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Le maréchal Aimable Pélissier, qui pacifia la province d'Oran, lors de la conquête de l'Algérie, et qui fut crée duc de Malakoff, par l'empereur Napoléon III, pour le récompenser d'avoir vaincu la résistance héroïque des armées russes à SébastopolSébastopol, passait pour très sévère vis-à-vis des hommes qu'il dirigeait et pour n'avoir pas le coeur facile à apitoyer. S'il était très brusque, souvent même bourru, cela ne l'empêchait pas - tous ceux qui le connurent le déclarent - d'être essentiellement bon et bienfaisant, au fond, ainsi que le prouvent les anecdotes suivantes :
Lorsqu'il prit le gouvernement général de l'Algérie, il s'étonna du nombre énorme de soldats qui passaient au conseil de guerre, pour vols d'effets militaires.
Il demanda quelques explications à ce sujet.
Les officiers consultés lui déclarèrent qu'eux aussi, et depuis longtemps, s'émouvaient de ce triste état de choses, mais que, malgré toute l'énergie qu'ils déployaient, ils ne savaient se rendre mettre des zouaves, surtout, qui, pour aller au cabaret, ne cessaient de vendre leurs souliers. Quoique l''article 248 du Code de justice militaire, punissant de cinq à vingt ans de travaux forcés les coupables, fût déjà fort sévère, malgré les vigoureux exemples faits presque quotidiennement, les délits continuaient à un tel point qu'on pouvait craindre que, avant six mois, il n'y eût plus un seul zouave ayant encore des souliers aux pieds !...
"Ah ! vraiment !... s'exclama le maréchal. C'est bien, messieurs, vous avez accompli votre devoir, et je vous en remercie. Je vous félicite même, mais... vous ne savez point vous y prendre !..."
Et le duc changea de conversation.
Plusieurs semaines après, les soldats vendant toujours leurs souliers, mais personne ne songeant plus à l'interrogatoire du gouverneur, celui-ci arriva un matin, à la première heure, à la caserne des zouaves, auxquels il accorda dix minutes pour se présenter sous les armes, en grande tenue de service, dans la cour du quartier.
Une fois le régiment bien aligné, le maréchal passa sur le front des troupes, affectant de causer avec animation avec les officiers qui l'entouraient. Mais, d'un oeil très attentif, il devait observer, l'un après l'autre, chaque homme, car de sa voix de commandement la plus autoritaire, il cria, une fois qu'il eut terminé son inspection :num_risation_f_vrier_001
"Numéro 6, de la deuxième compagnie, du 3me bataillon, cinq pas en avant !..."
Le numéro 6 n'avait pas de souliers et s'était ciré les pieds pour passer inaperçu. Aussi pensa-t-il défaillir, en entendant l'ordre du chef.
Cependant, très crânement, il avance de cinq pas...
"C'est bien dit Pélissier. Maintenant, demi-tour à droite !... Trente pas en avant !"
L'ordre est exécuté.
"C'est bien, répète Pélissier. Maintenant, demi-tour à gauche ! Soixante pas en avant !"
Le zouave marche.
"Très bien !" s'écrie le maréchal.
Puis se tournant vers le colonel, il ajoute :
"Mon colonel, vous donnerez, par mon ordre, quatre jours de consigne à ce gaillard pour lui apprendre à n'avoir point de clous à ses souliers !..."
Et il plante là les officiers, les soldats et la caserne, pour rentrer tranquillement au palais du Gouvernement.
La leçon fut très bien comprise. Ce que la sévérité des tribunaux militaires n'avait pu obtenir, fut obtenu par la générosité bonne enfant du duc, qui, de ce jour-là, devint très populaire parmi les zouaves.
On ne vendit plus de brodequins pour aller à la cantine.
Un autre trait, tout aussi caractéristique, s'était passé quelques années auparavant, dans les tranchées de SébastopolSébastopol.
Un soir, le général en chef allait se rendre compte par lui-même de certains travaux accomplis dans la journée par une compagnie du génie ; un sergent qui le guettait, caché dans un coin, tira sur lui, à bout portant, on ne sait pourquoi, un coup de pistolet.
Heureusement la capsule rata.
Pélissier s'arrêta juste le temps nécessaire pour dire à son aide de camp, le lieutenant-colonel Cassaigne :
"Faites-moi fourrer ce brave garçon à la salle de police, pour lui rappeler qu'un soldat ne doit jamais avoir d'armes en mauvais état."
Il ne s'occupa plus de celui qui avait tenté de le tuer.

Article de août 1906 (cliquer sur l'image pour la voir en plus grand)