A voir l'agréable situation de Carcassonne dans une large et fertile vallée qu'arrosent l'Aude et le canal du Midi, on croirait aisément que cet heureux coin de terre fut habité dès les temps les plus reculés de notre histoire. Il n'en est rien cependant : la plaine, jusqu'à une époque avancée du moyen âge, demeura déserte ou ne reçut qu'un des plus petits faubourgs de la ville primitive, établie par ses fondateurs sur une colline du voisinage. Industrieuse et commerçante aujourd'hui, Carcassonne fut d'abord créée pour servir de place de guerre. Les Tectosages, qui avaient pour capitales Narbonne et Toulouse, ne se sentirent pas en sûreté parfaite dans ces deux villes, dans la première surtout, exposée du côté de la mer aux attaques des pirates, des Carthaginois, des Grecs et plus tard des Romains. Ils bâtirent au sommet de la montagne de Carcassonne une enceinte de murailles en pierres sèches, à la manière des Gaulois, et en firent la citadelle de tout le pays ; ils avaient si bien choisi leur emplacement que les Romains vainqueurs n'en cherchèrent pas d'autre pour asseoir leur principale forteresse du côté de l'Espagne, avant qu'ils ne fussent devenus également les maîtres du pays.
Carcassonne fut ainsi, durant toute l'antiquité, une ville militaire, une sorte de camp retranché permanent. Si la "majestueuse paix romaine", qui marque les règnes des premiers Césars, laissa oisifs les légionnaires qui la gardaient, elle reprit plus que jamais son rôle de boulevard, au quatrième et au cinquième siècle, contre les barbares qui envahirent à grands flots la Gaule et la péninsule ibérique. Conquérants à leur tour des deux versants des Pyrénées, les Visigoths ne perdirent pas de vue cette position stratégique, et ce fut elle en grande partie qui leur conserva la possession de la Septimanie ou bas Languedoc depuis Clovis, qui les chassa de Toulouse, jusqu'à la grande invasion musulmane, qui mit fin à leur empire. Les Sarrasins d'Espagne furent délogés de Carcassonne par la valeur de Pépin le Bref ; telle était encore alors la force de cette place que la légende, substituant Charlemagne à son père, raconta bientôt qu'un seul guerrier avait suffi pour la défendre pendant cinq ans, et que ce guerrier était une femme, "dame Carcas" dont le buste surmonte encore la porte principale de l'enceinte.
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L'organisation féodale, dès le neuvième siècle, fit de Carcassonne la capitale d'une seigneurie qui devint naturellement une des plus puissantes de France, à une époque où les remparts d'un château étaient souvent la seule et toujours meilleure garantie de la souveraineté. Les vicomtes de Carcassonne, aux solides murailles déjà élevées par les Romains et les Visigoths, ajoutèrent de nouvelles tours et un donjon, et dans cette armure de pierre, où l'on ne pouvait se frotter sans se piquer, suivant l'expression usitée au moyen âge, ils crurent pouvoir se rire impunément et des rois de France ou des comtes de Toulouse, trop faibles encore pour dompter les vassaux, et de leurs propres sujets, sur lesquels ils levaient arbitrairement impôts et corvées. Les Trencavels, tel était le nom de leur dynastie, furent pourtant de bons alliés pour Raymond VI, comte de Toulouse, lorsqu'il eut à lutter contre les croisés de Simon de Montfort. Tout en déclarant rester catholique, ils se virent entraînés à suivre le parti des Albigeois, qui était alors pour le Midi le parti national, et qu'ils ne pouvaient abandonner sans renoncer en même temps à leurs belles possessions, convoitées par le terrible chef de la croisade. Leur résistance attira les armées du Nord sous les murs de la cité, et, après un siège plein d'épisodes héroïques, Raymond-Roger Trencavel remit, avec sa personne, la capitulation de la ville. Il fut enfermé dans une tour, où il