Num_riser0011Ce jour-là, le 1er mai 1806, le capitaine Infernet, commandant de l'Intrépide, au service de Sa Majesté l'empereur Napoléon, était d'un nervosité telle qu'il ne se reconnaissait plus lui-même. Songez donc ! Il devait incessamment être présenté au souverain, dans la grande salle d'audience du palais de Saint-Cloud, par l'amiral Decrès, ministre de la Marine, qui lui avait fait obtenir cette rare faveur en récompense de sa belle conduite à la bataille navale de Trafalgar.
Aussi ne demeurait-il pas ne place, dans la chambre d'hôtel où il s'était logé en compagnie du capitaine Lucas, un autre vaillant marin, commandant du Redoutable.
"Vois-tu, mon cher, disait-il à son camarade, cette visite me réjouit et m'effraie ! Tu ris ? Ce n'est pas drôle, je te jure, pour un homme comme moi, d'aller voir un homme comme Lui !
- Bon ! L'Empereur ne nous mangera pas !
- Justement, j'aimerais mieux qu'il me croque. Mais il va m'écouter ! Il me verra, et il se dira que je suis grand, fort et... ridicule.
- Parbleu ! fit Lucas en souriant, - car, pour son compte personnel, il avait, malgré qu'il se haussât, la taille d'un Lilliputien, - je crois que décidément la timidité te fait perdre le sens : Sa Majesté, à coup sûr, aime les hommes grands.
- Va toujours, mon cher, moque-toi un peu du grand Infernet ! En attendant, j'ai peur d'avoir peur. Pourvu que ma tenue soit selon les règlements ! Danc cet entrepont de Saint-Cloud, ça n'est pas comme à bord de l'Intrépide : faut-il mettre le sabre, ou ne faut-il ne pas le mettre ?..."
Le commandant du Redoutable éclata de rire.
"Tu es drôle avec tes scrupules ; si tu veux être fixé sur ce point, consulte l'amiral.
- Decrès ?... C'est une idée. Il est deux heures. Je cours de ce pas l'interroger au palais impérial. Tu ne viens pas ?
- Non, dit Lucas, j'ai de la correspondance, et le courrier part à trois heures. J'irai te retrouver au salon du ministre.
Infernet partit donc tout seul. Il avait revêtu son grand uniforme de capitaine de vaisseau ; tous les passants se retournaient pour l'admirer. Fiévreux et agité, il n'y prêta point attention, sinon pour conclure, que les gens se moquaient de son individu, parce qu'il était grand, et fort, et bête.
A la porte du palais, un grenadier lui présenta les armes. Il répondit d'un geste hâtif, et courut vers un personnage qui, dans le même instant, traversait la cour. A son habit de drap vert, rehaussé d'or, il estima que c'était un haut fonctionnaire de la Maison de l'Empereur.Num_riser0010
"Pardon !... Excuses !... commença notre ami troublé par le regard dont l'homme l'avait toisé, je viens voir l'amiral Decrès.
- Avez-vous une lettre d'audience ? demanda l'autre d'un ton rogue, en huissier expérimenté qui, d'un coup d'oeil, découvre les ridicules des visiteurs.
- Non, Monseigneur, mais je suis le capitaine Infernet, commandant de l'Intrépide, et je pense...
- Ma foi, dit le laquais subitement radouci par la candeur du héros, arrangez-vous. Je ne sais si Son Excellence vous recevra aujourd'hui. En tout cas, vous voyez cet escalier, là, sur la droite ? C'est l'amirauté."
Et le bel habit vert s'éloigna, attiré sans doute par d'importantes affaires à régler incontinent. Tel était du moins l'avis du brave marin, qui s'en fut au pavillon de l'amirauté. A peine était-il entré dans l'austère vestibule aux dalles de marbre qu'un suisse, à la face cramoisie, l'interpella. Une seconde fois, Infernet déclina ses qualités, et exposa l'objet de sa visite.
"C'est bien, dit le suisse, vous pouvez passer dans l'antichambre. Son Excellence le Ministre vous recevra quand votre tour sera venu.
- Hein ! réfléchit le capitaine, tandis qu'il pénétrait dans un salon richement orné, ce homard trop cuit de moque-t-il de moi ?"
