Loin du champ de bataille que parsemaient les morts, une voiture de maraîcher fuyait, traversant rapidement les vastes plaines du sud de l'Ecosse. Ceux qu'emportait ainsi le misérable véhicule, c'étaient une reine et un fils de roi.
C'était en l'an 1463. La guerre civile déchirait alors l'Angleterre ; les Lancastre et les York se disputaient le trône, et la nation divisée, combattait pour eux sous leurs deux emblèmes, la Rose rouge et la Rose blanche. Et voici, qu'après d'éclatantes victoires, la fortune s'était tournée contre Henri VI de Lancastre. Ce roi faible et bon, ce rêveur à qui la couronne pesait lourdement, s'abandonna  à la tristesse et au désespoir. Marguerite d'Anjou, cette princesse admirable, que se beauté autant que son courage ont rendu fameuse, prit en main la cause de son mari et lutta avec une énergie surhumaine ; le jeu des armes est hasardeux : elle fut vaincue. Fugitive maintenant, elle partait avec son fils, le jeune prince de Galles. Toujours confiante dans l'avenir, sans découragement et sans lassitude, elle allait chercher ailleurs des renforts pour la revanche et la victoire.
Num_riser0001Assis tout au fond de la voiture, le petit prince de Galles regardait avec effroi les horizons nouveaux qui s'ouvraient devant lui ; il n'avait que dix ans ; c'était un enfant ; et cette guerre sans pitité, et ces revers, et cette fuite, tout le consternait. Sa mère se retourna vers lui ; une expression de douceur infinie rayonnait maintenant dans ses yeux.
"Vous êtes triste ? dit-elle. Parce que quelque chose est perdu, vous croyez que tout est compromis ? C'est pour votre trône que nous luttons, mon enfant. Ayez confiance ! Vous avez le droit pour vous : Dieu vous soutiendra.
- Et nous sommes vaincues, et nous fuyons ! murmura le jeune prince.
- Mais qu'importe ! reprit Marguerite avec force. Je parcourai, s'il le faut, tous les royaumes du continent ; j'implorerai, j'exigerai des renforts pour continuer la lutte. Et le succès sera d'autant plus éclatant qu'il aura été plus retardé !... Ne savez-vous pas, continua-t-elle en souriant, que la Rose rouge est une fleur vivace et triomphante ? Ayez confiance : l'orage peut l'incline, - il ne l'effeuillera pas."
Au même moment, la voiture s'arrêta. Le soldat qui la conduisait se retourna vers la reine.
"Majesté, dit-il, il faut ici recommander notre âme à Dieu !
- Que se passe-t-il donc ? demanda Marguerite.
- Voyez ce bois, - et l'homme montrait du bout de son fouet une forêt sombre et épaisse qui s'étendait devant eux, - nous allons la traverser. C'est là que se sont réfugiés tous les brigands du royaume, depuis le commencement de la guerre. Je dis : "Recommandons notre âme à Dieu !"
- Allez ! répondit simplement la reine.
- Pourtant... murmura le prince de Galles.
- Allez ! répéta Marguerite d'Anjou. Si la crainte habitait au coeur des rois, que deviendraient leurs peuples ?"
La charette s'engagea sous le couvert des arbres. La route était mauvaise, semée de branches et de racines, creusée de profondes ornières, défoncée par les pluies ; le cheval n'avançait que lentement ; son conducteur avait dû descendre du siège pour le mener par la bride. Et la forêt, à mesure qu'on s'y enfonçait, devenait plus sombre encore ; de temps à autre, un oiseau s'envolait, une brindille tombait ; et l'on pouvait juger de la profondeur du silence qui planait sur cette forêt, à la nature des bruits qui suffisaient à la troubler. Les fugitifs ne parlaient pas. On fit ainsi deux ou trois milles, sous le sapins et les chênes.
Tout à coup, au croisement de deux chemins, un froissement violent agita les feuilles ; le soldat se jeta en arrière et sortit son épée. Au même instant, cinq ou six hommes déguenillés bondirent, le poignard au poing, et se précipitèrent sur le malheureux. Il essaya de résister : frappé mortellement, il roula sous les pieds de son cheval.
"Rendez-vous !" cria alors un des brigands à la reine.
Marguerite d'Anjou descendit de voiture, et, s'appuyant au marchepied, étendit ses bras devant son fils.
