Num_riser0001Mai est le mois de Jeanne d'Arc.
C'est au mois de mai que la bergère de Domremy, assise sous l'arbre des fées, rêve de se faire soldat de France et entend de plus en plus pressantes les voix qui lui disent : "Va, fille de Dieu, va."
C'est au moi de mai que la libératrice d'Orléans empêche, à force de triomphes, que nous ne devenions Anglais, et que, plus tard, devant Compiègne, elle tombe aux mains des Bourguignons.
C'est au mois de mai que la martyre de Rouen, interrogée, admonestée, mise devant les instruments de torture, tient têtes aux juges et aux bourreaux, puis abjure, renie son abjuration et est brûlée.
"Si, dit un historien de Jeanne d'Arc, qui fut aussi un ami de l'enfance et dont nous citons plus loin le récit qu'il fait de la vie de notre grande héroïne, si toutes les richesses de la France monumentale venaient à disparaître et s'il ne restait plus rien que des chaumières, il est encore un monument qui suffirait pour rappeler que la France fut une grande et une glorieuse nation, c'est la simple maisonnette de Domremy où Jeanne d'Arc naquit en 1412.
"Jeanne, dit Philippe de Bergame qui nous trace son portrait d'après un témoin oculaire, Jeanne passa son enfance à coudre, à filer et à conduire les troupeaux. Elle était douce et timide, sa dévotion était tendre et exaltée. De taille médiocre, elle avait le teint blanc, les yeux grands et noirs, sa chevelure de même couleur luis descendait jusqu'aux genoux. Elle consacrait à la prière tous les moments qu'elle pouvait dérober à sa vie laborieuse. Voici comment, dans son procès, elle raconta sa première vision :
"Quand j'entendis ces voix, il s'en allait midi ; c'était au temps d'été, un jour de jeûne, je me trouvais au jardin de mon père ; les voix venaient du côté de l'église et les anges m'apparurent corporellement, accompagnés de grandes clartés. Et quand ils se partirent de moi, je pleurais, et eusse bien voulu qu'ils m'eussent emportée."
"A cette désastreuse époque, continue le biographe de la bonne Lorraine, le royaume de France n'était plus qu'une province conquise par les Anglais. Le jeune roi Charles VII se voyait arracher jour par jour les fleurons de sa couronne. Cet infortuné était le sujet de toutes les conversations ; Jeanne fut bercée par ces récits.
"Un jour elle partit et s'en alla droit à Vaucouleurs trouver le gouverneur de Baudricourt, demandant à lui transmettre l'ordre qu'elle avait reçu de son Seigneur.Num_riser0002
" - Quel est ce Seigneur ? demanda Baudricourt.
" - Mon Seigneur, répliqua Jeanne, c'est le Roi du Ciel qui m'a ordonné de délivrer Orléans, et faire sacrer le roi à Reims.
"Baudricourt commença par se moquer d'elle, mais sur les instances de deux gentilshommes, Guillaume Boulanger et Jean de Metz, il se décida à céder aux instances de Jeanne :
" - Va, lui dit-il en lui donnant son épée et advienne que pourra.
"Jeanne retourna pour la dernière fois à Domremy. Elle prit, à genoux, congé de ses parents, en leur révélant sa glorieuse mission. Les bonnes gens la crurent folle, mais les deux gentilshommes qui lui avaient servi de parrains auprès de Baudricourt l'étant venue chercher dans sa chaumière, on la laissa partir. Elle coupa ses cheveux, pris des habits d'homme et quitta Domremy avec un de ses frères.
"Après un voyage de 150 lieues, Jeanne arriva à Chinon où se trouvait le roi.
"Celui-ci la reçut en audience, mêlé à la foule des courtisans dont rien ne pouvait le distinguer. Néanmoins Jeanne alla droit à lui et s'agenouilla avec respect.
" - Je ne suis pas le roi, dit Charles en lui montrant Dunois ; le voici.
" - Mon Dieu, gentil prince, repartit Jeanne, c'est vous et non l'autre ; je suis envoyée de la part de Dieu qui vous mande par moi qu'Orléans sera délivré, que vous serez couronné dans la ville de Reims, et que vous régnerez comme lieutenant du Roi des Cieux qui est aussi roi de France.
" Et Charles lui ayant demandé une preuve de la sainteté de sa mission, Jeanne lui rappela trois voeux qu'il avait faits à la Toussaint dernière.
"Elle parvint enfin à triompher des résistances accumulées autour d'elle.
"Elle eut des hérauts d'armes, des écuyers, des pages ; on lui donna une armure complète et elle se fit faire un étendard semé d'étoiles blanches, et bordé de franges de soie sur lequel le Christ était représenté assis sur des nuées, tenant un globe dans la main. A ses côtés étaient deux anges dont l'un tenait une fleur de lis Num_riser0003et l'autre portait cette légende : Jésus, Maria.
"Jeanne désigna elle-même l'autel de l'église de Sainte-Catherine-de-Fierbois comme le lieu où on trouverait l'épée dont elle devait s'armer.
"En effet, on l'y trouva, et sur la lame étaient gravées cinq croix.
"L'armée, les populations reprirent courage. Bientôt Jeanne écrivait au roi d'Angleterre, le sommant de quitter la terre française : peu après elle paraissait devant Orléans, où elle entrait le 3 mai 1429.