mourut, et les ennemis de Simon de Montfort l'accusèrent de l'avoir empoisonné. Ceci se passait en 1209. Simon ne jouit que neuf ans du titre de vicomte de Carcassonne ; tué devant Toulouse le 25 juillet 1218, il laissa pour héritier son fils Amaury, ou plus réellement le roi de France, qui mit garnison dans toutes les forteresses du comté de Toulouse. Le fils de Raymond-Roger revendiqua les biens de son père, à la tête d'une multitude de "faidits", soldats mercenaires qui guerroyaient pour le pillage et se battaient, suivant l'occasion, aussi bravement contre les chrétiens de France que contre les Maures de Cordoue. Leur expédition n'eut d'autre résultat que l'incendie des faubourgs de Carcassonne et la dévastation des campagnes environnantes. Saint Louis envoya des secours à la ville assiègée, qui allait succomber à la famine, et pour punir les habitants des faubourgs d'avoir ouvert leurs portes au dernier des Trencavels, il leur défendit de rebâtir leurs maisons, leur permettant seulement, à la vue de leur repentir, de fonder dans la vallée une nouvelle ville, dont ses officiers leur fournirent le plan. Ce fut alors, en l'année 1247, que naquit la Carcassonne moderne, appelée le Bourg, qui prospéra bientôt plus que l'ancienne et finit par l'éclipser. L'ancienne ville, connue sous le nom de Cité, ne perdit toutefois rien de son importance stratégique, qui grandit au contraire, grâces aux additions considérables exécutées par ordre de saint Louis et de Philippe le Hardi. A la mort de ce dernier prince, le système de défense était considéré achevé, malgré le perfectionnement des engins de guerre, malgré l'invention de la poudre à canon ; la Cité de Carcassonne a été continuellement entretenue jusqu'à nos jours, d'abord pour contenir le Languedoc et surveiller l'Aragon, ensuite pour arrêter les invasions espagnoles. Rayée enfin des cadres du génie militaire, sous Napoléon III, la vieille forteresse fut aussitôt l'objet d'un vaste travail de restauration, destiné, non plus à l'armée en guerre, mais à conserver pour l'instruction de la postérité le type le plus complet, le plus caractéristique de la citadelle romaine et du château féodal.
L'enceinte de la Cité ou château de Carcassonne n'a pas moins d'un kilomètre et demi de longueur totale ; elle se compose de deux rangs de murailles ; les murailles extérieures, sorte de chemin de ronde, avaient pour but d'empêcher ou de retarder l'accès des murailles intérieures, qui étaient les plus hautes, les plus épaisses, et que flanquaient cinquante tours, dont six, avec leurs courtines (c'est-à-dire les portions de rempart qui les rejoignent), remontent à la domination romaine ou tout au moins à l'empire des Visigoths. Les plus fortes tours sont celles que firent ajouter saint Louis et Philippe le Hardi ; deux d'entre elles flanquent la principale porte de la ville, dite porte Narbonnaise, parce qu'elle regarde dans la direction de Narbonne. Du côté du Bourg, ou ville basse, est une enceinte particulière, de forme carrée, formant le château proprement dit, et où les Trencavels avaient établi leur résidence. Non loin de la demeure seigneuriale s'élevait une demeure plus auguste : celle de la Divinité.
Là était la cathédrale de Carcassonne, encore debout aujourd'hui avec son clocher crénelé, sa nef massive et son choeur du quatorzième siècle, aux ogives hardies, aux tourelles élégantes, aux sculptures délicatement fouillées. Veuve de ses pontifes, elle sert de paroisse aux pauvres ouvriers qui habitent, sans la remplir, la vieille cité féodale du moyen âge. Administration municipale, évêché, établissements publics, aisance et activité commerciale, tout cela s'est transporté peu à peu dans la ville basse, qui est aujourd'hui la vraie Carcassonne, le chef-lieu officiel du département de l'Aude.

ANTHYME SAINT-PAUL - 1880