20 octobre 2009
Pâquette-Marie
Ah ! qu'elle était dure pour les Toulousains, cette année 1218 ! Depuis neuf mois, ils étaient assiégés par leur implacable ennemi, par ce comte Simon de Montfort qui, autrefois déjà, leur avait fait tant de mal. A présent, il méditait la ruine complète de la ville ; il avait juré de s'en rendre maître, et de n'y laisser ni une pierre debout, ni un citoyen vivant. En attendant cette destruction et ce massacre, il ravageait la banlieue, coupant les ponts, brûlants les granges, saccageant forêts et vignobles. Les habitants de la place, qui savaient n'avoir aucune merci à espérer, se défendaient avec une énergie furieuse, car ils aimaient mieux mourir sue le rempart, l'épée au poing, que par la main du bourreau, la corde au cou.
Les femmes même aidaient à la résistance. Elles tressaient du chanvre pour les machines, réparaient les brèches des murs, portaient de la terre et des pieux. On voyait de nobles dames monter aux créneaux, une corbeille de maçon sur l'épaule. Personne ne restait oisif, personne... excepté Pâquerette-MariePâquerette-Marie.
La pauvre vieille ! Comment aurait-elle pu se joindre au peuple des travailleurs ? N'avait-elle pas plus de soixante ans ? N'était-elle pas accablée d'infirmités ? Paralysée du bras gauche et boîteuse, elle se traînait lamentablement. On ne lui connaissait point d'amis, point de parents, sauf un neveu qui la conduisait par les rues. Il s'appelait Aymeri. C'était un garçonnet de treize ans, pâle, maigre, débile, à la voix triste comme il convient à un orphelin.
Cet enfant, Pâquerette-Marie l'adorait ; elle ne respirait que pour lui ; elle aurait, pour qu'il fût heureux, souffert avec joie la torture... Hélas ! c'est à peine si elle pouvait lui donner du pain. Avant le siège, elle vivait des produits hors les murs. Maintenant les soldats de Simon campaient sur ce domaine, et leur chevaux y avaient brouté jusqu'au plus humble brin d'herbe. C'est pourquoi Aymeri souffrait souvent de la faim ; c'est pourquoi, dans son misérable logis, la pauvre infirme ne cessait de pleurer, assise les coudes sur les genoux, ses longs doigts osseux en ses cheveux blancs.
Un matin (on était à la fin de juin, le ciel était éclatant, limpide, d'un bleu profond), Pâquerette sortit de chez elle, la main droite appuyée sur l'épaule de son neveu.
"Où faut-il vous conduire, ma bonne tante ?
- Au rempart près de Saint-SerninSaint-Sernin.
- Hé ! douce Vierge ! qu'irions-nous chercher là ? Nous ne saurions, ni vous ni moi (cela fut dit d'un ton douloureux, amer) servir à quelque chose contre l'ennemi.
- Qu'as-tu mangé pendant la journée d'hier ?
- Et vous ?
- Oh ! moi !...s'il me suffisait de jeûner pour que rien de te manquât !...
- Chère mère !
- Voici : je ne veux plus, tu entends, je ne veux plus que tu souffres de la faim. Les magistrats de la ville, les consuls, les capitouls, vont, je le sais, se rendre aujourd'hui sur les fortifications, afin d'encourager le
peuple par leur présence. Je veux m'approcher d'eux, leur parler et implorer leur pitié.
- Ils ont vraiment bien le temps de s'occuper d'une femme débile, d'un enfant qui meurt !
- On garde, à la maison commune, du blé pour les gens misérables : j'en demanderai ma part."
En échangeant ces sombres propos, les deux infortunés étaient arrivés à l'enceinte de la cité. Autour de la basilique de Saint-Sernin, dont le soleil éclairait magnifiquement la masse puissante, le long toit de tuiles et le svelte et rouge clocher, piqué, au faîte, d'une croix d'or, grouillait une multitude de citoyens en armes qui s'équipaient pour repousser un assaut imminent. On entendait partout cliqueter lances et glaives. Des chevaux piaffaient et s'ébrouaient. Les ordres se croisaient. Des appels de trompettes déchiraient l'air. Des bourgeoises et des femmes d'artisans unissaient leurs forces pour rouler d'épais moellons qu'elles plaçaient ensuite sur les balistes, dont les cordes et les ressorts étaient tendus, prêts à servir.
