Ce fut la première rencontre des flottes anglaise et française après le combat de la Belle-Poule (17 juin) qui avait ouvert les hostilité et décidé Louis XVI à soutenir ouvertement par les armes la querelle des colonies d'Amérique contre l'Angleterre. Le comte d'Estaing avait été envoyé de Toulon avec 12 vaisseaux sur les côtes des Etats-Unis pour combiner ses opérations avec les Américains qui assiègeaient Newport (entre Boston et New-York), et le comte d'Orvillers avec 28 vaisseaux à Brest était chargé de faire tête à la flotte de Plymouth. Cette division des forces était une faute de stratégie ; la prise de Newport était en effet un combatpoint de peu de conséquence sur le résultat de la guerre qui s'engageait, et l'objectif essentiel à poursuivre était la destruction de la flotte anglaise de la Manche, qui d'ailleurs, en obligeant l'Angleterre à rappeler sa flotte d'Amérique eût eu pour contre-coup inévitable la chute de Newport, privé de tout appui ; or, pour l'atteindre, ce n'est pas en Amérique qu'il eût fallu envoyer d'Estaing, c'est à Brest, où sa jonction eût assuré à d'Orvillers une supériorité décidée.
On ne le fit pas, et d'Orvillers, sorti de Brest, rencontra le 27, la flotte anglaise de lord Keppel, égale en nombre à un vaisseau près, mas forte de l'ascendant moral qu'avaient donné aux Anglais leurs succès maritimes de la guerre de Sept ans, et notamment la déplorable "journée de M. Conflans" (20 novembre). La rencontre eut lieu à mi-distance entre l'île d'Ouessant et les îles Sorlingues, à l'entrée de la Manche, dont elles sont comme les sentinelles avancées. D'Orvillers avait 69 ans, mais l'âge n'avait pas glacé son ardeur, et quoiqu'il eût l'ordre de ne s'engager qu'avec la certitude de ne rien compromettre, il n'hésita pas à offrir le combat. Le ciel était brumeux et les manoeuvres contrariées par la difficulté d'apercevoir les signaux. Les deux amiraux firent de vains efforts pour se couper. Il y eut quelque confusion, le duc de Chartres se trouva même pendant un quart d'heure avoir affaire à sept vaisseaux ennemis ; mais quand la nuit fut venue, les Anglais éteignirent leurs feux et rentrèrent à Plymouth, nous abandonnant le champ de bataille.
C'était une victoire, quoique sans résultat matériel sérieux, et les Anglais comprirent si bien ainsi qu'ils firent passer lord Keppel en conseil de guerre ; mais elle eut en France de singulières conséquences politiques. Le duc de Chartres s'y était bien conduit, et le roi lui avait même témoigné sa satisfaction en le chargeant personnellement de distribuer dans la flotte les récompenses méritées ; mais il ne manquait pas d'ennemis, et comme il y avait eu, grâce à la brume, quelque confusion dans la transmission ou la réception des signaux, on ne tarda pas à dire qu'il avait pris pour un ordre de retraite celui de se porter en avant, et qu'il avait failli compromettre la journée. Un jour une dame, dont il faisait d'ailleurs un portrait peu flatté sans savoir qu'elle était là, lui répliqua en pleine cour : "Il paraît, mon prince, que vous ne vous entendez pas mieux en signalement qu'en signaux !" Le mot fit fortune, et le duc de Chartres passa bientôt pour s'être lâchement conduit sous le feu des Anglais ; son humeur s'aigrit de cette calomnie et il devint difficile au roi non seulement de lui confier des commandements, mais même de le laisser dans la marine, et on le nomma malgré lui colonel général des hussards. Il se posa mécontent, et voilà comment l'évolution qui transforma en Philippe-Egalité l'arrière-petit-fils du Régent a peut-être son point de départ dans le combat d'Ouessant.

Article de 1893