Henri de Béarn - plus tard Henri IV - avait commencé ses études à Paris, au Collège de Navarre. Mais le percepteur à qui sa mère Jeanne d'Albret l'avait confié dans la capitale, et qui se nommait La Gaucherie, étant venu à mourir, Henri fut ramené dans sa bonne ville de Pau. Il avait alors treize ans.
Ce fut avec joie qu'il fut accueilli par les populations béarnaises, qui l'aimaient pour sa franchise, sa bonté et son affabilité. Les habitants de Coarraze, entre autres, fiers d'avoir vu le jeune prince traiter leurs fils en véritables camarades, se portèrent en masse au château de Pau lorsqu'ils apprirent son retour. Henri de Béarn étant descendu au-devant d'eux avec toute la cour, un vieillard s'avança vers lui et, tenant à la main un panier de fromage, lui adressa le petit discours suivant :
"C'est bien de l'honneur pour moi, notre bon prince, que de causer avec vous comme ça, tête à tête. Aussi je rechignais à me charger de la commission. Mais ceux de notre village et des environs, dans un parlementage qu'ils ont eu ensemble, on dit : "Grégoire a la langue bien pendue et n'est pas si bête qu'il le paraît ; il faut que ce soit lui qui fasse le compliment.Coarraze
"Depuis ce temps-là, en bonne foi, je me suis mis à l'oeuvre, pour vous fabriquer quelque chose d'agréable ; car je sais que vous êtes un bon compagnon qui aimez à gaudir et à rire. Mais je n'ai pu tirer plus d'esprit de ma cervelle qu'on ne tire d'huile d'un mur. Aussi a-t-on raison de dire qu'on ne fait pas boire un âne quand il n'a pas soif. Voyant donc que je ne trouvais rien de plus drôle ni de gentil dans mon invention, j'ai imaginé un bon tour pour vous dédommager de mon compliment biscornu : c'est de vous apporter des fromages. Oh ! c'est là du bon, vous pouvez vous en vanter. Nos femmes les ont faits tout pareil à ceux que vous mangiez de si bon appétit, quand vous n'étiez encore qu'un marmot. Allons, prenez-les, sans façon, et que le bon Dieu vous bénisse : C'est ce que nous demandons tous pour vous à cor et à cri, comme des enragés."
Le prince accepta les fromages, adressa aux paysans quelques bonnes paroles, et leur fit servir à boire. Les bonnes gens enthousiasmés se retirèrent bientôt en disant : "Quel bon prince nous avons... et quel bon vin il a !"
Le vin en question était du vin de Jurançon, qu'Henri préférait entre tous.
Sur ces riches coteaux on voit encore la célèbre vigne de Gaye où se récoltait le cru qui était réservé à la table des rois de Navarre.
Henri en faisait si grand cas, qu'on plaçait des sentinelles auprès du champ pour qu'aucune grappe n'en fût détournée.