Num_riser0001La France vient de perdre un de ses plus vaillants généraux : le général Saussier. En 1870, le soir de la bataille de Saint-Privat, malgré la valeur de nos soldats, le 6e corps (maréchal Canrobert) venait de quitter ses positions, et le flot des Allemands commençait à inquiéter sérieusement le 4e corps (général Ladmirault) qui allait reculer à son tour. Soudain, au bruit d'un formidable roulement de tambours, surgissent dans l'ombre de la nuit tombante de nouveaux Français qui foncent sur l'ennemi, baïonnettes basses, aux cris de : "Vive la France !" C'était le colonel Saussier qui chargeait avec le 41e de ligne, dont il avait groupé tous les clairons et tous les tambours afin de rendre plus terrible le bruit de la charge. Effrayés par cette brusque irruption, croyant - en entendant cet effroyable roulement - qu'ils étaient attaqués par des forces considérables, alors qu'ils n'avaient qu'un seul régiment devant eux, les Allemands lâchèrent pied et le 4e corps resta sur ses positions. Ce vigoureux coup de main du colonel Saussier lui valut une citation à l'ordre de l'armée ainsi conçue : "A dirigé, avec une rare énergie, dans la soirée du 18 août, le retour offensif dans le succès a assuré la position sur la droite de nos lignes."
Prisonnier de guerre le 29 octobre, avec toute l'armée de Metz, le colonel fut interné à Cologne. Mais quand on l'informa qu'il pourrait faire ce qu'il voudrait pourvu qu'il promît de ne pas chercher à s'évader, il refusa de tenir cette promesse : "Si je suis libre, dit-il, je me sauverai." On l'enferma alors dans une casemate de la forteresse de Graudenz, sur la rive droite de la Vistule, non loin de la frontière russe.
C'était son ordonnance, un Alsacien du nom de Koenig, qui lui apportait ses repas. Chaque jour, un surveillant ouvrait la porte du colonel qui pouvait sortir dans la cour de la forteresse. Au bout d'une heure, ce même surveillant venait refermer la porte et ne revenait que le lendemain. Mais, avec intention, le colonel rentrait toujours avant le gardien et, comme il faisait très froid, il se cachait sous ses couvertures. Et, bientôt, le voyant toujours dans la même position, le surveillant ne pénétrait plus dans la casemate. Or, un jour du mois de novembre, le colonel mit un traversin et de la paille à la place qu'il occupait habituellement dans son lit, puis il sortit dans la cour et se cacha dans un tas de neige. L'heure expirée, le gardien revint, vit une forme humaine couchée dans le lit comme les jours précédents, ferma la porte et retourna chez lui. Alors le colonel et Koenig, qui l'avait rejoint, mirent deux costumes d'ouvriers qu'ils s'étaient procurés et, comme on établissait de nouveaux baraquements dans la forteresse, ils prirent divers outils et sortirent. Il fallait passer devant plusieurs sentinelles ; mais Koenig, avec un sang-froid extraordinaire, s'approcha de chacune d'elles, leur disant dans un allemand irréprochable qu'ils étaient "les arpenteurs".
Une fois les portes de la forteresse franchies, ils marchèrent toute la nuit ; mais, au petit jour, le colonel déclara qu'il ne pouvait aller plus loin ; par suite de son séjour dans la neige, une blessure qu'il avait reçue à la jambe droite le faisait souffrir horriblement. Cependant, avec l'aide de Koenig, il put se traîner jusque dans une auberge où il acheta un cheval et une voiture. Ils arrivèrent à Plock, ville russe. Sachant par un général russe que les douaniers allemands les avaient reconnus et dénoncés, ils gagnèrent Varsovie, puis l'Autriche, l'Italie, enfin la France, où le colonel Saussier fut immédiatement nommé général : il l'avait bien mérité.