Num_riser0009Cà ! Benvenuto, mon fils, as-tu juré de me désobéir jusqu'à ce que la tristesse ait rendu mes cheveux blanc ? Je t'avais prié d'étudier ce chant merveilleux, qu'un musicien romain a composé pour la flûte, ce chant si doux qu'il semble inspiré de quelque céleste génie, et voici qu'au lieu de te trouver l'instrument aux doigts, j'aperçois ta flûte dans un coin, ta musique par terre, et toi-même, modelant de la terre glaise sur la table. Tu veux donc me désespérer ?..."
Benvenuto se leva, confus et rougissant. C'était un garçon de quinze ans, grand, fort ; ses cheveux noirs tombaient en boucles autour de son cou ; il avait d'admirables yeux, étincelants d'intelligence, et un pli droit, entre les sourcils, donnait à ce visage d'adolescent une expression singulière d'énergie et d'entêtement.
"Père ! murmura-t-il.
- Assez ! dit avec colère Giovanni Cellini. Je suis fifre de Sa Seigneurie le cardinal de Médicis. Je pouvais aussi consacrer ma vie aux arts du dessin et à l'orfèvrerie : je ne l'ai pas fait, jugeant que la musique comporte un caractère plus élevé. Et puisque tu es né musicien, puisque, à ton âge, tu peux, par ton habileté de flûtiste, satisfaire déjà les amateurs les plus éclairés, j'exige que tu continues dans cette voie. La sculpture, la peinture, le modelage, sont des métiers malaisés, pour lesquels tu n'es point fait. J'ai dit... Prends ta flûte et travaille."
Benvenuto prit sa flûte et, pendant deux heures, tira du mélodieux instrument des sons si doux et si purs que le vieux fifre florentin en avait les larmes aux yeux.
"Et le bandit voudrait abandonner cet art !..." grommelait-il.Num_riser0008
Tous les jours, la même scène se reproduisait. Benvenuto ne formait qu'un seul rêve : être orfèvre, ciseler des bijoux, monter des pierres fines ; il haïssait cette musique pour laquelle il semblait né.
"Il faut que cela finisse !..." songea-t-il.
Et, avec l'énergie parfois terrible qui devait, sa vie durant, former le fond de son caractère, il prit une résolution qu'il se promit d'exécuter le soir même. Il ne se demanda pas s'il n'allait pas causer à son père un désespoir mortel : il se sentait entraîné par une vocation irrésistible, et il obéissait à son génie.
"Michelina, dit-il brusquement, je pars.
- Où vas-tu ? demanda-t-elle, très grave.
- A Pise. Je vais partir à minuit. J'y serai demain. J'y connais un orfèvre, et m'engagerai chez lui. Je ne peux plus vivre en compagnie de ma flûte !
- C'est bien, dit l'enfant. Tu as raison, Benvenuto !... Pise n'est pas loin ; j'aurai parfois de tes nouvelles. Qui sait ?... Un jour, peut-être, j'irait t'y voir."
A minuit, Benvenuto partait, sans argent, un bâton à la main...
L'angélus sonnait à la tour de Pise, lorsque l'adolescent se présenta à maître Olivieri della Chiostra, orfèvre au lieu dit Pietra del Pesce.
"Alors, conclut l'artiste à la fin de leur entretien, tu veux que je t'enseigne les secrets de mon métier ? J'y consens, si je te juge digne de les recevoir. Prends ce morceau de glaise, et façonne-le à ton gré."
Num_riser0010Joyeux, Benvenuto prit la glaise. En moins d'une heure, il avait exécuté un masque imité de l'antique, et reproduisant l'expression terrible et majestueuse des visages de tragédie.
"C'est bien !... C'est plus que bien ! s'écria maître Olivieri. Voici qui est déjà l'oeuvre d'un maître ! Quelle assurance et quelle audace dans les reliefs ! Quelle harmonie de lignes !... Ah ! Benevuto ! tu nous donneras des leçons à tous. Tu peux abandonner la flûte sans remords, car tu feras, dans un autre art, des oeuvres glorieuses et éternelles !..."