Malgré cette agitation, cette fièvre, la présence de l'infirme et de son guide ne passa pas inaperçue.
"Tiens ! cria un mauvais plaisant, Pâquerette-Marie qui vient combattre. Amenez-lui un cheval !
- Elle aurait dû, ajouta quelqu'un, apporter un manche à balai. Avec quoi frappera-t-elle ?
- Tiens, prends ça !" dit en riant un soldat de stature gigantesque, et il tendait à la vieille femme une hache plus haute qu'elle et d'un poids énorme. Alors Aymeri se fâcha, et, indigné, il s'écria :
"Au lieu de vous moquer de ceux qui souffrent, vous feriez mieux de songer à vos âmes, vous qui peut-être avant une heure...
- Silence, enfant ! " commanda Pâquerette. Puis, s'adressant aux guerriers : "Plût à Dieu qu'il me fût possible, comme à vous, de me dévouer au salut commun ! Est-ce ma faute si mon bras est perclus, si... ?"
Tandis qu'elle parlait ainsi, triste et gémissante, les capitouls vinrent à passer, entourant le Juge-Maire. C'était un homme austère et rude, admirable pour sa bravoure, mais redoutable pour sa sévérité. La malheureuse se plaça devant lui, et lui exposa, en tremblant, sa requête.
"Le grain que j'ai en réserve, répondit-il, je le destine à ceux qui risquent leur vie, à ceux qui travaillent. Rends des services, et l'on te nourrira, toi et ce garçon qui t'accompagne.
- Ainsi vous nous condamnez à périr ?
- Ne m'accuse pas ; accuse Simon de Montfort. Lui seul nous ruine et nous affame. Certes, celui qui nous délivrera d'un tel adversaire, je le proclamerai le bienfaiteur de Toulouse !
- Monseigneur, cria un écuyer qui accourait, essoufflé et rouge, voici l'ennemi ! Il approche avec des échelles. Simon conduit la troupe en personne, et il n'est guère qu'à une portée d'arc."
Résolus et frémissants, les assiègés prirent chacun leur poste, et attendirent l'assaut. Un silence régna, lourd et terrible. On n'entendait que le cri des hirondelles qui tournoyaient, paisibles, autour de la flèche de Saint-Sernin, et le bruit sourd des bataillons qui se hâtaient vers la place.
Par les embrasures des créneaux, les Toulousains contemplaient, avec une colère mêlée d'inquiétude, Simon qui chevauchait, formidable. Sa tête était couverte d'un casque à panache, et il tenait sa bannière où était brodé, sur un fond rouge, un lion à crinière noire, debout et gueule béante.
Bien que l'on fût à portée du trait, ni les pierres ni les flèches ne volaient encore. On s'observait.
Pâquerette-Marie était debout à l'angle d'u terre-plein, auprés d'un angin à lancer les pierres qu'on avait dissimulé sous le feuillage d'un sorbier. Elle regardait Simon qui caracolait, tranquille et superbe. Que se passa-t-il dans l'âme de la pauvre vieille femme ? A quelle inspiration céda-t-elle ? On ne saurait le dire. Ce qui est certain, c'est que soudain, au milieu du grand silence des deux armée, elle se mit à crier d'une voix terrible, en désignant l'étendard ennemi :
"Lion de Montfort, je te casserai les dents !"
Puis, gauchement, fébrilement, sans viser, en aveugle, elle mit en mouvement le ressort de la baliste contre laquelle elle s'appuyait. Un lourd moellon traversa l'air en ronflant, et s'abattit, par un hasard stupéfiant, sur Simon de Montfort. Son armure éclata comme une coque de noix ; la housse de la selle se teignit de sang ; il oscilla deux ou trois fois sur lui-même, lâcha les rênes, tomba lourdement. Il était mort. Poussant un affreux cri de douleur, les soldats de ce farouche capitaine se retirèrent en désordre, et ne tardèrent pas à lever le siège.
