Vers le commencement du XIIIe siècle, vivait dans la ville de La Rochelle un homme immensément riche et dont la fortune, noblement conquise, encourageait autour de lui l'industrie et le travail, répandait partout le bonheur. Il s'appelait Alexandre Aufrédy. Ce généreux citoyen fut un exemple éclatant de l'ingratitude des hommes et de l'inconstance du sort.
Une grande partie du commerce de la Méditerranée était alors entre les mains des Rochelais, et, par suite de diverses circonstances, Aufrédy avait dû envoyer tous ses navires, au nombre de dix, dans les Echelles du Levant, c'est-à-dire dans les ports de la Méditerranée occupés par les Turcs. Une année s'écoula sans qu'on annonçât le retour de ces vaisseaux. Bientôt le bruit de leur perte se répandit : "Ils ont été capturés par les Turcs, affirmaient les uns. - Ils ont fait naufrage," prétendaient les autres. Et le crédit d'Aufrédy ne tarda pas à être ébranlé.
Dans cette lointaine expédition, Aufrédy avait engagé à peu près toute sa fortune. Lorsque des engagements antérieurs vinrent à échoir, il ne put les remplir. Il n'osa pas demander de délais, et, en homme d'honneur qu'il était, satisfit à toutes ses échéances, paya tout ce qu'il devait et se trouva complètement ruiné.
Les malheureux, dit-on, n'ont jamais beaucoup d'amis. Aufrédy en fut la preuve. Peu à peu, et comme s'ils se fussent tous donné le mot, ses plus intimes camarades l'abandonnèrent ; ses obligés eux-mêmes se détournaient de lui. Malgré ces ingratitudes et ces trahisons, notre homme ne se laissa pas abattre ; il sut se montrer supérieur à son infortune.
La_Rochelle
Acceptant sans rougir les nécessités, de la misère, Aufrédy se mêla aux humbles travailleurs qui gagnent leur vie à la sueur de leur front, aux débardeurs et autres ouvriers du port ; et souvent il lui arriva de recevoir son maigre salaire des mains mêmes de ceux qu'il invitait naguère à sa table et traitait magnifiquement. Son courage, son héroïque fermeté surprenaient tout le monde et étaient l'objet de toutes les conversations. Les uns admiraient ; les autres hochaient la tête avec pitié ; d'autres, qui n'avaient pas été témoins de cette force de résolution, la contestaient, la taxaient d'exagération.
Aufrédy continuait d'exercer chaque jour sur le port son pénible métier de portefaix, et il l'exerçait si bien qu'on aurait cru qu'il y avait été habitué dès l'enfance, qu'il était né pour ces dures corvées.
Un soir, cependant, fatigué d'avoir roulé toute l'après-midi de lourdes barriques de vin, il se reposait étendu sur un escalier voisin du port, en contemplant machinalement les ondulations de vagues et tout le mouvement que provoquait le retour de la marée. La vue de tant de vaisseaux de nations différentes, arrivant chargés des produits de tous les climats, le reportait à des temps meilleurs et le plongeait, malgré lui, dans de sombres et douloureuse réflexions.
Tout à coup les agrès d'une des tours - d'un des sémaphores, comme nous dirions aujourd'hui - signalent des bâtiments portant le pavillon, pavillon bien connu de tous, particulièrement à La Rochelle, de l'ancienne maison d'Aufrédy. Un instant le pauvre débardeur crut être le jouet d'une illusion ; mais ces signaux se renouvellent, ils sont bien réel, et bientôt une foule d'ouvriers et de matelots accourent lui annoncer que ses navires, qu'il croyait depuis si longtemps perdus, reviennent chargés d'immenses richesses. Pour comble, comme il allait à leur rencontre, un courtier l'aborde et lui apprend que, profitant d'une occasion propice, il a négocié plusieurs de ces chargements, et que leur valeur se trouve décuplée.
Par suite de ces évènements, Alexandre Aufrédy redevenait non seulement très riche, mais plus riche qu'il ne l'avait été auparavant. Il lui aurait été facile alors de se venger de ses ingrats d'amis ; mais son âme, grande dans le malheur, fut généreuse dans la prospérité. Il oublia les injures des puissants, pour ne se rappeler que les privations et les souffrances des hommes du peuple au milieu desquels il avait vécu. Il resta l'ami des humbles et des pauvres, et il consacra ses richesses inespérées à la fondation d'un hôpital qui a longtemps porté son nom.

Article de septembre 1905