19 juin 2009
Messire Jacques de Lalaing
Les grandes actions du chevalier Jacques de Lalaing paraissent appartenir plutôt à la légende qu'à l'histoire. Cependant on ne doit point douter de leur authenticité.
Le jour même où ce gentilhomme fut armé chevalier (1446), il fut victorieux dans un tournoi. A partir de ce moment, il résolut de ne plus combattre que le visage découvert. C'était là une prodigieuse témérité, car à cette époque, les guerriers portaient des casques qui protégeaient la tête entière. Jacques se mettait donc dans un état évident d'infériorité, et il semblait se condamner à mort.
Après quelques succès obtenus en France, il passa en Angleterre, et défia par un cartel collectif, tous les nobles de la contrée. Aucun d'eux n'osa se mesurer avec lui, et déjà il s'était rembarqué pour revenir, lorsque sur le vaisseau qui le ramenait se présenta subitement un jeune écuyer du comté de Galles. Il s'appelait Thomas.
"Seigneur, dit-il à Jacques, je vous donne rendez-vous à la cour du duc de Bourgogne. Je m'y trouverai dans six semaines. Nous lutterons."
Les champions se rencontrèrent, en effet, à l'expiration du délai fixé. Ils s'attaquèrent avec la hache de guerre, arme terrible par son poids, par son large fer, par les dagues adaptées aux deux extrémités du manche. D'abord, Thomas eut l'avantage, et il transperça le bras gauche de son adversaire. A cette vue, les assistants poussèrent des exclamations de douleur, et ils crièrent au Français de se rendre. Mais celui-ci, bien qu'il ne pût se servir que d'une main ne recula pas d'une semelle, et para longtemps les coups que son antagoniste lui assénait. Sa blessure saignait ; autour de lui, la lice était toute rouge. A la fin, il bondit, et de son bras valide, il étreignit l'Anglais par la ceinture, et le jeta sur le sable, la face en avant. Thomas, gêné par son armure, essaya en vain de se relever. Jacques le maintint à terre de son talon, et, debout sur son ennemi, il répétait, ensanglanté, triomphant : "Victoire ! Victoire !"
Dès que sa plaie fut fermée, cet incomparable chevalier voulut conquérir de nouveaux lauriers. Il gagna Châlons-sur-Saône. Là, il fit enclore de palissades un vaste pré au sol régulier, et il publia dans toute l'Europe que, une année entière, il attendrait les amateurs de tournois, et jouterait à pied ou à cheval, avec l'épée, la hache ou la lance, contre quiconque se présenterait. Il y eut affluence, et, fidèle à sa promesse, l'intrépide Lalaing descendit tête nue, dans l'arène aussi souvent qu'on le provoqua. Oui, durant douze mois, et d'ordinaire, neuf ou dix fois chaque mois, il soutint l'assaut des plus rudes champions de la France et de l'Etranger, et jamais il ne reçut de blessure, jamais il n'éprouva un échec
.
Mais l'heure avait sonné où il devait déployer sa valeur non plus en des combats singuliers, mais contre les ennemis de son suzerain, le duc de Bourgogne. Les bourgeois de Gand s'étaient révoltés, et il s'agissait de les punir. Jacques entra dans un corps de troupe qui fut entouré par les Gantois et ne se sauva qu'en traversant à la nage une large rivière. Cependant beaucoup de retardataires eurent bien du mal à passer. Sans de Lalaing, ils allaient périr. Mais ce brave, qui avait eu déjà, dans cette journée, cinq chevaux tués sous lui, revint en arrière, se plongea dans l'eau, et sauva les siens.
Juste au moment où il abordait, ruisselant et n'ayant au poing qu'un tronçon d'épée, on lui cria que son frère était resté au milieu des adversaires, et qu'il était près de succomber. Jacques repousse son cheval dans le fleuve ; il se rue sur ceux qui enveloppe son frère. Il le délivre, l'entraîne, et, laissant derrière lui un monceau de morts, il rejoint sain et sauf, à travers les flots, ses compagnons.
Par une bizarre ironie du sort, ce héros, qui méprisait les armes à feu, fut tué par un boulet. Le duc de Bourgogne assiégeait l'une des forteresses des Gantois. Notre preux chevalier regardait, par l'embrasure d'une tranchée, la situation de la place. Une énorme pierre, lancée par un canon, l'atteignit en plein visage (1453). Il expira sur le coup. Il était dans toute la vigueur de la jeunesse, dans tout l'éclat de la gloire...
