Il serait bien difficile de préciser la date à laquelle remonte l'habitude de découper en famille, le jour de l'Epiphanie, ou jour des Rois, une galette chaude, croustillante, feuilletée, qui recèle une fève dans ses flancs. On la connaissait à coup sûr dès le moyen âge où les princes nommaient, ce soir-là, un Roi du Festin dont on s'amusait durant le repas.
Louis III, duc de Bourbon, qui mourut en 1419, faisait Roi pour toute la journée de l'Epiphanie, le plus pauvre enfant de huit à dix ans qu'il pût trouver en toute la ville. Il le revêtait des habits royaux et lui donnait ses propres officiers pour le servir.
Le lendemain, l'enfant était admis à la table du prince ; puis le maître d'hôtel de la Cour faisait une quête pour le petit pauvre. Louis de Bourbon lui donnait communément 40 livres, et tous les chevaliers de la Cour chacun une demi-livre. La somme montait à près de cent livres que l'on remettait au père et à la mère pour que l'enfant fût élevé à l'école.
En l'année 1521, François Ier, après un grand dîner donné à ses amis le jour des Rois, proposa de se livrer, entre deux camps, une bataille pour rire. Jacques de MontgommeryMontgommery l'atteignit à la tête, d'un tison ardent. Le roi tomba sans connaissance. Grande émotion ! Il faut arrêter le coupable... Il faut sévir !
"Non, dit François, en revenant à lui : la folie n'est que de moi. J'en dois être puni seul."
Or, ce brandon occasionna la chute des cheveux du condamné, désormais, à porter le grand chapeau à plumes dont on le voit coiffé sur tous les portraits.
Un jour des Rois également dramatique fut celui du 5 janvier 1649. On était en pleine Fronde ; Anne d'Autriche, toutefois, voulut "séparer le gâteau" avec quelques amis. Mais, la nuit venue, et ses hôtes partis, elle donna l'ordre d'atteler en hâte les carrosses, éveilla Louis XIV alors enfant et, accompagnée du prince de Condé, partit pour Saint-GermainSaint-Germain. Le lendemain matin en s'éveillant, les Parisiens frondeurs apprirent avec stupeur qu'ils n'avaient plus d'autres rois dans leurs murs que ceux que leur avait donné la fève.
Louis XIV n'en conserva pas moins un goût très vif pour la Fête des Rois. Le Mercure Galant de 1684 donne, entre autres, la relation, par Legrand d'Aussy, de la soirée du 6 janvier à Versailles, où le roi eut "grand plaisir" à tirer la fève.
Aussi bien, cette fève était-elle au XVIIe et au XVIIIe siècle l'occasion d'une véritable réjouissance publique. Le bruit retentissant des rires, des acclamations, des verres heurtés les uns contre les autres perçait les portes et les fenêtres ; l'huis des pâtissiers resplendissait ; les valets couraient les rues, portant les gâteaux envoyés par le maître à ses amis ; les pauvres allaient de maison en maison chercher la part qu'on leur redevait, c'est-à-dire le premier morceau choisi par le plus jeune des convives. Toute la nuit, la ville entière était sur pied et, jusqu'au lendemain, passait le temps en assemblées joyeuses, en jeux bruyants, danses, ballets, comédies et mascarades.