L'image a popularisé les portraits de Napoléon 1er en uniforme. Tout le monde sait que le maître puissant deNum_riser0002 la France était habituellement vêtu d'un habit vert de colonel des chasseurs de la Garde, d'un gilet et d'un pantalon de casimir blanc.
Ces deux parties de son uniforme étaient d'une extrême fragilité. La moindre tâche les rendait impossibles à porter, et, pourtant, l'Empereur n'était guère soigneux.
C'était à table, surtout, qu'il se salissait. Il ne consacrait pas plus de vingt minutes à chaque repas, et, comme il était toujours préoccupé de quelque vaste projet, il guidait sans sûreté ses mains de son assiette à sa bouche.
Les sauces inondaient sa blanche culotte et son gilet immaculé, et, comme leur belle couleur lui était chère, à la moindre tache, il les changeait. Cette opération devait se produire plusieurs fois par jour.
Le nombre de culottes et de gilets de casimir que possédait Napoléon était, certes, plus grand encore que le nombre de ses victoires.
A force de nettoyer ces vêtements et de les renouveler, la note de M. Léger, le tailleur de sa Majesté, s'enflait considérablement. Le fournisseur s'en réjouissait, car l'Empereur était un client sérieux, à qui on pouvait, en toute sécurité, ouvrir un fort crédit.
Num_riser0003Mais, aux Tuileries, un fonctionnaire voyait avec angoisse augmenter le compte des culottes et des gilets. C'était M. de Rémusat, grand maître de la garde-robe, chargé de veiller à l'entretien personnel du souverain. Celui-ci s'allouait, par an, vingt mille francs pour ses uniformes, et le crédit était dépassé depuis longtemps.
M. de Rémusat maigrissait d'inquiétude. Il n'osait apprendre à Sa Majesté qu'elle s'endettait, car Napoléon n'était pas toujours d'humeur commode.
Une observation présentée en temps inopportun, un mot qui ne plaisait pas, et le fonctionnaire était privé de son emploi. Le meilleur moyen qu'il avait imaginé, pour ne pas attirer de remontrances, était de faire attendre M. Léger. Le tailleur était patient. La note atteignit bientôt trente mille francs, et l'Empereur continuait à répandre les sauces sur ses vêtements !
Un jour, pourtant, M. Léger, qui avait besoin d'argent, sollicita un règlement. M. de Rémusat se déroba, le remit à un mois. Ce délai expiré, M. Léger réitéra sa demande. Le grand maître de la garde-robe recula encore de quinze jours la date fatale, puis d'une semaine. Bientôt, ce pauvre M. Léger vint tous les jours aux Tuileries pour toucher sa facture.
M. de Rémusat le fuyait, ou prétextait un malaise,  une occupation pressée, pour ne pas le recevoir. Ce manège aurait pu durer très longtemps, si Napoléon n'avait pas jugé à propos de se commander un uniforme neuf. L'essayage allait offrir au tailleur une occasion d'approcher l'Empereur et de lui parler. Mais comment, sans encourir sa colère, exposer une telle requête ? M. Léger était troublé à ce point que, en taillant l'habit vert, il se trompa dans les mesures.
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Au jour fixé, il se rendit au palais, sans avoir constaté cette erreur.
"Bonjour, monsieur Léger, s'écria l'Empereur qui était bien disposé. Vous paraissez soucieux, monsieur Léger !
- Sire, les affaires sont difficiles. J'ai beaucoup d'argent dehors. Les clients ne paient pas toujours régulièrement... "
Le tour de la conversation lui permettait d'exprimer ses griefs, néanmoins une crainte arrêtait l'aveu sur ses lèvres : il redoutait tellement de mécontenter son impérial débiteur !
Enfin, Napoléon endossa l'habit vert. Crac ! Une couture éclata :
"Qu'est-ce à dire, monsieur Léger ? Je ne puis pas tenir dans cet uniforme ! Il est trop étroit."
Le tailleur pâlit. C'était la première fois qu'il se trompait. Allait-il reconnaître l'erreur professionnelle qu'il avait commise ? Sa vanité de fournisseur de la cour le lui défendait. Aux circonstances désespérées les moyens extrêmes : M. Léger sentit, pour la première fois, une audace extraordinaire le pousser.
"Sire, dit-il, Votre Majesté m'excusera de ma franchise, mais je suis contraint de lui confesser qu'avec elle, je suis forcé, maintenant, de ménager le drap pour l'habiller.
- Que signifient ces paroles, monsieur Léger ? Si le drap manque en France, j'irai conquérir l'Angleterre où on en fabrique d'excellent !
- Sire, ce n'est pas le drap qui manque, c'est l'argent. M. de Rémusat me doit plus de trente mille francs pour le compte de Votre Majesté."
L'Empereur bondit vers la sonnette et manda le grand maître de la garde-robe, pour le relever aussitôt de ses fonctions.
"Quant à vous, monsieur Léger, ajouta-t-il, vous aurez soin, demain, de m'apporter un autre habit, qui ne soit ni trop étroit, ni trop large !"
Le lendemain, l'Empereur fut servi à souhait et M. Léger toucha le montant de sa facture.
Napoléon donna la place de grand maître de la garde-robe à l'un de ces chambellans, M. de Montesquiou-Fezensac :
"J'espère, monsieur, lui recommanda-t-il, d'un ton mi-plaisant, mi-sévère, que vous ne m'exposerez pas à la honte de m'entendre réclamer le prix des culottes et des habits que je porte !"

P. POTTIER