Plus de cinquante personnes en effet attendaient l'honneur d'être introduites. Il s'assit, néanmoins, à proximité de la porte, sur un petit canapé de velours rouge orné d'abeilles en passementerie. En guise de contenance, il s'absorba dans la contemplation des impériales mouches ; parfois, il se risquait à examiner ses voisins, officiers de cour aux manières élégantes et affectées ; et il poussait des soupirs à fendre le coeur des chênes.
A la fin, il n'y tint plus. Il y avait deux heures entières qu'il attendait ; la foule des individus n'avait pas diminué. Etirant ses longues jambes qu'il avait croisées fort sagement, il bondit hors de l'antichambre.
"Ah ! maugréa-t-il lorsqu'il se retrouva dans la cour, j'étouffais comme dans une cale !... Ma foi ! je verrai l'amiral un autre jour."
Trompé par son ignorance de la topographie, Infernet se dirigea vers le parc, croyant gagner la sortie. Aucun promeneur inopportun. Seules, des sentinelles, ça et là, pleines de respect pour son grand uniforme.
Le marin, après avoir tourné et retourné entre les pelouses, se trouva à l'entrée d'une allée. La fraîcheur qui y régnait le surprit agréablement.
Pourquoi ne se reposerait-il pas une minute avant de rechercher sa route ? Car il commençait à s'apercevoir qu'il s'était égaré.
Il s'avança. Tout à coup, une silhouette, jusqu'alors cachée par l'épaisse feuillée, surgit. Frac vert et collet garance, gilet et culotte de casimir blanc, bas de soie, petit chapeau, il était aisé de l'identifier. Infernet, qui était myope, et, d'ailleurs, ne connaissait le profil de Napoléon que par de mauvaises estampes, crut qu'il Num_riser0012avait affaire à quelque lieutenant de chasseurs de la garde. A la bonne heure ! se disait-il, en voilà un qui n'a pas de falbalas ! Il daignera me renseigner, celui-là, sans se moquer de ma figure.
"Hé ! mon jeune ami, commença-t-il, je suis aise de vous rencontrer. Oui, foi d'Infernet...
- Vous êtes Infernet, le capitaine commandant l'Intrépide ? demanda l'Empereur, qui maintenant, souriait.
- Lui-même.
- Et vous cherchez ?
- La sortie.
- Mais pourquoi et comment êtes-vous venui ici ?
- En deux mots, mon petit lieutenant, voilà l'affaire !"
Et, dans son langage méridional, avec une mimique d'autant plus amusante qu'elle était plus naturelle, le candide héros raconta sa malheureuse visite à l'amiral.
"Vous vouliez voir Decrès ? Qu'aviez-vous à lui dire ? fit Napoléon, de plus en plus intéressé.
- Parbleu ! vous pourrez peut-être me renseigner là-dessus. J'avais à lui demander si, dans l'audience qu'il nous a obtenue de Sa Majesté, il convient de mettre le sabre avec le ceinturon. Vous connaissez peut-être les goûts de l'Empereur, si vous êtes de la Cour ?"
C'en était trop, Sa Majesté ne put retenir un franc éclat de rire.
"Mettez votre épée, capitaine. L'Empereur aime toujours les braves qu'ils soient ou non avec leurs armures. Il est juste, cependant, que votre glaice, ayant été à la peine, soit aussi à l'honneur.
- Bon ! dit Infernet satisfait de la réponse, mais non de la conduite de son interlocuteur. Je vous remercie, mon petit lieutenant. Permettez-moi d'ajouter que la chose n'est pas risible."
Le ton rude sur lequel la répartie fut lancée arrêta net la gaieté de Napoléon. Certes, son amour-propre de souverain n'était nullement froissé. L'idée lui venait, simplement de mystifier le naïf marin.
"Ah ! vous n'êtes pas commode, brave Infernet !
- Non, mon petit lieutenant.
- Savez-vous que vous pourriez me respecter davantage, mon grand capitaine ?
- Je ne dois de respect qu'à mes supérieurs, et en particulier à Sa Majesté. Du reste, si vous voulez que je vous témoigne du respect, je suis prêt à vous en donner avec mon épée au travers.
