Fénelon fut archevêque de Cambrai et précepteur du duc de Bourgogne, fils de Louis XIV, joignait à une austérité rigide, une bonté et une douceur qui le faisaient aimer de tout le monde.
Un jour, alors qu'il se trouvait à Amiens, sa bourse, qui était bien véritablement celle des pauvres, se trouva épuisée par les libéralités qu'il avait faites sans compter aux malheureux qui s'étaient adressés à lui. Et le bon archevêque était désolé d'être quelque temps dans l'obligation de refuser de nouveaux secours à ceux qui viendraient maintenant s'adresser à lui.
Or, comme il songeait tristement à cette conjecture, il apprit que, le soir même, l'intendant d'Amiens donnait un bal superbe aux dames de la ville.
Son ingénieuse charité lui suggéra l'idée de profiter de cette circonstance.
Donc, le soir venu, au lieu de se retirer dans sa chambre à coucher vers les dix heures, comme il en avait l'habitude, il ordonna de mettre les chevaux à sa voiture et se fit conduire à l'hôtel de l'intendant.
Le bal avait commencé quand Fénelon arriva. A sa vue, les danses s'arrêtèrent, et les dames, qui étaient toutes magnifiquement parées, craignant que l'évêque ne leur fît quelque reproche sur le luxe qu'elles avaient déployé, s'enfuirent dans les pièces voisines.
L'intendant, fort ennuyé de l'aventure, s'avança respectueusement au-devant du prélat, et, après l'avoir salué, s'excusa de le recevoir au milieu d'une assemblée aussi mondaine, et le pria de vouloir bien passer dans un autre appartement pour régler les affaires qui pouvaient l'amener.
"Je n'ai point d'affaires, répondit le vieillard, mais je vais vous faire un aveu. J'ai quatre-vingt ans et, croirez-vous, je n'ai jamais vu de bal : voilà la seule raison qui m'a conduit chez vous ce soir. Rappelez donc ces dames et qu'elles agissent comme si je n'étais point là."
On rassemble avec peine les fugitives ; enfin, elles s'enhardissent et ne tardent pas à entourer l'évêque. Sa gaîté les encourage ; bientôt la musique se fait de nouveau entendre, le bal va recommencer.
"Je vous demande une petite minute d'attention, Mesdames, dit alors Fénelon, en faisant signe aux musiciens de se taire. Vous dansez, ce soir, et j'en suis charmé ; mais, tandis que vous goûtez un plaisir, mes pauvres manquent de pain et versent des larmes. C'est à ceux qui se divertissent de les sécher.
"Voici leur bourse, ajoute-t-il en montrant son escarcelle : vous voyez qu'elle est vide...
- Nous la remplirons, Monseigneur, répondirent les dames, mais à une condition, c'est que vous danserez...
- Volontiers," reprend le prélat qui pense à ses pauvres.
Aussitôt la bourse fait le tour du salon, et la collecte est abondante.
On somme alors l'évêque de tenir sa promesse.
"Je me suis engagé à danser, je danserai, répond alors Fénelon en souriant ; mais j'ai oublié de vous dire qu'il y deux jours de la semaine où je ne puis le faire... Quel jour sommes-nous aujourd'hui ?
- Mardi, Monseigneur...
- Mardi ? Vraiment, je suis désolé, mais c'est justement un de mes jours d'exception... Cependant ce qui est un empêchement pour moi ne l'est pas pour vous ; dansez, mesdames, de tout votre coeur ; je vous laisse à vos plaisir et vous souhaite une bonne nuit.
Et, tandis que les danses reprenaient de plus belle, le bon et malicieux évêque se retira, tout heureux de sa soirée si fructueuse pour les pauvres.