Alors qu'il était en grande faveur auprès de Louis XIV, le duc de Lauzun, marquis de Puyguilhem, apprit que la charge de grand maître de l'artillerie allait devenir vacante, et il s'empressa de la demander au roi. Le roi la lui promit, mais sous le scea du secret le plus absolu.
Le jour même où le roi devait le nommer, Lauzun, qui ne se tenait plus de joie, courut attendre que Sa Majesté sortît de la salle où elle présidait en ce moment le conseil des finances.num_risation_avril_011
Dans ce salon d'attente, il rencontra Nyert, premier valet de chambre du roi, qui gardait la porte et qui lui demanda quel bon vent l'amenait, par quel hasard il se trouvait là. Lauzun, se croyant sur de son affaire et ne pouvant garder son bonheur pour lui seul, se vante étourdiment de la faveur qui allait lui être accordée.
Aussitôt, sous un prétexte quelconque Nyert prend congé de son interlocuteur, grimpa quatre à quatre un petit escalier en haut duquel était le cabinet du ministre de la guerre Louvois, et l'avertit qu'au sortir du conseil des finances Lauzun doit être déclaré grand maître de l'artillerie.
Louvois haïssait Lauzun. Il remercie Nyert, le renvoie au plus vite à son poste, puis descend, court à la porte du conseil où Nyert était déjà de retour, et lui dit, en présence de Lauzun, qu'il a une communication à faire à Sa Majesté.
"Il faut que j'entre tout de suite !"
Le roi, très étonné de voir arriver Louvois, l'interroge sur l'objet de sa visite. Louvois prie le souverain de bien vouloir l'écouter un instant en secret, et il se retire avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre.
"J'apprends, sire, lui dit-il, et je ne suis pas le seul à en être informé, que Votre Majesté va déclarer M. de Lauzun grand maître de l'artillerie.
- Comment le savez-vous ? interrompit aussitôt le roi. Comment cette nouvelle a-t-elle pu se répandre ? Lauzun seul et moi la connaissions, et je n'en ai soufflé mot à personne.
- J'ignore, sire, d'où vient ce bruit et qui l'a propagé ; mais il est de mon devoir, en ma qualité de ministre de la guerre, de vous représenter les inconvénients de cette nomination. Elle va tout changer dans le corps de l'artillerie, et il deviendra impossible que le service s'y fasse, vu la mésintelligence qui règne entre celui qui en sera le grand maître et le ministre de la guerre. Un de ces inconvénients, et non des moindres, sera de voir importuner journellement Votre Majesté des querelles du ministre avec le grand maître, de leurs projets contradictoires, de leurs tiraillements, de leurs volontés et de leurs prétentions, dont il faudra toujours qu'elle juge."
num_risation_avril_012A ces mots, le roi, vivement piqué de voir son secret connu précisément de celui à qui il avait eu à coeur de le cacher, répond gravement à Louvois que la chose n'est pas faite encore.
"Non, calmez-vous ! Elle n'est pas faite... J'ai tout le temps d'y réfléchir : rien ne presse !"
Un instant après, Sa Majesté quitte la salle du conseil, aperçoit Lauzun et passe devant lui sans rien lui dire.
Lauzun, fort surpris, attend le reste de la journée ; voyant que la nomination si formellement promise n'arrive point, il se décide à en parler au roi.
Louis XIV le considéra d'un air sévère, et se borna à lui répondre ces deux mots :
"Je verrai."
Lauzun se rappela alors son indiscrétion qu'il avait commise le matin même en causant avec Nyert, et il se rappela aussi, mais trop tard, le proverbe : "Trop parler nuit".