Le comte de Rantzau qui, après avoir combattu pour la Suède, s'attacha au service de la France, en 1635, et reçut, dix ans plus tard, après la prise de Gravelines, le bâton de maréchal, était particulièrement célèbre par le nombre de ses blessures. Au siège de Dôle, il avait perdu un oeil, au siège d'Arras, une jambe ; ailleurs, la moitié d'une main ; dans une seule bataille, la bataille d'Hannecourt, il avait été blessé quatre fois. Et, chose étrange, ce glorieux soldat, qui avait affronté cent combats et n'était plus qu' "un débris mutilé de toutes nos guerres", mourut en sortant de la Bastille, où Mazarin l'avait fait enfermer, d'une hydropisie qu'il avait contractée dans sa prison.
On a placé sur son tombeau cette curieuse épitaphe qui résume bien la vie de cet intrépide guerrier :

Du corps du grand Rantzau, tu n'as qu'une des parts :
L'autre moitié resta dans les plaines de Mars.
Il dispersa partout ses membres et sa gloire.
Tout abattu qu'il fut, il demeura vainqueur ;
Son sang fut en cent lieux le prix de la victoire
Et Mars ne lui laissa rien d'entier que le coeur.

Or, un soir que le maréchal Rantzau s'était arrêté dans une auberge où il comptait passait la nuit, la servante, qui l'avait mené dans la plus belle chambre, le vit ôter successivement une jambe, puis un oeil, pui un bras. Remarquant l'étonnement et l'ahurissement de cette fille, le maréchal appela son domestique et feignit de se faire dévisser la tête par lui.
A ce spectacle imprévu et absolument nouveau, la malheureuse s'enfuit en poussant des cris terribles et fut saisie d'une telle frayeur qu'elle en faillit mourir.

A.C. 1894