L'admirable situation d'Anvers, assise sur un fleuve indépendant des caprices de l'Océan, et dont la vaste embouchure rend le port de cette ville abordable par tous les temps et en toute saison, y attira, depuis l'ensablement du Swin, les navigateurs de toutes les nations voisines, et fit d'Anvers l'héritière de la splendeur commerciale de Bruges. Elle ne devint pas seulement la première ville commerçante des Pays-Bas, mais du monde entier. C'est là que la Hanse teutonique, voulant se rapprocher de la route d'Amérique, fixa le siège de ses affaires. Elle ne fut pas, comme la première ville de Flandre jadis, l'émule de Venise, mais elle éclipsa encore cette Tyr du moyen âge. Ce que les historiens racontent du mouvement de son port, paraît fabuleux. Ils affirment qu'on y traitait, en un mois, plus d'affaires qu'on en négociait en deux ans à Venise.
Marinon Cavalli, l'ambassadeur de la République, écrivait : "Il se fait, dans cette ville, tant d'affaires de changes et d'autres sortes de marchandises, que j'en ai été étonné et émerveillé, voyant que, sous ce rapport, Venise même était surpassée par elle." A la seule bourse, dite bourse des Espagnols, on faisait, par jour, une somme d'affaires représentant environ 8 millions de francs.
Souvent on voyait réunis jusqu'à 2,500 navires ; 200 voitures de roulage, pesamment chargées, y apportaient chaque semaine, pour être exportés dans de lointaines contrées, les produits de l'industrie drapière de la Flandre et de l'industrie métallurgique de Liège, toutes deux réputées alors les premières du monde. Une telle prospérité fit élever, dit-on, la population de la métropole commerciale au chiffre d'environ 200,000 habitants. Ce qu'on raconte du luxe qui y régnait, rappelle la cour de Philippe le Bon. Quand Charles V y fit sa joyeuse entrée, le faste qu'on y déploya dépassa tout ce qu'on avait vu de ce genre ailleurs ; et ce qu'on raconta de ce Crésus flamand, qui, à la fin d'un repas donné au puissant empereur, son créancier, jeta au feu le billet souscrit par lui, "Sire, ne suis-je pas assez payé par l'honneur que m'a fait Votre Majesté ?" n'offre rien d'invraisemblable.
La prospérité de Gand ne fut pas moindre. C'était, disait Guicchardini, plutôt un pays qu'uen ville. Ses murs avaient quatre lieues de tour. 60,000 ouvriers étaient employés à la fabrication des draps, des serges et des futaines. Poperinghe, par ses magasins de houblon et ses draps de velours ; Hondschoot, par ses serges et ses soieries, Courtrai, par ses toiles fines, ses belles nappes, serviettes et ameublements en forme de damas ; Audenarde, par ses toiles et surtout ses tapis s'accrurent en importance, tandis que Bruges, Ypres, Louvain, et Dinan continuaient de déchoir.
Tournai, qui commençait à concentrer la fabrication des tapis, comptait 72 corporations, et Mons était à l'apogée de sa prospérité industrielle. La fabrication des tissus de laine était, pour le Hainaut, ce qu'était la draperie à la Flandre.
Malines et Bruxelles, résidences respectives de Marguerite et de Charles V, acquéraient de l'importance, autant comme centres d'administration que par leur industrie. La première faisait remarquer par ses tanneries et ses fonderies de canons et de cloches ; la seconde, par ses tapisseries de haute lisse.
Les forges de Liège n'avaient pas de rivales dans l'Europe. Au XVIe siècle, l'industrie houillère avait une organisation complète ; et, d'après un document authentique, l'on comptait, en 1560, dans la province de Namur, 35 fourneaux pour la fonte du fer, et 85 forges pour transformer la fonte en barres. Ces chiffres étaient dépassés dans les pays de Liège.
Nos provinces avaient tellement reconquis leur ancienne opulence, qu'on y comptait 208 villes murées, 150 bourgs ou villes ouvertes, 6,300 villages.
Pour se faire une idée de leur richesse, qu'on sache que les sommes tirées par Charles V des Pays-Bas, pour subvenir aux frais formidables des luttes entreprises, entre autres, contres les Turcs et la France, excédaient tout ce qu'à leurs autres souverains ensemble elles avaient payé dans les derniers temps.
Le développement moral était en rapport avec cette prospérité matérielle. Qu'on se rappelle l'affirmation de Guicchardini au sujet de l'extension considérable et rapide qu'avait prise, à cette époque, l'instruction publique ; les monuments architecturaux dont fut orné le pays, pendant les dernières années du XVe siècle et la première moitié du XVIe siècle ; l'éclat de la cour de Marguerite d'Autriche, où affluaient les littérateurs, les savants et les artistes. Les riches particuliers s'avisèrent également, dans la construction de leurs demeures d'encourager l'art architectural ; et, dans plus d'une d'entre elles, l'étranger pouvait venir admirer des raretés et des merveilles qui en faisaient autant de musées. L'amour du faste, se renouvelant de l'époque bourguignonne, se faisait sentir dans toutes les classes de la société. Telle était l'émulation de la riche bourgeoisie à contribuer à la splendeur des fêtes données par ces chambres de rhétorique, qu'on pouvait se croire transporté aux temps de la grandeur hellénique, alors que les Grecs conviaient l'élite de la nation aux jeux de la ville d'Olympie.
Cette prospérité ne devait pas avoir une longue durée. Les édits de Charles-Quint allaient y mettre fin. C'est la lecture d'un de ces  édits, celui lancé contre les protestants, que représente la gravure.
On peut voir ici, la joyeuse entrée de l'archiduc Charles montre un prince prêtant entre les mains des premiers bourgeois le serment d'observer les lois et de respecter les privilèges des sujets.
"Là, le bourgmestre et les échevins consacrent le droit de convoquer la garnison bourgeoise, en défendant la ville contre Martin van Rossen.
"A côté, la duchesse de Parme, remettant au bourgmestre les clefs d'Anvers, reconnaît qu'il est le chef de police.
"L'illusion est poignante. C'est le ciel gris d'Anvers, sa lumière tamisée, son pavé caillouteux, ses maisons revêtues de briques. Ces femmes, graves et douces, vous les avez vues tout à l'heure passer avec leur mante noire. Ces hommes qui brandissent de lourdes épées ou agitent un étendard jaune, à l'instant vous les regardez roulant des barriques sur le port. C'est le présent dans le passé."

MEMOR - 1893

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