"Aurez-vous le courage de frapper une femme ? dit-elle d'une voix ferme en regardant bien en face les agresseurs. Vous passerez sur mon corps avant d'arriver à mon fils !"
Les bandits s'arrêtèrent. Ces fières paroles les étonnaient. Ils étaient intimidés par la beauté et la majesté de la reine, par l'énergie de son regard.
"Vous devez être des fugitifs, des exilés, dit l'un d'eux. Vous cachez certainement de l'or dans votre voiture. Donnez-le nous, et nous vous laisserons aller."
Marguerite prit alors sous le siège de la charrette le coffret où elle avait renfermé ses diamants, et le jeta aux pieds de son interlocuteur.
"Ramassez !" dit-elle avec mépris.
L'homme ricana.
"Ce n'est pas de bon coeur que vous nous faites ce cadeau, hein ? N'importe, on gardera quand même la voiture et le cheval. Allez !"
Marguerite d'Anjou donna la main à son fils terrifié, et tous deux s'éloignèrent. Ils marchèrent assez longtemps. L'enfant tremblait.
"Reprenez donc courage ! lui dit la reine. Ne vous avais-je pas dit qu'on ne vous toucherait pas ?
- Mais j'entends marcher sous les arbres, répondit l'enfant. Je suis sûr qu'on  nous suit !"
Marguerite écouta.
"Vous avez raison, dit-elle. Attendons !"
Un homme sortit alors du taillis. C'était un des bandits qui venaient de dévaliser les deux fugitifs.
"Que voulez-vous encore ? lui demanda la reine.
- Je veux savoir qui vous êtes.
- Pourquoi ?
- Je veux le savoir... Je pourrai vous servir, peut-être.
- Un voleur !... Nous servir !...
- Il est des jours, répondit le vagabond avec une certaine majesté, il est des jours où l'on se lasse du crime, où la pitié vient émouvoir le coeur le plus endurci. Ne me répondrez-vous pas ?
- Eh bien ! s'écria alors Marguerite, puisque Dieu a voulu m'abaisser jusque-là, ayez donc pitié de la reine et du fils du roi !
- Je le pensais, répondit l'homme. Vous êtes vaincue, et vous fuyez. Seule avec votre enfant, vous serez massacrée avant d'arriver au but. Voulez-vous de moi pour compagnon et pour guide ?"
La reine regarda longuement cet étrange bandit. Il semblait qu'elle eût voulu pénétrer son âme.
"Il est, dans la vie, des rencontres singulières ! murmura-t-elle ; enfin... Venez !..."
A partir de ce jour, l'ancien bandit ne quitta plus la reine d'Angleterre. Il parlait peu, et toujours avec un profond respect, à ceux qu'il conduisait. Il les guida ainsi à travers le pays, sut écarter les obstacles, parer à tous les dangers ; et il les amena sains et saufs jusqu'au port de la mer d'Irlande où ils allaient s'embarquer. Marguerite d'Anjou avait fini par mettre toute sa confiance en lui.
"Qui sait ? se disait-elle, qui sait quel nom et quelle fortune sont cachés sous les haillons de cet homme ? Sans doute, il a commis des crimes ; pris de remords, il a voulu les expier ; et Dieu l'a placé sur notre toue pour donner, à nous le salut, à lui le pardon !"
Lorque les fugitifs furent sur le point d'embarquer, Marguerite d'Anjou tendit à son guide une bague enrichie de diamants.
"Ce n'est pas un paiement, dit-elle ; c'est un souvenir."
... Le navire prenait le large. Debout à l'arrière, Marguerite et son fils contemplaient les terres anglaise. Seul sur le port, immobile, un homme de haute taille les regardait s'éloigner : c'était leur guide. Avant de le perdre de vue, la reine lui fit un signe d'adieu ; il y répondit en se découvrant lentement, puis il partit et disparut.
"O Mon Dieu ! murmurait-elle, ce n'est pas aux puissants de la terre que vous donnez votre bonté, et les humbles de ce monde sont seuls grands près de vous ! Reine, voici que je parcours les royaumes pour implorer, vainement peut-être, la sauvegarde des rois : et celui qui les hommes maudissent m'a tendu la main, et m'a délivrée !"

Auguste BAILLY