cris de : "Vive la Convention !" et pénètrent victorieusement dans la salle des séances de la Commune. Robespierre se sent alors perdu. Voulant se tuer, il ne parvient qu'à se fracasser la mâchoire d'un coup de pistolet (1) ; son frère se jette par une fenêtre ; Lebas lui brûle la cervelle.
Pendant ce temps, les prisons sont au comble de la terreur. On s'y attend à une extermination générale. Quelle nuit pour les détenus que cette nuit du 9 au 10 thermidor, où tous, suspendus entre la vie et la mort, ils tressaillent au moindre bruit, en proie à d'indescriptibles angoisses ! Cette nuit, elle sera plus fatale encore à Robespierre. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville aux Tuileries, dans la salle des séances du Comité de salut public. On l'y étend sur une table recouverte d'un tapis vert, que son sang tache, et on lui donne pour oreiller une vieille botte renfermant des échantillons de pain de munition moisi. il n'a pas de souliers, son habit bleu barbeau est souillé. Ses mains, qu'il met d'abord devant sa figure pour la cacher errent ensuite sur la table et trouvent, en tâtonnant, un sac de peau dont il se sert pour essuyer le sang qui coule de sa mâchoire fracassée.
Le dictateur, vaincu, reste là pendant plusieurs heures, exposé à tous les outrages des ses flatteurs de la veille, qui viennent lui cracher au visage, le frapper, l'accabler d'invectives et quolibets. Qui serait tenté de le plaindre se rappelle le sang des femmes versé par lui, ce sang qui a une vertu effrayante d'expiation et de représailles. On se souvient de Marie-Antoinette, de Mme Elisabeth, de Mme Roland, de Lucile Desmoulins, et cette ouvrière de seize ans, cette pauvre petite Nicole, dont le seul crime était d'avoir porté à manger à une prisonnière, et qui, s'ajustant elle-même sur la planche de la guillotine, dit au bourreau de sa voix d'enfant : "Monsieur, suis-je bien comme ça ?"
Le matin du 10 thermidor, Robespierre est conduit à la Conciergerie où on l'enferme dans un cachot. Dans la journée, on l'amèen pour la forme au tribunal où il est condamné à mort en même temps que vingt de ses partisans. Entre quatre et cinq heures du soir, les vingt et un condamnés montent sur la charette et partent pour la place où Louis XVI et tant de leurs victimes avaient été guillotinés. Partout, pendant le trajet, le peuple force les chevaux à n'aller qu'au petit pas. On veut regarder plus à l'aise, plus longtemps Robespierre. Pas un regard qui ne le foudroie, pas une bouche qui ne l'invective, pas un poing qui ne se lève pour le menacer. Les langues si longtemps enchaînées se délient. On se dédommage avec frénésie de vingt mois de silence et de terreur. La joie tient du délire. Robespierre, les yeux presque fermés, les traits décomposés par la souffrance, livide comme un cadavre, n'inspire pourtant de compassion à aucun spectateur.
Quand il arrive rue Royale, une femme se cramponne à la charrette et crie : "Monstre vomi par les enfers, ton supplice m'ennivre de joie. Va, scélérat, descends au tombeau avec les malédictions de toutes les épouses et de toutes les mères de famille."
Les voitures arrivent place de la Révolution. Robespierre, des vingt et un condamnés, montera le dernier sur l'échafaud. Posé à terre, il attend son tour.
Arrivé à la guillotine, le bourreau, arrachant les linges qui bandaient la plaie de sa mâchoire, livra pendant quelques instants son visage sanglant et livide aux regards de la foule, et, quand sa tête tomba sous le couperet, un tonnerre d'applaudissements éclata. C'était la fin de la Terreur.
Robespierre n'avait eu qu'une politique : faire peur, toujours plus peur, afin de vivre ;  il avait tellement identifié la Terreur avec sa personne que, lui abattu, la Terreur s'évanouit d'elle-même.

(1) Quelques historiens prétendent que ce fut un gendarme nommé Méda qui lui tira un coup de pistolet.