Num_riser0014Au mois de novembre 1407, nombre de bourgeois de Paris étaient inquiets. Une ardente rivalité opposait en effet, dans la capitale, les deux plus grands princes du royaume : le jeune, beau, séduisant et fastueux Louis de France, frère du roi et duc d'Orléans, et le petit, lourd, laid, jaloux et sans scrupules Jean sans Peur, duc de Bourgogne.
Depuis plusieurs années, c'était, en fait, Louis d'Orléans qui gouvernait la France au nom de son malheureux frère, Charles VI, devenu fou. La reine Isabeau de Bavière, petite brune aux grands yeux pleins de langueur, laissait tout régir par son beau-frère.
Furieux d'être tenu éloigné du pouvoir, Jean sans Peur, au masque de brute et à l'épais menton noyé dans la graisse, agitait le peuple, recrutait des partisans et semblait préparer une guerre civile. De son côté, son rival en faisait autant et fortifiait son hôtel.
- Dieu nous garde ! disaient les bourgeois timorés. D'ici peur, il y aura quelque nuit sanglante à Paris, les amis de Jean sans Peur ou de Louis d'Orléans égorgeront leurs ennemis.
- Pourvu qu'ils bornent là ce massacre ! murmuraient  en eux-mêmes les gens les plus craintifs, car la rivalité des deux princes paraissait ne pouvoir se terminer que par un drame.
Or, le 20 novembre, Paris apprit une surprenante nouvelle : le vieux duc de Berry s'était rendu auprès de Jean sans Peur et avait réussi à l'amener auprès du duc d'Orléans, alité depuis quelques jours.Num_riser0015
- Qu'est-il résulté de cette rencontre ? jeta-t-on avec impatience au premier homme qui en parla.
- Les deux princes se sont embrassés, puis ont communié et mangé ensemble.
- En ce cas, la paix est faite ! conclurent les neutres avec joie.
- Quel malheur ! s'exclamèrent bien des gens du peuple en colère. Notre bon Jean sans Peur a été englué par Louis d'Orléans !
Le duc de Bourgogne, était, en effet, l'idole des Parisiens, qu'il ne cessait de flatter, tandis que, par son orgueil et sa vanité, son rival s'était aliéné bien des sympathies.
Pour aller au palais du roi, Louis d'Orléans empruntait toujours la rue Vieille-du-Temple.
Or, depuis plusieurs moi, Jean sans Peur cherchait obstinément à louer une maison bordant ce passage. Trois jours avant sa réconciliatiion un peu théâtrale avec le duc d'Orléans, il y avait enfin réussi : un clerc de l'Université, qui lui était très dévoué, avait loué, en son propre nom, la maison de l'Image Notre-Dame, située juste en face de l'hôtel de Rieux. Ainsi le propriétaire de cet immeuble ignorait à quel véritable locataire il avait affaire. Lorsqu'il avait demandé au clerc ce qu'il voulait faire de toute une maison, celui-ci, d'un air tranquille, avait répondu :
- C'est pour mettre du blé et du vin, que les écoliers et les clercs reçoivent de chez eux et qu'ils ont, comme vous le savez, le privilège de vendre sans payer de taxes.
Num_riser0017- Ah ! bien, avait répliqué le propriétaire, d'un ton indifférent.
Or, ce n'étaient pas des tonneaux de vin, ni des sacs de blé, que Jean sans Peur avait fait entrer dans sa nouvelle maison, mais, de nuit, dix-sept spadassins, qui y demeuraient cachés. A leur tête, le duc de Bourgogne avait placé Raoul d'Auquetonville, ex-fonctionnaire des finances, que Louis d'Orléans avait chassé pour malversation. Ce Normand en voulait à mort à son ancien maître et avait juré de le tuer.
Le mercredi 23 novembre, selon son habitude, Louis d'Orléans se rendit chez Isabeau de Bavière. Il venait de souper chez elle, quand l'un des valets de chambre du roi se présenta et demanda à le voir.
- Sa Majesté voudrait vous parler, dit ce serviteur, dès qu'il fut en présence du prince.