- A la bonne heure ! Vous êtes un homme d'action. Je vous enverrai mes témoins, demain matin.
- Soit, je demeure tout près, à l'hôtel des "Invincibles Guerriers". En attendant, indiquez-moi la sortie.
- Volontiers, dit l'Empereur qu'un tel sans-gêne amusait prodigieusement. D'un signe il appela son fidèle Mameluck Roustan, qui veillait à l'extrémité de l'allée. Un doigt sur les lèvres, pour lui commander le silence, il ordonna :
- Conduis le capitaine à la Porte des Grenadiers. A bientôt, brave Infernet.
- A bientôt. N'oubliez pas de m'envoyer vos témoins."
L'Empereur, immobile, le regarda s'éloigner.
"Voilà le chef qu'il m'aurait fallu à Trafalgar," murmura-t-il pensif.
Cependant, Infernet regagnait son logis. Sur le seuil, Lucas l'attendait.
"Je viens de chez le ministre.
- Et moi aussi, j'en reviens.
- Même que je ne l'ai pas vu ! s'exclama Infernet.
- Je m'en doutais. Eh bien ! moi, je l'ai vu, et j'ajouterais qu'il m'a annoncé une nouvelle qui te fera le plus vif plaisir, mon grand.
- Dis un peu la nouvelle, mon petit.
- Nous sommes convoqués, tous les deux, à la prochaine audience de Sa Majesté, pour recevoir la croix d'officier de la Légion d'honneur.Num_riser0013
- Vive Napoléon ! Laisse-moi parler à mon tour. Je n'ai pu joindre le ministre, mais j'ai rencontré un jeune militaire avec lequel je dois me battre en duel demain.
- Ah bah ! fit Lucas, dont le visage s'assombrit (il redoutait quelque méprise). Conte-moi cela, tandis que nous nous promenions sur le mail."
"Oh ! dit Infernet, crois-tu qu'un terrien puisse se moquer de moi ?
- Es-tu bien sûr qu'il se moquait de toi ? Et puis, tu me parles d'un mameluck qu'il aurait appelé. J'ai idée que ce devait être l'Empereur.
- Tu plaisantes !.... Non, c'est impossible !..."
C'était si peu impossible que, le jour de l'audience, lorsque le capitaine Infernet se trouva en présence de Napoléon, il faillit s'évanouir de stupeur : à n'en pas douter, il reconnaissait son petit lieutenant !
Heureusement, Lucas veillait ; il lui prêta l'appui d'une épaule obligeante. Un sourire du ministre de la Marine acheva de le remettre d'aplomb.
Soudain, il entend proclamer son nom. Lucas le pousse. Tous les deux se trouvent maintenant au pied du trône impérial.
Napoléon les regarde, d'un oeil malicieux, s'incliner profondément.
"Sire, dit alors l'amiral Decrès, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté MM. Lucas et Infernet, capitaines de ses vaisseaux qui commandaient, l'un le Redoutable, l'autre l'Intrépide, contre Nelson, à Trafalgar."
D'un geste de la main, l'Empereur salue les deux braves :
"Messieurs, leur dit-il, si tous mes vaisseaux s'étaient conduits à l'exemple de ceux que vous commandez, la victoire n'eût pas été incertaine. Je sais que l'on ne se moque pas impunément de vous, ni sur terre, ni sur mer. N'est-il pas vrai, capitaine Infernet ? C'est pourquoi je vous ai nommés officiers de la Légion d'honneur. Approchez, messieurs.
- Sire, s'écrie Infernet qui ne peut se contenir, que Votre Majesté soit certaine que je lui serai toujours dévoué. Ce cordon que Votre Majesté passe à mon cou, Sire, il me tiendrait ferme à mon poste, quand je n'y serais pas porté de coeur, comme un haubant tient un mât en sa place."
Quel succès eut cette répartie, c'es ce que je vous laisse penser !
Au sortir de l'audience, le capitaine Infernet, fier comme un dieu de l'Olympe, dit à son camarade :
"Voyez, mon cher, combien il a d'esprit, mon petit lieutenant ! C'est un plaisir de servir sous un grand homme qui sait si bien récompenser."

Henry HARDY