Comme le Sultan Mahmoud, à Constantinople, et Henri IV, dans sa bonne ville de Paris, Pierre Ier prend plaisir à se déguiser et à se promener incognito dans les rues de Belgrade, sa capitale, pour apprendre, de la bouche même du peuple, ce qu'on pense de lui.
On raconte qu'un jour il entra dans la boutique d'un petit marchant de vins où plusieurs ouvriers causaient et jouaient aux cartes. Il écouta le plus naturellement du monde leur conversation. Mais comme l'un d'eux chuchotait que l'employé (et il le montrait d'un clin d'oeil) ressemblait de façon surprenante au nouveau roi, n'étaient ses misérables vêtements, Pierre Ier rabattit son feutre et se retira prudemment.
Un autre jour il se rend à l'hôpital militaire, où il demande, sans se faire connaître, à visiter l'établissement. La permission accordée, le roi traverse toutes les salles, sans rencontrer un seul médecin. Il s'enquiert alors de savoir où peut bien être le docteur de service : on lui répond qu'il est en face, au café, avec des amis. Toujours sans donner son nom, Pierre Ier envoie chercher ce médecin qu'il désire voir, dit-il, pour une consultation. Mais celui-ci fait répondre, d'une façon fort peu polie, qu'il ne peut se déranger avant d'avoir terminé sa partie de cartes. Le roi finit par se faire donner le nom du docteur qui ne fut pas peu surpris, en rentrant chez lui, son service terminé,  d'y trouver un ordre de révocation... motivé.
Dans une autre de ses tournées, Pierre Ier entra dans une école où il trouva les enfants en train de jouer, sans surveillance, au milieu d'un tapage assourdissant. Quant au professeur, il brillait par son absence. Le souverain envoya chercher celui-ci qui fit répondre, ne se doutant pas de la qualité du visiteur, qu'il ne pourrait venir avant l'après-midi. Le roi demanda aux élèves le nom du professeur ; puis, prenant un morceau de craie sur le tableau noir ces simples mots : "Le roi Pierre Ier est venu ici ce matin." Et il sortit au milieu d'une ovation enthousiaste. On ne dit pas ce que le maître d'école pensa de cette inspection improvisée.PetarI_Karadjordjevic
De goûts modestes, Pierre Ier, s'affranchit, aussi souvent que cela lui est possible, des formalités de l'étiquette, et il a véritablement conquis son peuple par l'affabilité de ses manières. Quelques semaines après on avènement, le roi de Serbie est informé par son aide de camp de service qu'une très vieille femme,  la porte du château, insiste avec la plus grande ténacité, pour être reçue par lui. Pierre Ier, simplement, ordonne qu'on introduise la vieille femme. Elle était toute courbée par l'âge, harassée par le parcours à pied qu'elle venait de faire, couverte de poussière du chemin.
Mise en présence du souverain, celui-ci s'écrie : "C'est Catherine !" et il se précipite vers elle. C'était en effet sa vieille nourrice. Et comme elle faisait mine de s'agenouiller, brisée d'émotion, pour baiser la main du roi, celui-ci la prit dans ses bras et l'embrassa sur les deux joues. Au grand scandale du protocole, ils eurent ensuite une longue conversation amicale au cours de laquelle Catherine remit à Pierre Ier un portrait de lui quand il avait dix ans. Le roi fut enchanté et fit servir à sa nourrice une collation. Après quoi une voiture du palais la ramena chez elle, et depuis lors le trésor royal lui paie une pension.
Tel est, en quelques traits, le caractère de Pierre Krageorgevitch, qui fut sacré roi de Serbie, il y a quelques années, à Belgrade.