Le comte de La Valette, qui fut directeur général des Postes sous le premier Empire et était très dévoué à Napoléon, fut accusé de haute trahison, lors de l’avènement de Louis XVIII, et condamné à la peine de mort.
Sa femme, qui était fille du marquis de Beauharnais, et nièce par alliance de Napoléon Ier réussit à le sauver, alors qu’il était détenu à la prison de la Conciergerie, et près d’être exécuté.
Echappa presque miraculeusement à la mort, le comte de La Valette, revêtu d’un uniforme de colonel anglais, gagnait au plus vite la frontière belge, quand, dans le dernier village français, pendant qu’on relayait la voiture, le maître de poste s’approcha des voyageurs et, malgré le déguisement, reconnut avec surprise son ancien directeur.
« Avez-vous entendu parler de l’évasion de La Valette ? Demanda-t-il à brûle-pourpoint.
On devine d’effet qu’une telle question produisit dans l’âme de La Valette et de ses compagnons.
« Nous sommes trahis, » pensèrent-ils.
Mais personne ne broncha.
« Oui, reprit le maître de poste, cette évasion est certaine. La Valette s’est échappé de prison, mais je voudrais bien savoir s’il a réussi à quitter Paris. On a envoyé son signalement sur toute la route de Bruxelles. Je l’ai reçu, comme tous les autres maîtres de poste, collègue… On présume que c’est cette route qu’il prendra pour sortir de France ; c’est, en effet, la plus courte. »
Il fallait bien que La Valette qui, de plus en plus, se croyait trahi, répondit quelque chose.
Avec un accent anglais, imité de son mieux, il balbutia « que lui né pas sévoir que lui être officier englaise courant lé poste pour son gouvernement, et ayant l’ordre d’aller à Bruxelles…
- Ah ! à Bruxelles ? » fit le maître des postes.
Et, après s’être absenté un instant, il revint, et, baissant la voix :
« Puisque vous allez à Bruxelles, mylord, vous aurez sans doute occasion là-bas de rencontrer le comte de La Valette, mon ancien directeur. Vous serez bien aimable de vous charger de ces cent louis que je lui dois. »
Loin d’être un traître, ce maître de poste était, au contraire, un dévoué et généreux serviteur.
Mais, dans d’aussi graves conjonctures que celles que traversait alors le comte de La Valette, on doit craindre jusqu’à l’expression de ses plus doux sentiments. Bien qu’il reconnût en ce maître de poste un homme qui était, en effet, son obligé, et qui lui devait sa position, il ne se départit pas de son flegme.
Tout en refoulant les larmes d’attendrissement qui lui montaient aux yeux, il refusa l’offre qui lui était adressée.
« Impossible, répliqua-t-il, toujours avec son accent anglais. Jé né fais qué traverser Bruxelles. »
La diligence repartit.
Mais, arrivée à la frontière et hors de danger, au moment de prendre congé du postillon, qui l’avait conduit depuis le dernier relais :
« Tiens, mon ami, dit le comte de La Valette , voilà dix louis pour boire à la santé de ton maître. Tu lui annonceras que La Valette est sauvé, et qu’il gardera toujours bon souvenir de lui. »