15 mai 2009
Les Jacques
Au XIVe siècle, quand la guerre de Cent ans se préparait à détruire le peu qu'avait laissé la Peste noire, et que les paysans de Normandie, n'ayant rien à eux que la peau de mouton dont ils couvraient leurs membres amaigris, l'épieu avec lequel ils se défendaient contre les loups, se rassemblaient dans les sombres asiles que leur offrait l'immense forêt de Bolbecq. Ils avaient abandonné leurs chaumières de boue, leurs misérables instruments, cette charrue de bois courbé à laquelle ils attelaient leur femme, lorsque les grandes compagnies avaient passé par le pays et tout enlevé.
Un vent de révolte soufflait partout à cette époque, la misère était universelle ; le moyen âge penchait vers son déclin et la féodalité n'était plus qu'une lourde et brutale tyrannie.
Las de tant souffrir, les gens des communes avaient depuis longtemps imposé à leurs maîtres et seigneurs le respect de leurs personnes et de leurs biens, et ils conservaient, ils montraient avec orgueil dans les archives de leur parloir ou hôtel de ville les chartes arrachées à un comte, à un baron. Il n'en était pas de même des pauvres Jacques ; c'était le sobriquet injurieux et méprisant qu'on donnait dans tous les pays de la langue française au paysan.
Mais avant de prendre sa revanche définitive dans les incendies de 1789, la classe des paysans eut maintes fois des mouvements et comme des convulsions de colère, et alors, autant elle avait montré de patience et de douceur, autant elle était impitoyable lorsqu'elle s'était décidée à changer en armes les instruments de travail.
Près de deux mille paysans tenaient conseil dans les clairières de la forêt de Bolbecq, et avaient résolu de tenter de prendre le château de Saint-Pierre par assaut ou par surprise. C'était là que résidait leur plus farouche oppresseur, dont ils avaient juré la mort : ils avaient même décidé qu'on tâcherait de le prendre vivant, et qu'on le pendrait entre deux chiens au gibet communal, afin de compléter la vengeance par un déshonneur qui retomberait sur ses descendants. La délibération ne fut pas longue : tous étaient d'accord sur le but et le château était tout près de là. Moins d'un quart d'heure après, un flot humain roulait dans le chemin profondément creusé par les chars, et surprenait la garde qui surveillait le pont-levis et ses abords.
L'attaque avait été furieuse et inattendue. Le sire de Saint-Pierre, comptant que la terreur que son nom inspirait avait refusé de suivre les conseils des autres seigneurs, qui se sentant menacés de tous côtés par les haines des paysans, se tenaient enfermés dans leurs imprenables forteresses et n'en sortaient qu'accompagnés de leurs hommes d'armes, la lance au poing, l'épée ou la masse d'armes suspendue à la ceinture.
Quant à lui, sire de Saint-Pierre, il s'en allait par la campagne, chassant, et ne songeant pas plus au danger que s'il n'eût rien à se reprocher.
En un instant le château fut envahi, la garnison refoulée dans la salle d'armes y périt tout entière, sous les massues, les cognées, les fourches des paysans, et ils se répandirent par toute l'énorme construction, fouillant, sondant tous les coins, tous les meubles, toutes les boiseries. Leur fureur allait croissant, car ils ne trouvaient personne : il semblait que le château eût été abandonné ; leur victime leur échappait.
Tout à coup, dans la tour d'angle, ils se trouvèrent en face d'une haute porte de chêne sculpté et armorié. Sans aucun doute, il y avait là des ennemis. La porte se fendit, s'entrouvrit, ses ferrures cédèrent sous les coups répétés, la troupe allait franchir le seuil.
Elle s'arrêta.
La femme et les enfants du étaient là, en proie à l'épouvante. Aux premiers bruits de l'attaque ils s'étaient réfugiés dans cette tour, et avaient fermé sur eux la porte, avec cette imprudence des gens terrifiés qui s'enferment eux-mêmes dans une impasse. Mais ils avaient avec eux la soeur du comte de Saint-Pierre, et c'était sa vue qui avait arrêté les paysans furieux sur le seuil.
Droite, impérieuse, elle leur commandait d'un regard de ne pas avancer, et comme s'ils eussent éprouvé l'effet d'un pouvoir surnaturel, ils restaient là, leur colère était tombée, ils étaient embarrassés de leurs armes, et semblaient se demander pourquoi ils étaient venus.
Et en effet, ils étaient sous le double charme de la beauté et le la bonté. La soeur du comte était une jeune et charmante femme, qui s'était donné pour tâche de réparer toutes les injustices, toutes les brutalités de son frère ; elle le faisait avec l'adresse, la douceur, l'activité d'une âme ardente et dévouée, et quand elle ne pouvait pas réparer le mal, elle savait y trouver des consolations. Elle était aimée, respectée dans tout le pays, on la regardait comme une sainte, et un jour un paysan la voyant de loin dans la forêt, avait rapporté qu'elle était entourée d'une auréole lumineuse, et que des voix d'une douceur céleste s'entretenaient avec elle.
Que faire contre les êtres qu'elle protégeait, contre cet ordre que son geste donnait d'une manière si expressive ?
Un des paysans, le plus hardi, s'avança d'un pas.
- Madame, dit-il, nous allons nous retirer. Mais obtenez-nous le pardon de Messire.
- Vous l'aurez, dit-elle, car ma soeur et mes neveux se joindront à moi pour le demander. Quittez la forêt, rentrez dans vos demeures, reprenez vos occupations et comptez sur moi pour obtenir du comte un traitement plus juste.
Les paysans n'en demandaient pas davantage ; ils avaient la parole de la sainte, comme ils disaient, et sans plus tarder, ils s'éloignèrent en silence.
M. BERTAUT
Commentaires
Si on n'avait pas les paysans, que quoi on se nourrirait, de clopinettes? ils croyaient?
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