Benevuto Cellini passa un an à Pise. Il avait écrit à son père, pour lui demander pardon :
"Il me semble, disait-il naïvement, que je suis désormais au Paradis ! je vous ferai honneur, mon bon père !..."
Et Giovanni lui avait répondu :
"Le destin, sans doute, l'a voulu. Travaille et sois heureux. Mais, je t'en supplie, n'abandonne jamais la flûte !..."
Au bout de dix mois,  maître Olivieri, pour témoigner à Benvenuto toute sa satisfaction, lui fit cadeau d'un morceau d'argent assez lourd. Benvenuto le cisela à sa guise, et pour lui-même. Il en fit un fermoir de ceinture, large comme la main d'un enfant, formé de guirlandes de feuilles d'une merveilleuse finesse. La renommée s'en répandit chez tous les orfèvres toscans. Les jours s'écoulaient ainsi, à dessiner, à étudier et copier les antiques, à ciseler les métaux précieux, à monter les pierres fines.
Or, vers la fin de l'année, un messager, qui venait de Florence, remit à Benvenuto une lettre, écrite par un écrivain publique. Elle était de Michelina, qui l'avait dictée.
"Je suis désespérée, disait l'enfant. Mon père va être emprisonnée pour dettes. Ce n'est pas sa faute : il a été malade, il n'a pu travailler. Je ne sais à qui m'adresser, et c'est pourquoi, Benvenuto, j'ai recours à toi, si bon et si courageux. Je ne sais comment tu pourras nous secourir, mais je suis sûre que tu nous secouras !"
Benvenuto ne perdit pas son temps à réfléchir : ses décisions étaient vite prises.
"Maître, dit-il à Olivieri, j'ai besoin d'un congé de huit jours. Il faut que j'aille à Florence.
- Va ! dit l'orfèvre. Tu me rends trop de services pour que je te refuse ce plaisir !..."
Le soir même, Benvenuto tombait dans les bras de son père, qui pleura de joie en le voyant.
"Et la flûte ?..." fut la première question du brave homme.
Benvenuto se mit à rire.
"Il s'agit bien de flûte !... Ou, plutôt, oui... ou presque... Comme fifre de Sa Seigneurerie, n'avez-vous pas libre accès auprès du cardinal, mon père ?
- Si fait, dit glorieusement Giovanni.
- Il faut me présenter à lui, demain !
- Oh ! oh !... Comme flûtiste ?Num_riser0007
- Non... comme orfèvre."
Giovanni soupira.
"Je te présenterai..." dit-il enfin avec résignation.
Le lendemain, il présenta Benvenuto au cardinal. Très calme, un genou en terre, le jeune homme offrit à l'éminence un écrin qu'il avait apporté : dans l'écrin était le fermoir d'argent.
"Votre Eminence voudra-t-elle accepter cet hommage du plus humble de ses sujets ?..."
Le puissant seigneur poussa un cri d'admiration.
"C'est toi qui l'as ciselé ?
- C'est moi !
- Alors tu seras la gloire de Florence, la ville des arts... Demande-moi ce que tu voudras, je te l'accorderai..."
Ce que Benvenuto demanda, il n'est pas difficile de le deviner : une heure après, le pauvre père de Michelina recevait sa grâce, avec décharge de toutes ses dettes, et Benvenutto Cellini était attaché au service des Médicis. Comme l'avait prédit maître Olivieri, il fut un des plus grands artistes de ce siècle où vécurent des hommes tels que Michel-Ange, et il peupla l'Italie de ses oeuvres immortelles. Le vieux Giovanni s'enorgueillissait d'avoir un tel fils :
"Et pourtant, disait-il parfois, comme il jouait bien de la flûte !"

A. BAILLY