- C'est bien, répliqua Louis d'Orléans sans méfiance, dites au roi que je viens tout de suite.
Et il prit congé de la reine. Il ignorait , en effet, que Charles VI ne lui avait fait donné aucun ordre : c'était Jean sans Peur qui avait acheté le valet pour attirer son rival dans un guet-apens.
- Partons-nous avec vous, Monseigneur ? demandèrent à Louis d'Orléans les chevaliers composant sa suite.
- Non, ce n'est pas nécessaire, fit le frère du roi d'un ton exempt de toute inquiétude. Il n'est que huit heures du soir. Les rues sont calmes en ce moment. Et puis, sans doute, je reviendrais bientôt ici.
Pour toute suite, Louis d'Orléans n'emmena donc que deux écuyers, montés sur le même cheval, un page et quelques valets portant des torches.
Ne redoutant nul attentat, le jeune prince laissa son escorte le dépasser. Fort gai, il s'engagea dans la rue Vieille-du-Temple, en chantonnant et en jouant d'une main avec son gant, tandis que de l'autre il tenait les rênes de sa monture. A l'une des fenêtres de l'hôtel de Rieux, une jeune femme, nommée Jacquette, qui couchait son bébé, regarda arriver le prince.
Soudain, plusieurs hommes masqués, demeurés dans l'ombre de la maison louée par Jean sans Peur, se précipitèrent vers Louis d'Orléans, immobilisèrent sa mule, puis frappèrent le prnce à coups d'épée et de hache. Or, le malheureux, vêtu d'une simple rove de damas noire et coiffé d'un chaperon, ne portait ni cotte de mailles, ni la moindre arme offensive.
- A mort ! A mort ! crièrent les assassins, s'excitant les uns les autres.
Stupéfait et ne comprenant pas qui l'attaquait, le frère du roi s'exclama :
- Je suis le duc d'Orléans !
- C'est toi que nous cherchons ! répliquèrent d'un ton haineux les meurtriers, dont le nombre croissait d'instant en instant, d'autres hommes masqués sortant à la hâte de la maison de l'Image Notre-Dame.
D'un coup de hache, un des "Bourguignons" trancha le poing du duc d'Orléans. Un autre arracha le prince de sa mule et le jeta à terre.Num_riser0021
- Au meurtre ! au secours ! s'écria Jacquette, la jeune mère habitant l'hôtel de Rieux, témoin de cet assassinat.
- Taisez-vous, mauvaise femme ! jeta aussitôt l'un des meurtriers, d'un ton menaçant.
L'égorgement de Louis d'Orléans se poursuivit. De son bras mutilé, le prince tenta de parer quelques coups. Son jeune page se jeta devant lui dans l'espoir de le protéger. Il fut aussitôt abattu. Finalement, d'un coup de hache, l'un des hommes d'armes de Jean sans Peur ouvrit le crâne du frère du roi, dont la "cervelle choit dessus la chaussée".
A ce moment, sortit de la maison de l'Image Notre-Dame un homme de haute taille, envelppé dans un long manteau et coiffé d'un chaperon rouge qui lui descendait jusqu'aux yeux. A la lueur des torches, il jeta un coup d'oeil sur l'assassiné, puis ordonna :
- Eteignez tou ! Allons-nous en. Il est bien mort.
Alors se soulevant dans un dernier effort, le page gémit :
- Ah ! Monseigneur mon maître.
Puis il expira.
Tranquillement, les assassins s'en allèrent.

Le lendemain, Jean sans Peur osa jeter de l'eau bénite sur qu'il avait fait égorger, puis, avec une fausse indignation, il déclara :
- Jamais plus traître meurtre n'a été commis.
Peu de jours plus tard, il fut plus franc. S'adressant à son vieil oncle de Berry, il lui avoua d'un air farouche :
- C'est moi qui ai fait le coup ! Le diable m'a tenté.
Ce meurtre déchaîna l'horrible guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons, qui allait désoler la France durant vingt-huit ans. Quant à Jean sans Peur, sa félonie se retourna contre lui ; douze ans plus tard, il fut à son tour, assassiné.

LOUIS SAUREL