Ses amis le pleurèrent longtemps, et les ennemis mêmes contre lesquels il combattait gémirent d'avoir tranché une vie si noble.
H. G.
16 juin 2009
Le peintre Holbein
Peu de temps après que le roi d'Angleterre Henri VIII eut nommé l'illustre Holbein "peintre de la couronne", un matin que cet artiste était occupé dans son cabinet et avait consigné sa porte, un noble de la plus haute lignée, lord W..., insista tellement pour être introduit, qu'il finit par forcer la consigne. Tout en s'excusant poliment, Holbein affirma qu'il était en ce moment trop occupé pour le recevoir...
Lord W... l'interrompit pour lui faire remarquer qu'un personnage de son importance ne pouvait se morfondre devant une porte.
"Mais, enfin, je suis chez moi ! s'exclama Holbein. Je suis libre de recevoir qui je veux dans mon cabinet ou dans mon atelier !"
Lord W... répliqua qu'il connaissait les égards dus à son rang, à ses titres, qu'il n'entendait pas se laisser ainsi manquer de respect.
La discussion s'envenima si bien que Holbein, d'un caractère peu facile et peu paisible, saisit lord W... par les épaules et le jeta en bas de l'escalier.
Sa colère calmée, l'artiste réfléchit sur les conséquences de cette action, en comprit toute la gravité, et courut faire part de la chose au roi dont il implora la protection.
Presque en même temps, lord W... arrivait près du souverain et venait demander satisfaction de l'outrage qu'i! avait reçu.
Henri VIII l'écouta complaisamment.
Il s'efforça tout d'abord de l'apaiser.
Mais lord W... élevait de plus en plus la voix, et se montrait de plus en plus irrité et exigeant.
Piqué de ce manque de respect, le roi finit par répondre à ce seigneur :
"Milord, sur votre propre vie, je vous enjoins de ne tirer aucune vengeance de mon peintre.
- Mais, Sire, c'est à vous à me venger !
- Songez, continua le roi sans s'émouvoir de cette injonction, songez qu'il y a cette différence entre vous deux, que de sept paysans je puis, en une minute, faire autant de nobles ; mais que de sept nobles pareils à vous, je ne pourrais jamais faire un peintre comme Holbein !"
10 juin 2009
La vocation de Benvenuto Cellini
Cà ! Benvenuto, mon fils, as-tu juré de me désobéir jusqu'à ce que la tristesse ait rendu mes cheveux blanc ? Je t'avais prié d'étudier ce chant merveilleux, qu'un musicien romain a composé pour la flûte, ce chant si doux qu'il semble inspiré de quelque céleste génie, et voici qu'au lieu de te trouver l'instrument aux doigts, j'aperçois ta flûte dans un coin, ta musique par terre, et toi-même, modelant de la terre glaise sur la table. Tu veux donc me désespérer ?..."
Benvenuto se leva, confus et rougissant. C'était un garçon de quinze ans, grand, fort ; ses cheveux noirs tombaient en boucles autour de son cou ; il avait d'admirables yeux, étincelants d'intelligence, et un pli droit, entre les sourcils, donnait à ce visage d'adolescent une expression singulière d'énergie et d'entêtement.
"Père ! murmura-t-il.
- Assez ! dit avec colère Giovanni Cellini. Je suis fifre de Sa Seigneurie le cardinal de Médicis. Je pouvais aussi consacrer ma vie aux arts du dessin et à l'orfèvrerie : je ne l'ai pas fait, jugeant que la musique comporte un caractère plus élevé. Et puisque tu es né musicien, puisque, à ton âge, tu peux, par ton habileté de flûtiste, satisfaire déjà les amateurs les plus éclairés, j'exige que tu continues dans cette voie. La sculpture, la peinture, le modelage, sont des métiers malaisés, pour lesquels tu n'es point fait. J'ai dit... Prends ta flûte et travaille."
Benvenuto prit sa flûte et, pendant deux heures, tira du mélodieux instrument des sons si doux et si purs que le vieux fifre florentin en avait les larmes aux yeux.
"Et le bandit voudrait abandonner cet art !..." grommelait-il.
