Num_riser0007Le drame d'un poète qui chanta dernièrement Du Guesclin a fait revivre en nos esprits cette époque troublée de notre histoire nationale, où par son courage et sa renommée, à lui seul, le vaillant connétable sauva l'honneur de la France.
Elle est vraiment digne d'être admirée, l'aventure du grand Breton, qui ne bataillait pas, comme les chevaliers d'alors, seulement pour la bataille, pour la gloire d'un beau coup d'épée, ou pour sa terre, mais qui luttait aussi pour chasser du royaume l'ennemi de la patrie, l'envahisseur. S'affranchissant de l'esprit féodal au nom duquel le seigneur avait fini par ne porter de l'intérêt qu'au territoire de son fief, il avait noblement élevé son coeur à l'amour non point seulement du coin de terre où il naquit, du duc de Bretagne dont il était vassal, mais du roi, c'est-à-dire de la France.
Il avait ainsi acquis la sympathie du peuple, et quand le Prince Noir le fit prisonnier, il put offrir une rançon de 100 000 livres, disant qu'il n'y avait fileuses en France qui ne filât une quenouille pour la payer.
C'est qu'il n'était pas un chevalier de parade. Il n'aimait pas ces seigneurs à beau plumage dont le Dauphin Charles s'entourait, grands donneurs d'avis toujours intéressés et flatteurs égoïstes. Aussi lorsqu'il était appelé au Grand Conseil que le Régent tenait en la salle du donjon de Vincennes, malmenait-il rudement ces courtisans avec son parler rude et franc, habitué à conduire les affaires à grands coups d'estoc et de taille.
Dès son jeune âge, il avait montré son esprit batailleur, en même temps que fertile en stratagèmes.
Il était né au château de la Motte-Broons, et son enfance se passa à échanger coups et horions avec ses compagnons. Il organisait de petites troupes et engageait des combats qui n'étaient pas toujours des combats pour rire, car on s'y blessait réellement, si bien que son père dut un jour l'enfermer.Num_riser0008
Du reste sa famille avait pour lui une sorte d'aversion. Etait-ce parce qu'elle le croyait inintelligent, n'ayant jamais pu lui apprendre à lire ? Etait-ce parce qu'il n'avait nulle élégance, étant "camus et si noir, dit un vieux manuscrit, qu'il  n'était rien de si laid de Rennes à Dinan" ? Toujours est-il qu'il grandit sans être entouré des soins affectueux qui forment le coeur de l'enfant.
Mais ses jeux violents lui avaient donné la vigueur et le courage nécessaires à la vie aventureuse qu'il allait mener? A seize ans il terrassait un athlète vainqueur de dix adversaires, et il accomplissait au mariage de Jeanne de Penthièvre des prouesses et qui firent de lui un champion invincible dans les tournois.
Laissé seul au castel de son père, alors que toute la famille, s'était rendue en grand apparat aux fêtes splendides données à cette occasion par le comte de Blois, Bertrand du Guesclin, s'était échappé, et, empruntant le cheval, l'armure et la lance d'un chevalier blessé, s'était présenté visière baissée, pour jouter. Il fit à tous mordre la poussière, et c'est seulement quand son père descendit dans l'arène, qu'abaissant sa lance, et haussant son casque, il se fit reconnaître et acclamer.
De ce jour, sa voie est tracée. Il a pris pour devise "Notre-Dame-Guesclin !" et c'est à ce cri que jusqu'à sa mort il mènera ses compagnies à la bataille pour sauver son roi et la France, à qui il a voué son existence.
Bon enfant, prodigue, tour à tour riche et ruiné, il fera l'âpre métier d'homme de guerre ; il sera toujours au premier rang ;  il mêlera la ruse, élément nouveau, à l'attaque de front. Avec deux compagnons, comme lui déguisés en bûcherons, il forcera les portes de Meulan ; à Cocherel, il prendra la fuite, suivi de son armée, et quand il aura divisé l'ennemi à sa poursuite, il se retournera et le taillera en pièces. Par surprise, il enlèvera 200 chariots chargés de vivres avec cent hommes, à quelques lieues de Rennes. Dans plus de vingt combats, les Anglais apprendront à le connaître, car il les chassera successivement de Normandie, du Poitou, de la Saintonge, de l'Auvergne, de la Guyenne.
Charles V aima beaucoup Du Guesclin, et pour ses services lui donna la capitainerie de Pontorson, le nomma connétable, et le choisit pour parrain de son second fils, Louis de France, duc d'Orléans. N'avait-il pas en effet été couronné dans la cathédrale de Reims, par l'Archevêque-du, Primat de Gaule, au cri de : "Vive le Roi ! Vive la France ! Vive Dieu !" jeté par celui qu'il appelait "son homme", l'héroïque Breton qui lui apportait la victoire de Cocherel "pour estrennes de sa royauté ?"
Mais sur la fin de ses jours, Du Guescli, qui par la franchise de son caractère, le succès de ses armes et la faveur royale, s'était fait à la Cour de mortels ennemis, éprouva un chagrin profond qui le conduisit au Num_riser0005tombeau : il fut accusé de trahison, et Charles V crut ses détracteurs.
Du Guesclin se justifia, mais déposé son épée de connétable, et quand le roi, honteux de ses soupçons, la luir renvoya par des ambassadeurs, le vaillant capitaine la refusa noblement en disant : "Je dois tout aux bontés du roi, mais je n'ai garde de m'exposer à une disgrâce pareille à celle qui vient de m'arriver. C'est trop pour un homme de ma sorte d'avoir été une seule fois mis en suspicion ; je vais mourir en Espagne, et je porterai le désespoir de n'être pas mort en France un an plus tôt !"
Et quand il succomba quelques mois plus tard sous les murs de Châteauneuf-Randon qu'assiègeait son ami le maréchal de Sancerre, ces souvenirs pleins d'amertume lui firent monter aux lèvres ces paroles :
"Mon épée m'a aidé à vaincre les ennemis de mon roi, mais elle m'en a donné de cruels auprès de lui. Je proteste qu'elle n'a jamais trahi l'homme d'honneur que le roi m'avait fait en me la confiant."
Sa fidélité au roi et son dévouement à la terre natale marquent bien, dans notre histoir, l'éclosion de ce sentiment élevé, le patriotisme, dont l'épanouissement merveilleux sous l'action de Jeanne d'Arc, la bonne Lorraine, devait cinquante ans plus tard chasser l'Anglais de France.
Bertrand du Guescli eut de splendides funérailles et fut inhumé à Saint-Denis.Num_riser0006

Jean CASTINE - 1896