L'enfance de Henri IV ; vous allez voir comment il a été préparé à devenir l'un de nos meilleurs rois.
Du mariage de Henri d'Albret, roi de Navarre, avec la soeur de François Ier, naquit Jeanne d'Albret, femme d'une haute intelligence, âme forte, esprit viril et dont l'éducation fut brillante et solide.
De bonne heure, cette princesse sembla appelée à de hautes destinées. Toute petite, on l'avait surnommée la Mignonne des rois, parce qu'elle était la favorite du roi son père et de son oncle François Ier qui la chérissait à l'envi. Charles-Quint la demanda pour son fils ; mais François Ier la fit venir de Châtellerault et la maria à Antoine de Bourbon, duc de Vendôme. De cettte union, naquit à Pau, le 13 novembre 1553, celui qui régna plus tard sous le nom glorieux de Henri IV.
Aussitôt après sa naissance, le vieux roi Henri d'Albret, ravi d'avoir un descendant remit à sa fille la boîte d'or où était son testament : "Cela est à vous, lui dit-il, et ceci est à moi", puis s'emparant du nouveau-né, il le baisa affectueusement, l'emporta dans son appartement, lui fit avaler quelques gouttes de vin de Jurançon, et lui frotta les lèvres d'une gousse d'ail, pour le rendre fort et hardi, point pleureur, ni grimacier, disait le rude vieillard.
On déposa cet enfant si précieux dans un berceau fait d'écailles de tortues et décoré d'ornements en argent. Il fut appelé d'abord prince de Viane, et peu de temps après on lui donna le nom de prince de Navarre.
Le jeune prince fut difficile à élever dans sa première enfance et donna des inquiétudes. Sa première nourrice s'appelait Jeanne Lassansâa. Henri conserva toujours une grande affection pour elle et il lui en donna souvent des preuves. Il anoblit la famille Lanssansâa et mit sous sa sauvegarde cette maison où il avait été nourri.
Son aïeul lui donna pour gouvernante Suzanne de Bourbon-Busset, et le fit élever dans le château de Coarasse, rocher situé dans un lieu agreste et solitaire au milieu des montagnes du Béarn. Ce fut là qu'il reçut cette éducation héroïque qui devait plus tard en faire un homme à part dans le monde coquet et délicat des rois.
Henri n'avait que dix-sept mois lorsqu'il perdit son aïeul ; mais avant de mourir celui-ci donna de longues instructions sur la manière dont il voulait qu'on élevât son petit-fils. Ses dernières volontés furent scrupuleusement exécutées. Henri d'Albret avait défendu qu'on mît l'enfant au régime des douceurs et des babioles, ni qu'on le traitât de prince, "disant que cela lui mettrait l'orgueil au coeur, au lieu de la générosité". Par son ordre, l'héritier du royaume de Navarre était vêtu et nourri comme les petits montagnards, bravant les chaleurs de l'été comme les rigueurs de l'hiver.
On le voyait courir à travers les rochers, avec les autres enfants, la tête nue et les pieds aussi à l'occasion. Sa nourrice habituelle était celle des gens du pays, le pain bis, le boeuf, le fromage et l'ail, l'ail qui l'avait initié à la vie, le régal du Gascon. La nuit, il couchait quequefois tout habillé sur une simple paillasse. Quelle honte pour les enfants douillets qu'on élève dans du coton...
On apprit aussi à Henri, de bonne heure, à monter à cheval, à se servir, avec adresse et avec grâce, des armes destinées à l'attaque et à la défense, et à contracter l'habitude de porter la cuirasse, le casque et le bouclier, armures de fer qui étaient alors d'une pesanteur excessive. Henri dut à cette éducation si peu commune parmi les princes une constitution robuste, un caractère ouvert et plein de fantaisie, des manières simples, naturelles, affables qui lui gagnaient tous les coeurs. Souvent, dans ses longues promenades, il entrait dans les chaumières, causait familièrement avec les montagnards qui étaient heureux de recevoir le jeune prince sous leur humble toit
Antoine, roi de Navarre, père de Henri, ayant été nommé lieutenant-général du royaume de France, mena son fils à la cour ; celui-ci n'avait alors que dix ans. On le mit sous le conduite d'un savant qui mourut peu de temps après. La reine de Navarre fit revenir son fils en Béarn, où elle s'était retirée. Après la mort de son mari, tué au siège de Rouen, Jeanne d'Albret qui professait ouvertement la nouvellle religion dont elle se déclara la zélée protectrice, chargea un protestant, Florent Chrestien, né à Orléans, de l'éducation de son fils.
Chrestien donna à son élève une éducation virile, il s'attacha surtout à lui faire acquérir la persévérance dans ses desseins, et la résignation dans les disgrâces, - deux qualités bien nécessaires à tous, ici-bas. - Plus tard, Henri confia à son ancien maître la garde de la bibliothèque de Vendôme ; mais cette place ayant été prise par les ligueurs, Florent fut fait prisonnier. Son illustre et généreux disciple lui procura bientôt la liberté en payant libéralement sa rançon.
Rappelez-vous que les coeurs bien nés se montrent toujours reconnaissants envers les maîtres qui les ont instruits. En apprenant la mort d'Aristote, son ancien précepteur et son ami, Alexandre-le-Grand témoigna un regret aussi vif et aussi profond qu'à la mort même du roi Philippe son père ; et comme on en paraissait surpris : "A qui dois-je plus de reconnaissance ? s'écria-t-il. Mon père m'a donna la vie ; mais mon précepteur m'a enseigné à en faire un bon usage."
Pour terminer, disons que dans des lettres écrites par des magistrats de Bordeaux en 1567, on trouve des appréciations flatteuses sur le jeune Henri : "Nous avons ici le prince de Béarn ; il faut avoure que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans, il a toutes les qualités de dix-huit à dix-neuf. Il est agréable, civil, obligeant. Il vit avec tout le monde d'un air si aisé, qu'on fait toujours la presse où il est. Il agit si noblement en toutes choses qu'on voit bien qu'il est un grand prince."
La fin de la vie du Béarnais n'a pas démenti le commencement ; il devint un bon et grand roi.