Tous les jours, la même scène se reproduisait. Benvenuto ne formait qu'un seul rêve : être orfèvre, ciseler des bijoux, monter des pierres fines ; il haïssait cette musique pour laquelle il semblait né.
"Il faut que cela finisse !..." songea-t-il.
Et, avec l'énergie parfois terrible qui devait, sa vie durant, former le fond de son caractère, il prit une résolution qu'il se promit d'exécuter le soir même. Il ne se demanda pas s'il n'allait pas causer à son père un désespoir mortel : il se sentait entraîné par une vocation irrésistible, et il obéissait à son génie.
"Michelina, dit-il brusquement, je pars.
- Où vas-tu ? demanda-t-elle, très grave.
- A Pise. Je vais partir à minuit. J'y serai demain. J'y connais un orfèvre, et m'engagerai chez lui. Je ne peux plus vivre en compagnie de ma flûte !
- C'est bien, dit l'enfant. Tu as raison, Benvenuto !... Pise n'est pas loin ; j'aurai parfois de tes nouvelles. Qui sait ?... Un jour, peut-être, j'irait t'y voir."
A minuit, Benvenuto partait, sans argent, un bâton à la main...
L'angélus sonnait à la tour de Pise, lorsque l'adolescent se présenta à maître Olivieri della Chiostra, orfèvre au lieu dit Pietra del Pesce.
"Alors, conclut l'artiste à la fin de leur entretien, tu veux que je t'enseigne les secrets de mon métier ? J'y consens, si je te juge digne de les recevoir. Prends ce morceau de glaise, et façonne-le à ton gré."
Joyeux, Benvenuto prit la glaise. En moins d'une heure, il avait exécuté un masque imité de l'antique, et reproduisant l'expression terrible et majestueuse des visages de tragédie.
"C'est bien !... C'est plus que bien ! s'écria maître Olivieri. Voici qui est déjà l'oeuvre d'un maître ! Quelle assurance et quelle audace dans les reliefs ! Quelle harmonie de lignes !... Ah ! Benevuto ! tu nous donneras des leçons à tous. Tu peux abandonner la flûte sans remords, car tu feras, dans un autre art, des oeuvres glorieuses et éternelles !..."
Benevuto Cellini passa un an à Pise. Il avait écrit à son père, pour lui demander pardon :
"Il me semble, disait-il naïvement, que je suis désormais au Paradis ! je vous ferai honneur, mon bon père !..."
Et Giovanni lui avait répondu :
"Le destin, sans doute, l'a voulu. Travaille et sois heureux. Mais, je t'en supplie, n'abandonne jamais la flûte !..."
Au bout de dix mois, maître Olivieri, pour témoigner à Benvenuto toute sa satisfaction, lui fit cadeau d'un morceau d'argent assez lourd. Benvenuto le cisela à sa guise, et pour lui-même. Il en fit un fermoir de ceinture, large comme la main d'un enfant, formé de guirlandes de feuilles d'une merveilleuse finesse. La renommée s'en répandit chez tous les orfèvres toscans. Les jours s'écoulaient ainsi, à dessiner, à étudier et copier les antiques, à ciseler les métaux précieux, à monter les pierres fines.
Or, vers la fin de l'année, un messager, qui venait de Florence, remit à Benvenuto une lettre, écrite par un écrivain publique. Elle était de Michelina, qui l'avait dictée.
"Je suis désespérée, disait l'enfant. Mon père va être emprisonnée pour dettes. Ce n'est pas sa faute : il a été malade, il n'a pu travailler. Je ne sais à qui m'adresser, et c'est pourquoi, Benvenuto, j'ai recours à toi, si bon et si courageux. Je ne sais comment tu pourras nous secourir, mais je suis sûre que tu nous secouras !"
Benvenuto ne perdit pas son temps à réfléchir : ses décisions étaient vite prises.
"Maître, dit-il à Olivieri, j'ai besoin d'un congé de huit jours. Il faut que j'aille à Florence.
- Va ! dit l'orfèvre. Tu me rends trop de services pour que je te refuse ce plaisir !..."
Le soir même, Benvenuto tombait dans les bras de son père, qui pleura de joie en le voyant.
"Et la flûte ?..." fut la première question du brave homme.
Benvenuto se mit à rire.
