Louis XVI - C'est donc une révolte ?
Le Duc de Liancourt - Non, sire, c'est une révolution.

Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille(1) ; quelques coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient proféré plusieurs fois le cri : A la Bastille ! Le voeu de sa destruction se trouvait dans quelques cahiers(2) ; ainsi, les idées avaient pris d'avance cette direction. On demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu que l'hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil(3), en fait défendre l'entrée, disant qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien entendre, se précipite dans l'hôtel, enlève les canons et une grande quantité de fusils. Déjà dans ce moment, une foule considérable assiégeait la Bastille. Les assiégeants disaient que le canon de la place était dirigé sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on tirât sur elle. Le député d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers, le peuple, ne voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une nouvelle troupe arrive en armes, en criant : "Nous voulons la Bastille !" La garnison somme les assaillants de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps de garde et brisent à coups de hache les chaînes du pont qui retombe. La foule s'y précipite, et court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge de mousqueterie l'arrête : elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure quelques instants ; les électeurs, réunis à  l'Hôtel de Ville(4), entendant le bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville. Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du tambour, la vue d'un drapeau, suspendent quelque temps le feu. Les députés s'avancent ; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer. Des coups de fusil sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place ; la garnison tire alors à la mitraille. Les gardes françaises(5) arrivent avec du canon et commencent une attaque en forme.
Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay(6), commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel de Ville ; Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour, que devaient s'exécuter les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre : les signaux sont donnés, un pont est baissé. Les assiègeants s'approchent en promettant de ne commettre aucun mal ; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce moment, une jeune fille tremblante se présente : on la suppose fille de Delaunay ; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en sûreté, et retourne à la mélée.(7)
Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule se précipite en criant victoire. La salle est envahie ; un garde-française, couvert de blessures, couronné de lauriers, esT porté en triomphe par le peuple. Le règlement et les clefs de la Bastille sont au bout d'une baïonnette ; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une boucle de col ; c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être décapité. Deux gardes-françaises, Elie et Hullin(8), l'avaient défendu jusqu'à la dernière extrémité. D'autres victimes avaient succombé, quoique défendues avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle était pleine d'hommes tout bouillant d'un long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. Il commançait à perdre son assurance, et déjà tout pâle, il s'écrie : "Puisque je suis suspect, je me retirerai. - Non, lui dit-on, venez au Palais-Royal, pour y être jugé." Il descend alors pour s'y rendre. La multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait : "Tenez bon, tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes."

THIERS

(1) - Hugues Aubriot, né à Dijon, et prévôt des marchands sous Charles V, est le fondateur de la Bastille ; il donna le plan des constructions et en posa les fondements, le 22 avril 1369. Les travaux ne furent achevés que sous Charles VI, en 1383. La Bastille, qui, dans l'origine, était destinée à la défense de Paris, devint plus tard une prison d'Etat ; elle fut détruite immédiatement après la journée du 14 juillet.
(2) - Ces cahiers étaient les instructions qu'avaient reçues de leurs commettants les députés aux états généraux. Ils font connaître les opinions et les voeux de la nation française vers 1789.
(3) - M. de Sombreuil est devenu célèbre par le dévouement de sa fille qui, au massacre du 2 septembre, le sauva par ses éloquentes prières. Toutefois, il devait être frappé quelques mois après, par les juges du tribunal révolutionnaire.
(4) - Les troubles qui eurent lieu à Paris pendant les journées de 12 et 13 juillet 1789, déterminèrent la bourgeoisie à s'assembler dans les districts. Les électeurs des députés aux états généraux accoururent à l'Hôtel de Ville, et, se réunissant au corps municipal, créèrent sur-le-champ la milice parisienne.
(5) - On donnait ce nom au régiment d'infanterie française destiné à garder les avenues des lieux où le roi était logé.
(6) - Pierre-Victor, baron de Besenval, né à Soleure, en 1722, était, en 1789, lieutenant général des troupes réunies autour de Paris. Il mourut dans cette ville, de mort naturelle, en 1794.
Bernard-René-Jourdan Delaunay est né, selon les uns, à la Bastille, dont son père était gouverneur, et, selon d'autres, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, d'un officier de la justice de paix. Il avait succédé en 1776, au comte de Jumilhac, comme gouverneur de la Bastille.
(7) - Le sauveur de cette jeune fille s'appelait Aubin Bonnemer.
(8) - L'un de ces deux hommes a acquis depuis une triste célébrité. Hullin, parvenu au rang d'officier général, présida la commission militaire qui, le 21 mars 1804, fit assassiner juridiquement le duc d'Enghien dans les fossés du château de Vincennes. Il a été depuis gouverneur de Paris.