Juillet_001L’héritier de Napoléon Ier, qui naquit il y a juste cent ans, était un joli et gracieux enfant, blonds qui tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules ; il jouait, chantait, dansait, faisait du tapage, ni plus ni moins, comme bien vous pensez, que le fils d’un simple particulier. Curieux comme le sont tous les garçons de son âge, il voulait tout savoir et questionnait sans cesse sa gouvernante sur tout ce qu’il voyait, et il le faisait avec cette naïveté enfantine qui a tant de charmes.
L’étiquette des cours a des usages, fort respectables sans doute, mais peu récréatifs pour un enfant. C’est ainsi qu’un jour, aux Tuileries, il y avait grande réception de tous les corps de l’Etat ; on avait, au grand regret du roi de Rome, interrompu le jeune monarque au milieu d’une partie de jeu et on l’avait placé dans un salon, entouré de ses grands officiers, de ses chambellans, de sa gouvernante et de toute sa maison, pour recevoir.
On lui appris à faire avec la main un signe gracieux à ceux qui venaient le saluer respectueusement ; tant qu’il vit des militaires, tout alla bien : l’uniforme plaît toujours aux enfants ; mais, ce jour-là, tous les corps constitués étaient présents ; quand il vit s’approcher la Cour du cassation, la Cour d’appel et toutes les Facultés en robes, il se recula instinctivement et, se rapprochant de sa gouvernante – elle se nommait Madame de Montesquiou, et lui l’appelait « maman Quiou », - il lui dit assez haut pour que tout le monde pût l’entendre :
« Maman Quiou, qu’est-ce que c’est donc que toutes ces vilaines grandes dames en rouge et en noir qui sont là ?
- Sire, reprit vivement la gouvernante qui espérait qu’on n’avait pas entendu la question du petit prince, voici la Cour de cassation et la Cour d’appel qui viennent saluer Votre Majesté.
- Eh bien ! elles sont joliment laides. »
Cette fois, il était impossible de dissimuler ni de réparer l’effet produit par cette franchise naïve ; en gens d’esprit, messieurs les magistrats le comprirent, et, après leurs salutations faites, il se retirèrent ; mais le mot fit fortune à la Cour. Tous les grands seigneurs, maréchaux, ministres, chambellans briguaient l’honneur de faire admettre leurs enfants dans les parties de jeu du jeune roi ; c’était à qui obtiendrait cette faveur.
Le roi de Rome avait à profusion tout ce qu’il y avait de plus beau, de plus curieux comme joujoux. Mais celui qu’il affectionnait le plus était un soldat presque aussi grand que lui, qui faisait tout seul plusieurs fois le tour du salon, grâce à un mécanisme caché dans l’intérieur, et qui se remontait avec une clef qu’on introduisait dans le côté gauche du grenadier. Ce genre de joujou, fort commun aujourd’hui, était alors très rare.Juillet_002
Un jour, on amena, pour la première fois, le fils d’un grand dignitaire dans le salon de récréation du prince ; auparavant, on avait bien fait la leçon à l’enfant :
« Songe bien, lui avait-on dit, que tu vas avoir l’honneur de te trouver avec le roi de Rome, avec le fils de l’Empereur ; ne va pas faire le diable, le bousculer ; sois bien sage, bien poli, ne fais pas de bruit, ne sois pas brusque. »
On lui avait tant et tant répété cela, que le pauvre enfant lorsqu’il fut près du prince, rest immobile, osant à peine lever les yeux. En vain le petit monarque lui fit-il des avances, l’engagea-t-il à venir voir ses jouets, et à courir après lui ; l’autre ne bougeait pas, tant il craignait de manquer aux convenances qu’on lui avait recommandé d’observer sous les peines les plus sévères.
« Mais tu ne veux donc pas jouer ? » disait le roi.
Rien n’y faisait. Impatienté à la fin de voir l’immobilité de son visiteur, il s’écria :
« Attends, je vais bien te faire marcher, moi ! »
Et courant chercher la clef qui mettait en mouvement son soldat, il l’appliqua sur le côté gauche de l’enfant et se mit à tourner tant qu’il pût. Comme il appuyait fort, l’autre fit un pas de côté.
« Ah ! tu vois bien dit le prince, voilà que ça vient. »
Et il riait comme un fou en tournant la clef de plus belle. Son hilarité gagna son impassible compagnon, et bientôt la partie fut engagée.
Le soir, il disait à sa gouvernante :
« Il ne voulait pas marcher, mais je l’y ai bien forcé.
- Et comment cela, Sire ?
- J’ai fait comme pour mon soldat ; je lui ai mis la clef dans le côté ; il a bien fallu qu’il se décide.
Pendant la belle saison, tout l’entourage du jeune roi se transportait au château de Saint-Cloud ; l’enfant s’y trouvait plus à l’aise, et pouvait courir et gambader. Là, ce n’était plus le roi de Rome ; c’était un gracieux enfant qui jouait sans contrainte, sur les gazons fleuris. Aussi le château de Saint-Cloud était-il son séjour de prédilection.