"Il s'agit bien de flûte !... Ou, plutôt, oui... ou presque... Comme fifre de Sa Seigneurerie, n'avez-vous pas libre accès auprès du cardinal, mon père ?
- Si fait, dit glorieusement Giovanni.
- Il faut me présenter à lui, demain !
- Oh ! oh !... Comme flûtiste ?
- Non... comme orfèvre."
Giovanni soupira.
"Je te présenterai..." dit-il enfin avec résignation.
Le lendemain, il présenta Benvenuto au cardinal. Très calme, un genou en terre, le jeune homme offrit à l'éminence un écrin qu'il avait apporté : dans l'écrin était le fermoir d'argent.
"Votre Eminence voudra-t-elle accepter cet hommage du plus humble de ses sujets ?..."
Le puissant seigneur poussa un cri d'admiration.
"C'est toi qui l'as ciselé ?
- C'est moi !
- Alors tu seras la gloire de Florence, la ville des arts... Demande-moi ce que tu voudras, je te l'accorderai..."
Ce que Benvenuto demanda, il n'est pas difficile de le deviner : une heure après, le pauvre père de Michelina recevait sa grâce, avec décharge de toutes ses dettes, et Benvenutto Cellini était attaché au service des Médicis. Comme l'avait prédit maître Olivieri, il fut un des plus grands artistes de ce siècle où vécurent des hommes tels que Michel-Ange, et il peupla l'Italie de ses oeuvres immortelles. Le vieux Giovanni s'enorgueillissait d'avoir un tel fils :
"Et pourtant, disait-il parfois, comme il jouait bien de la flûte !"
A. BAILLY
04 juin 2009
Alexandre Aufrédy : courage et générosité
Vers le commencement du XIIIe siècle, vivait dans la ville de La Rochelle un homme immensément riche et dont la fortune, noblement conquise, encourageait autour de lui l'industrie et le travail, répandait partout le bonheur. Il s'appelait Alexandre Aufrédy. Ce généreux citoyen fut un exemple éclatant de l'ingratitude des hommes et de l'inconstance du sort.
Une grande partie du commerce de la Méditerranée était alors entre les mains des Rochelais, et, par suite de diverses circonstances, Aufrédy avait dû envoyer tous ses navires, au nombre de dix, dans les Echelles du Levant, c'est-à-dire dans les ports de la Méditerranée occupés par les Turcs. Une année s'écoula sans qu'on annonçât le retour de ces vaisseaux. Bientôt le bruit de leur perte se répandit : "Ils ont été capturés par les Turcs, affirmaient les uns. - Ils ont fait naufrage," prétendaient les autres. Et le crédit d'Aufrédy ne tarda pas à être ébranlé.
Dans cette lointaine expédition, Aufrédy avait engagé à peu près toute sa fortune. Lorsque des engagements antérieurs vinrent à échoir, il ne put les remplir. Il n'osa pas demander de délais, et, en homme d'honneur qu'il était, satisfit à toutes ses échéances, paya tout ce qu'il devait et se trouva complètement ruiné.
Les malheureux, dit-on, n'ont jamais beaucoup d'amis. Aufrédy en fut la preuve. Peu à peu, et comme s'ils se fussent tous donné le mot, ses plus intimes camarades l'abandonnèrent ; ses obligés eux-mêmes se détournaient de lui. Malgré ces ingratitudes et ces trahisons, notre homme ne se laissa pas abattre ; il sut se montrer supérieur à son infortune.
Acceptant sans rougir les nécessités, de la misère, Aufrédy se mêla aux humbles travailleurs qui gagnent leur vie à la sueur de leur front, aux débardeurs et autres ouvriers du port ; et souvent il lui arriva de recevoir son maigre salaire des mains mêmes de ceux qu'il invitait naguère à sa table et traitait magnifiquement. Son courage, son héroïque fermeté surprenaient tout le monde et étaient l'objet de toutes les conversations. Les uns admiraient ; les autres hochaient la tête avec pitié ; d'autres, qui n'avaient pas été témoins de cette force de résolution, la contestaient, la taxaient d'exagération.
Aufrédy continuait d'exercer chaque jour sur le port son pénible métier de portefaix, et il l'exerçait si bien qu'on aurait cru qu'il y avait été habitué dès l'enfance, qu'il était né pour ces dures corvées.
