Monsieur le comte de Ségur, alors qu'il était ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, vit un matin arriver chez lui un homme tout ému, les habits en désordre, les cheveux hérissés, les yeux rouges et remplis de larmes.
"Qu'y a-t-il donc ? lui demanda-t-il. Quelle est la cause de votre chagrin ?
- Monsieur... Monsieur l'ambassadeur, balbutia cet homme, je suis Français, et je m'adresse à vous... j'implore...
- Parlez sans crainte, mon ami ; remettez-vous, dit le comte de Ségur, attendri et compatissant.
-J'implore la protection de Votre Excellence... Je viens d'être victime d'un acte d'injustice et de violence, Monsieur l'Ambassadeur... Un seigneur russe vient de me faire donner, sans motif, sans aucune raison, cent coups de fouet !
- Quand même vous auriez commis une faute grave envers ce seigneur...
- Je ne le connais même pas, Monsieur l'Ambassadeur ; c'était la première fois que je lui adressais la parole !
- Quand même, reprit M. de Ségur, vous auriez manqué à vos devoirs envers ce seigneur, il n'aurait pas dû vous infliger un aussi barbare traitement ; mais, si vous ne le connaissiez pas, s'il n'y avait pas de motif, ainsi que vous le prétendez, voilà un fait inexplicable, tout à fait invraisemblable.
- Cependant, Monsieur l'Ambassadeur, je vous jure que je dis la vérité !
- Quel est-il ce seigneur ? Savez-vous au moins son nom ?
- C'est M. le comte de Bruce, répondit le plaignant.
- Le gouverneur de la ville ?
- Oui... lui-même !
- Vous êtes fou, repartit M. de Ségur. Il est impossible qu'un homme aussi estimable et aussi estimé que l'est M. le comte de Bruce se soit permis, à l'égard d'un Français, un tel acte d'emportement, à moins encore une fois que vous ne l'ayez personnellement attaqué et insulté.
- Hélas ! Je ne puis que vous répéter ce que je viens de vous dire, Monsieur l'Ambassadeur : je n'avais jamais parlé à M. le comte de Bruce, c'était la première fois que je me trouvais en sa présence. De mon état, je suis cuisinier : ayant appris que M. le gouverneur avait besoin d'un chef de cuisine, je me suis présenté à son hôtel ; et, dès qu'on m'a annoncé à Son Excellence, elle a ordonné qu'on me donnât cent coups de fouet, ce qui a été exécuté sur-le-champ... Mon aventure peut vous paraître invraisemblable, Monsieur l'Ambassadeur, mais elle n'est que trop réelle, soupira le pauvre homme, et mes épaules peuvent au besoin fournir les preuves de ma sincérité.
- Je ne souffrirai pas, répliqua M. de Ségur, qu'on traite de la sorte un Français ; j'ai mission de protéger tous mes compatriotes. Si vous avez dit vrai, j'obtiendrai réparation de l'injure qui vous a été faite, je vous le promets. Mais, si vous m'avez menti, je saurai vous faire repentir votre imposture, songez-y bien ! Vous allez porter vous-même à M. le Gouverneur la lettre que je vais lui écrire, et l'un de mes gens vous accompagnera."
En effet, M. de Ségur écrivit séance tenante au comte de Bruce, pour l'informer de l'étrange accusation qui le concernait, et il remit la lettre au malheureux cuisinier.
Deux heures après, celui-ci reparut, mais ce n'était plus le même homme : au lieu de la colère et de la douleur, c'était la joie qui était peinte sur son visage ; sa bouche souriait, ses yeux pétillaient de plaisir, resplendissaient d'allégresse.
"Eh bien, m'apportez-vous une réponse ? demanda M. de Ségur.
- Non, Monsieur l'ambassadeur. Son Excellence va vous l'apporter elle-même. Mais tout s'est expliqué ! Je n'ai plus sujet de me plaindre. Je suis content, enchanté, Monsieur l'Ambassadeur ! Ah ! vous ne vous doutez pas quelle joie...
- Je ne comprends guère, effectivement, que vous ayez tant de motifs d'être ravi, après cent coups de fouet.
- Ce n'était qu'un quiproquo, Monsieur l'ambassadeur, un simple quiproquo !
- Mais est-ce que ces coups de fouet ne vous restent pas ?
- Si fait ! ils restent sur mes épaules, et très bien gravés. Mais il faut vous dire, Monsieur l'ambassadeur, qu'on vient de panser la blessure. Oui, M. le comte de Bruce a adouci mon mal, et il m'a tout expliqué. J'ai été victime d'une bien drôle de confusion, allez, Monsieur l'ambassadeur, d'un bizarre malentendu. M. le comte de Bruce avait pour cuisinier un de ses serfs, qu'il avait fait venir d'une de ses terres. Il y a quelques jours que ce cuisinier a disparu, qu'il s'est sauvé, en laissant des dettes chez tous les fournisseurs et en emportant, paraît-il, une assez forte somme à son maître. Son Excellence a ordonné de courir à sa recherche, et elle s'était proposé de le faire châtier, selon ses mérites, dès qu'on le lui ramènerait. Or, c'est dans ces circonstances que je suis arrivé, moi, que je me suis présenté pour occuper la place vacante.
- Et M. le gouverneur vous a pris pour le coupable ?
- Mais oui, Monsieur le comte, heureusement !
- Comment, heureusement ?
- Vous allez voir ! Lorsque je me présentai, dans l'intention de postuler cette place, et qu'on m'introduisit auprès de M. le gouverneur, il était dans son cabinet de travail, assis à son bureau, tournant le dos à la porte, et très occupé, absorbé par sa besogne. Le domestique qui me précédait dit en entrant : "Monseigneur, voici le cuisinier !" A l'instant, Son Excellence, sans se retourner, répondit : "Le cuisinier ? Qu'on le mène dans la cour, et qu'on lui donne immédiatement cent coups de fouet, comme je l'ai ordonné." Aussitôt le domestique referme la porte, me saisit, m'entraîne et appelle ses camarades, qui, sans pitié, comme je vous l'ai conté, appliquent sur le dos d'un pauvre et honnête cuisinier français les coups destinés à celui d'un mauvais cuisinier russe, déserteur et voleur. Voilà l'histoire.
- Mais cette grande joie que vous témoigniez !
- Son Excellence, M. le comte de Bruce, en me plaignant avec bonté, et en s'excusant de cette méprise, a accompagné ses consolantes paroles d'un cadeau plus consolant encore... Voyez, il m'a donné cette bourse, qui est pleine de pièces d'or ! Cela va me permettre de m'établir. J'ai précisement en vue un fonds de restaurateur... Quand je pense que, si je n'avais pas été pris pour l'autre cuisinier, si je n'avais pas reçu ces coups, je n'aurais pas eu cette chance ! Ah ! on a bien raison de dire qu'à quelque chose malheur est bon !" conclut le visiteur, en remerciant M. de Ségur de ses bons offices et en se retirant.

Albert CIM - 1897