Une vieille chronique nous rapporte la très ancienne histoire suivante d’un gentilhomme normand du XVIe siècle.
Ce gentilhomme se nommait François de Civille et faisait partie de la garnison de Rouen occupée par les protestants en l’an 1562. Pendant un assaut donné à la ville, Civille fut blessé d’un coup d’arquebuse, et il se laissa choir du haut du rempart dans le fossé.
Après la bataille, on releva son corps avec ceux des tués et on les jeta ensemble dans une fosse.
Or, un domestique, plein d’affection pour son maître, vint la nuit suivante pour enlever le corps et lui donner une sépulture plus convenable. Il eut quelque peine à le retrouver, mais il y parvint, et il transporta Civille dans la place, non sans être surpris de le trouver encore chaud. Des chirurgiens l’examinèrent, et dirent qu’il était bien mort. Le valet n’en voulut rien croire, coucha son maître dans son propre lit et le veilla.
Au bout de cinq jours, comme il ne faisait pas un mouvement, mais qu’il était brûlant de fièvre, on se décida à le panser.
Sur ces entrefaites, la ville fut prise d’assaut. Les assiégeants occupèrent la maison, et les domestiques d’un officier qui s’y était installé jetèrent le malheureux Civille sur une paillasse, dans un galetas.
Civille avait un frère, dont les ennemis particuliers voulurent profiter des troubles pour le tuer. Ils s’introduisent dans l’appartement, n’y trouvèrent pas leur homme, mais ils découvrirent le blessé et le jetèrent par la fenêtre, sans autre cérémonie.
Il tomba sur un tas de fumier, et demeura là pendant trois jours et trois nuits, en chemise et bonnet de coton. Un de ses parent finit par le retrouver là par hasard, grelottant de froid et mourant de faim et de soif, mais guéri de sa fièvre, et souffrant beaucoup moins de sa blessure. Il le fit transporter dans son château et le soigna.
Au bout de quelques mois, Civille, solide et valide, reprenait le commandement de la compagnie dont il était capitaine.
Il vécut plus de quatre-vingt ans. Mais la chronique a peut-être exagéré.