"Peu de jours après, le lendemain de la fête de l'Ascension, elle fait donner l'assaut aux bastilles anglaises. Blessée, elle arrache elle-même la flèche de sa profonde blessure, se relève, rallie les soldats et s'empare des retranchements anglais.
"Ainsi, dit un historien, ce fameux siège qui avait duré sept mois, pendant lesquels tous les efforts de la chevalerie française n'avaient pu parvenir qu'à repousser quelques assauts, fut levé en quelques heures par le courage d'une héroïne de 17 ans. Huit jours après l'arrivée de Jeanne d'Arc dans Orléans, l'ennemi était en fuite et la ville délivrée.Num_riser0005
"La vierge de Domremy, impatiente d'accomplir sa mission, alla vers le roi et le conjura de la suivre promptement à Reims. Nous ne dirons ni la prise de Jargeau ni la fameuse bataille de Patay, où furent occis 3 000 hommes, et où plusieurs furent pris, parmi lesquels était ce grand, cet illustre Anglais qui avait nom Talbot."
Troyes et Châlons capitulèrent. Jeanne promit au roi que sous trois jours Reims serait rendue de gré ou de force. Trois jours après, le peuple de Reims étant soulevé, les troupes anglaises et bourguignonnes se virent contraintes d'évacuer la ville. Le 14 juillet 1429, Charles VII fut sacré et Jeanne après la cérémonie, s'écria : "Je n'aurai plus de regret à mourir."
"Elle voulait partir, considérant sa mission comme terminée. Le roi la retint : "Je resterai," dit-elle, et elle pleura.
"Quelques temps après, comme elle avait encore rendu des services à la cause royale, la jeune fille demanda de nouveau comme unique récompense la permission de retourner à Domremy ; le roi s'y opposa.
"Blessée au siège de Paris près de la porte Saint-Honoré, Jeanne, qui ne voulait pas mourir sans avoir revu sa chaumière et les compagnes de son enfance, demanda pour la troisième fois sa liberté qu'il lui refusait toujours.
"Charles ne se laissa pas attendrir ; il se contenta d'anoblir le père et la mère de Jeanne ; il leur donna le nom de du Lis, et la permission de porter dans leurs armes deux fleurs de lis avec l'épée.
"Un an à peine s'était écoulé depuis la délivrance d'Orléans quand la courageuse fille, restée la dernière dans une retraite des Français au siège de Compiègne, se vit entourée par une troupe d'archers bourguignons. Un pas de plus, elle rentrait en ville. Soit jalousie contre elle, imprudence ou trahison, ceux de Compiègne fermèrent la barrière et levèrent le pont-levis. Jeanne était prise. Jean de Luxembourg la livra aux Anglais pour une somme de 10,000 livres. Ceux-ci, honteux d'avoir été vaincus par une jeune fille, crurent effacer leurs défaites en l'accusant de sorcellerie.
" - Si j'étais condamnée, dit Jeanne, si je voyais le feu allumé, le bois préparé, le bourreau prêt à me jeter au bûcher, et encore quand je serais au feu, je ne dirais autre chose que ce que j'ai dit, voulant le soutenir jusqu'à la mort. Je prends tout en gré, ajouta-t-elle ; je ne sais si je dois plus souffrir encore, mais je m'en rapporte à Notre-Seigneur.
"Elle fut en effet condamnée à passer le reste de ses jours en prison, au pain de douleur et au pain d'angoisse, ce sont les termes de l'arrêt ; puis on se ravisa, car le peuple était pour elle, et, craignant de se la voir arracher, ses juges la condamnèrent à mort.
"C'est le 31 mai 1431, c'est-à-dire environ vers l'âge de vingt ans que Jeanne, faussement déclarée hérétique, relapse, fut conduite au bûcher, sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Huit cents Anglais armés escortaient la patiente. Le prêtre lui dit :
" - L'Eglise ne peut plus vous défendre, elle vous remet dans les mains de la justice séculière. Allez en paix.
Num_riser0004Le bailli de Rouen ordonna au bourreau de s'emparer de Jeanne et de la placer sur le bûcher ; les soldats anglais, voyant qu'elle s'entretenait avec son confesseur, perdirent bientôt patience et s'écrièrent : "Comptez-vous nous faire dîner ici ?"
"Puis ils s'emparèrent de Jeanne, l'attachèrent eux-mêmes au fatal poteau et dirent au bourreau : "Fais ton office !"
"Jusqu'au dernier moment, Jeanne prononça le nom de Jésus ; les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes, ils disaient : "Elle est innocente, elle est vraiment chrétienne."
Un secrétaire du roi d'Angleterre, présent à cette scène, dit en pleurant à l'un des juges :
" - Vous nous avez tous perdus, car on brûle une sainte personne dont l'âme est dans les mains de Dieu !
"Ses cendres furent jetées au vent. Sa mémoire est immortelle."
Tous les historiens ont parlé de Jeanne d'Arc avec enthousiasme. Michelet, Henri Martin lui on consacré des pages que l'on ne peut lire sans une émotion profonde. Les plus sceptiques n'ont pas osé mettre en doute les faits que la tradition lui attribue. Des documents d'une authenticité sans conteste ont été publiés par M. Siméon Luce, sur la vie et la mission de la grande Lorraine. Les poètes l'ont chantée, les auteurs dramatiques, français et étrangers, entre autres Schiller, l'ont transportée sur la scène. Les peintres et les sculpteurs ont immortalisé ses traits, et sur les places publiques de Paris, d'Orléans se dressent ses statues. Quelle gloire est plus grande et plus légitime !