Pendant ce temps, les citoyens de Toulouse se répandaient dans les rues, chantant, s'embrassant, pleurant de joie. Les cloches de toutes les églises sonnaient le carillon des grandes fêtes. On pavoisait les maisons de riches tapisseries ; on les garnissait de feuillage... Des jeunes gens avaient assis sur un chariot Pâquerette-Marie ; ils la traînaient en triomphe à travers la ville, et le peuple lui jetait des fleurs, l'acclamait, la bénissait. Les capitouls suivaient le cortège, et ils annonçaient à qui voulait l'entendre qu'ils se chargeraient désormais de faire vivre dans l'abondance la libératrice de Toulouse et Aymeri, son neveu.
IVAN D'URGEL - Septembre 1898
08 octobre 2009
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02 octobre 2009
Henri II. Conquête des Trois-Evêchés
Henri II, héritier du caractère et des défauts de son père, n'avait ni son intelligence, ni son énergie. Il se laissa dominer par son entourage, surtout par Montmorency et les Guises. Ces derniers, que leurs ennemis affectaient d'appeler les princes lorrains, descendaient de René II duc de Lorraine, le vainqueur de Charles le Téméraire, à Nancy. François de Guise et son frère, le cardinal de Lorraine, acquirent bientôt à la cour, par leurs talents et leur énergie, une influence prépondérante. Leur nièce, Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut marié au Dauphin, plus tard François II.
La lutte ne tarda pas à reprendre contre Charles-Quint. L'Italie cessa d'être le principal théâtre des hostilités, et Henri II inaugura la sage politique de reculer vers le Rhin les frontières de son royaume. En 1552, il s'empara des villes impériales Metz, Toul et Verdun, qu'on appela les Trois-Evéchês. Cette conquête offrait beaucoup plus d'avantages à la France que celle du Milanais ou du royaume de Naples. François de Guise en fut nommé gouverneur.
Siège de Metz : Charles Quint, effrayé par les progrès rapides de Henri II, se hâta de signer la paix avec les protestants d'Allemagne. Puis, à la tête d'une armée formidable cent mille hommes, il vint assiéger Metz.
Les murailles de la ville n'étaient pas en état de résister. François de Guise accourut et fit élever des remparts. La garnison, d'abord très faible, se grossit rapidement de volontaires. Charles-Quint fit attaquer la place avec vigueur. On dit qu'en un jour son armée tira quatorze mille coups de canon. Mais le duc de Guise veillait à tout avec une étonnante activité. Quand les ennemis renversaient une muraille, ils étaient surpris d'en voir une nouvelle, derrière la brèche qu'ils venaient d'ouvrir. Après soixante-cinq jours de siège, Charles-Quint avait perdu quarante mille hommes ; il se retira, abandonnant ses malades et ses blessés (1553). Le duc de Guise les fit soigner comme s'ils eussent été des Français. Cet acte d'humanité fut appelé la courtoisie de Metz.
En 1554, Henri II remporta la victoire de Renty, près de Saint-Omer. Puis une trêve fut conclue en 1556, à l'abbaye de Vaucelles, non loin de Cambrai. La France conservait les Trois-Evéchês.
Désabusé des grandeurs, fatigué de guerres sans cesse renaissantes, mécontent surtout des revers de sa dernière lutte contre la France, Charles-Quint disait tristement : La fortune n'aime pas les vieillards.
Après la trêve de Vaucelles, il se décida à abdiquer toutes ses couronnes. Il laissa à son frère Ferdinand, l'Autriche et l'empire d'Allemagne ; son fils Philippe II, époux de la reine d'Angleterre Marie Tudor, reçut l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Franche-Comté et les riches colonies d'Amérique (1556). Le viel empereur se retira au couvent Saint-Just, dans l'Estramadure(1) ; il y mourut deux ans après.
(1) - Estradamure : province au sud-ouest de l'Espagne.