A la grille de la porte du petit parc se trouvait un poste de soldats d’infanterie. Dans ses promenades petit_roi_de_romesans étiquette, la petit prince venait plusieurs fois par jour le visiter ; il entrait sans façon dans le corps-de-garde, jouait avec les militaires qui, flattés de cet honneur, se montraient toujours très empressés à satisfaire à ses caprices.
Un jour, il y arriva au moment où l’on venait d’apporter la gamelle pour le repas du soir. S’approchant du sergent, il lui demanda avec une curiosité enfantine :
« Qu’est-ce que tu manges là ?
- Sire, c’est le rata.
- Qu’est-ce que c’est du rata ?
- Sire, le rata est l’ami du soldat ; ça ne lui donne pas d’indigestion, mais ça le nourrit ; ça peut même le désaltérer, vu que la sauce est assez claire pour servir de boisson.
- Et qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
- Sire, il y a, dit-on, un peu de viande, beaucoup d’eau, pas mal de pommes de terre, de haricots ou de lentilles ; on n’y met jamais de beurre, afin que ça ne fasse pas de tache s’il en tombe sur le fourniment ; en revanche, on n’y épargne pas le sel ; on fait cuire à petit feu, et on vous apporte ça une heure après que c’est retiré de la marmite et avant que ça soit figé.
- Et est-ce bon, ça ?
- Ca se laisse manger à toute heure du jour, et même entre les repas ; mais ça ne vaut pas les poulets rôtis dont Votre Majesté se régale tous les jours.
- Tu aimes donc le poulet rôti, toi ?
- A vous parler sans fard, Sire, je ne suis pas l’ennemi du poulet rôti ; j’avouerai même que j’ai pour lui une passion d’autant plus grande qu’elle est plus malheureuse, car je n’en ai jamais mangé. »
A ce mot, le caporal partit d’un grand éclat de rire, et, comme il avait la bouche pleine, il faillit étouffer.
« Eh bien ! je t’en ferai manger, moi, du poulet rôti, dit le petit Roi.
- Ça n’est pas de refus, Sire. »
- Et le jeune prince partit en courant. Il était l’heure à peu près de son dîner qu’on servait dans une salle à manger donnant sur le parc ; le service était fait, et, parmi les mets qui attendaient sur leurs réchauds d’argent, se trouvait un magnifique poulet rôti. Profitant d’un moment où la salle se trouvait vide, le petit roi grimpa sur une chaise, de là sur la table, et, à quatre pattes, il parvint jusqu’au poulet dont il s’empara. Puis il se sauva comme chat coupable qui aurait dérobé quelque chose sur la table de son maître. Il courut vers le corps-de-garde, où il arriva d’un air triomphant, en criant :
- « Le voilà, le voilà, le poulet rôti ! »
Après les remerciements, le sergent découpa gravement le poulet impérial, fit sa distribution en se réservant, bien entendu, la meilleure part, et, au grand contentement du roi, les soldats se mirent à manger en poussant des cris de satisfaction.Juillet_003
Cependant la disparition du poulet avait fait un grand effet au château ; on avait d’abord accusé tous les chiens et tous les chats, puis les valets, puis les maîtres d’hôtel, tout le monde enfin, excepté le vrai coupable ; il fallut bien vite réparer cet accident, ce qui retarda un peu l’heure du repas, mais enfin un huissier fut chargé d’aller prévenir Sa Majesté qu’elle était servie.
L’huissier, qui connaissait les habitudes du prince, ne le trouvant pas dans le parterre, s’en fut au corps-de-garde où il l’aperçut entouré du sergent armé d’une aile, du caporal brandissant une cuisse, et de tous les autres se régalant de la carcasse de ce fameux poulet qui avait causé tant de remue-ménage au château. Tout fut expliqué, et le petit roi quitta, pour aller dîner, ses amis les soldats qui, la bouche pleine, crièrent, lorsqu’il partit : « Vive le roi de Rome ! »
Pendant que cet enfant, qu’on croyait appelé à de si hautes destinées, passait ainsi les courts instants de son enfance insouciant et joyeux, le destin détruisait peu à peu la puissance de Napoléon Ier. Ce maître de l’Europe, trahi par tous ses alliés, succomba bientôt, et sa ruine entraîna celle de son fils. Lorsqu’il fallut faire quitter le château des Tuileries à ce pauvre enfant, on eût dit qu’un pressentiment l’avertissait qu’il ne devait plus y rentrer ; on eût dit qu’il prévoyait le sort funeste qu’il l’attendait dans l’exil !
Le soir où il partit avec l’Impératrice sa mère, il se cramponna aux rideaux du palais, en criant qu’il ne voulait pas quitte son château, et il fallut l’emporter de force, malgré ses larmes et ses cris.
Tous ses beaux jours étaient passés ; il ne devait plus revoir la France, il devait ignorer et le nom de son père et celui de son pays ; il devait aller mourir moins de vingt ans plus tard sous un ciel étranger, portant un nom ignoré, lui qui en avait reçu un si glorieux.

René MIGUEL - 1911