Un soir, cependant, fatigué d'avoir roulé toute l'après-midi de lourdes barriques de vin, il se reposait étendu sur un escalier voisin du port, en contemplant machinalement les ondulations de vagues et tout le mouvement que provoquait le retour de la marée. La vue de tant de vaisseaux de nations différentes, arrivant chargés des produits de tous les climats, le reportait à des temps meilleurs et le plongeait, malgré lui, dans de sombres et douloureuse réflexions.
Tout à coup les agrès d'une des tours - d'un des sémaphores, comme nous dirions aujourd'hui - signalent des bâtiments portant le pavillon, pavillon bien connu de tous, particulièrement à La Rochelle, de l'ancienne maison d'Aufrédy. Un instant le pauvre débardeur crut être le jouet d'une illusion ; mais ces signaux se renouvellent, ils sont bien réel, et bientôt une foule d'ouvriers et de matelots accourent lui annoncer que ses navires, qu'il croyait depuis si longtemps perdus, reviennent chargés d'immenses richesses. Pour comble, comme il allait à leur rencontre, un courtier l'aborde et lui apprend que, profitant d'une occasion propice, il a négocié plusieurs de ces chargements, et que leur valeur se trouve décuplée.
Par suite de ces évènements, Alexandre Aufrédy redevenait non seulement très riche, mais plus riche qu'il ne l'avait été auparavant. Il lui aurait été facile alors de se venger de ses ingrats d'amis ; mais son âme, grande dans le malheur, fut généreuse dans la prospérité. Il oublia les injures des puissants, pour ne se rappeler que les privations et les souffrances des hommes du peuple au milieu desquels il avait vécu. Il resta l'ami des humbles et des pauvres, et il consacra ses richesses inespérées à la fondation d'un hôpital qui a longtemps porté son nom.
Article de septembre 1905
03 juin 2009
Molière soupant avec Louis XIV
Tandis que Louis XIV ne trouvait pas au-dessous de lui de donner à Molière des marques de bienveillance et de considération, de simples domestiques de ce prince rougissaient de l'avoir pour camarade, et lui prodiguaient de grossiers mépris. Un jour qu'il se présentait pour faire lit du roi, un de ses confrères, qui devait le faire avec lui, se retira brusquement, en disant qu'il ne voulait point partager le service avec un comédien.
Un autre valet de chambre, Bellocq, s'approcha aussitôt, et dit : "Monsieur de Molière, voulez-vous bien que j'aie l'honneur de faire le lit du roi avec vous ?" Bellocq, que ce trait recommande à la postérité plus que tous se vers, dont elle se souvient peu, se conduisit en homme d'esprit et en fin courtisan ; il rendit hommage au génie, et il fit sa cour au maître en vengeant un serviteur qu'il aimait. Quant à l'homme qui osa mépriser Molière, c'était un sot, et l'on verra tout à l'heure qu'il n'était pas seul de son espèce. Le roi, à l'oreille de qui l'aventure était parvenue, et qui avait témoigné son mécontentement de l'affront fait à Molière, prit soin, dans une autre occasion, de le venger lui-même d'une injure toute semblable. Ces mêmes valets de chambre, qui auraient cru déroger en faisant le lit du roi avec Molière, répugnaient encore davantage à manger avec lui à la table du contrôleur de la bouche. Molière, qui s'était aperçu plusieurs fois de leurs insolents dédains, avait cessé de se présenter à cette table.
Le roi l'ayant appris, lui dit un matin, à l'heure de son petit lever : "On dit que vous faites maigre chère ici, Molière, et que les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous avez peut-être faim : moi-même, je m'éveille avec un assez bon appétit. Mettez-vous à cette table, et que l'on me serve mon en cas de nuit.(1) Alors le roi découpe une volaille, et, après avoir ordonné à Molière de s'asseoir, il lui sert une aile, prend l'autre pour lui-même, et dit qu'on introduise les entrées familières, c'est-à-dire les personnes les plus marquantes et les plus favorisées de la cour. "Vous voyez, leur dit le roi, occupé à faire manger Molière, que mes valets de chambre ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux." De ce moment, Molière n'eut plus besoin de se présenter à cette table de service ; toute la cour s'empressa de lui faire des invitations.
AUGER - (1) Un en cas de nuit était une collation servie le soir dans la chambre du roi au cas qu'il sentit le besoin de manger pendant la nuit.