Un jour, au plus fort de la tourmente révolutionnaire, en 1793, alors que la guillotine faisait couler des flotsao_t_007 de sang sur les places publiques, des soldats armés pénétrèrent brusquement dans la maison d'un bourgeois de Lyon, nommé Delleglace.
"Il faut nous suivre, citoyen, fit le sergent qui les commandait ; j'ai l'ordre de vous arrêter.
- M'arrêter ! reprit Delleglace. Quel crime ai-je donc commis ?
- Je n'en sais rien, répondit le sergent. Cela ne me regarde pas, j'exécute les ordres qu'on me donne, et je vous engage à ne pas faire de résistance pour ne pas l'obliger à employer la violence. La loi est la loi."
Delleglace se sentait sans reproche ; sa conscience était tranquille. Mais, à cette époque troublée, il suffisait d'être soupçonné ou dénoncé, même injustement, pour passer devant le tribunal révolutionnaire, et payer de sa tête une faute dont on était parfois innocent. Il dut se résigner cependant à suivre les soldats jusqu'à la prison où on l'enferma ; et bientôt l'ordre arriva de le conduire à Paris, pour qu'il fût jugé par le Comité de Salut Public.
Cet infortuné sentit d'autant plus vivement la dureté du coup qui le frappait qu'il était père d'une belle jeune fille de dix-huit ans, toute sa joie et tout son orgueil, qu'il n'avait jamais quittée jusque-là, et que cette brutale séparation laissait seule et sans défense. Le malheureux gémissait moins de son sort que sur celui de son enfant.
Joséphine Delleglace était digne l'affection que lui portait son père. Elle ne put supporter l'idée d'en être séparée, et demanda à prendre place à côté de lui, sur la charrette qui devait l'emmener, avec d'autres prisonniers, vers la capitale. Elle se rendait compte des souffrances qui l'attendaient - le froid, la faim, les cachots - pendant ce long voyage, et voulait les atténuer par ses soins, par ses attentions, par ses consolations. Cette grâce lui fut refusée. La pauvre fille eut la douleur de voir le lourd chariot s'ébranler, emmenant, enchaîné et au milieu de ses gardes, celui qu'elle aimait tant.
Alors, une résolution héroïque, inspirée par son amour filial, s'empara de son esprit et de son coeur. Delleglace avait cru adresser à sa fille un éternel adieu dans un dernier regard chargé de tendresse.
ao_t_006"Nous nous reverrons, père," s'écria-t-elle.
En effet, quelque temps après, le malheureux aperçut encore auprès de la voiture le cher visage de son enfant.
Plus loin encore, il la retrouva de nouveau.
La courageuse jeune fille suivait à pied la sinistre cortège. Elle marchait le long de la route, souriant à son père, lui parlant de loin, l'encourageant par sa présence et le consolant de son mieux. Lorsqu'elle apercevait un clocher, elle hâtait le pas pour implorer la charité publique, et elle rapportait au malheureux Delleglace une couverture pour se garantir du froid, des vêtements et des aliments moins grossiers que ceux que ses gardes lui distribuaient.
Pendant le voyage de plus de cent lieues, Joséphine Delleglace, épuisée de fatigue et de privations, ne donna pas une marque de lassitude pour ne pas effrayer son père. Ses pieds ensanglantés ne pouvaient plus la porter : elle ne tomba pas. Mais lorsqu'elle fut parvenue au terme de ce martyre, quand les portes de la prison se refermèrent brutalement sur Delleglace, Joséphine sentit ses forces l'abandonner, et resta sans mouvement accroupie sur le pavé.
Combien de temps dura cette faiblesse ? On ne saurait le dire. Une vieille femme compatissante s'approcha de la malheureuse, dont elle devinait la détresse.
"Qu'avez-vous, mon enfant ?" lui demanda-t-elle.
Joséphine était hors d'état de répondre. Sa bienfaitrice inconnue l'entraîna chez elle, et la recueillit, mettant à sa disposition un lit où elle pourrait réparer ses forces.
La malheureuse se laissa vaincre par le sommeil, et dormit si longtemps que son hôtesse s'inquiétait. Lorsqu'elle se réveilla, elle avait retrouvé toute son énergie, et sa première pensée fut pour son père. Seule, sans ami, sans protecteur, elle résolut de tout tenter pour obtenir la liberté de Delleglace, et le jour même elle se mit en campagne. Ses démarches durèrent trois mois. Elle fut repoussée, bafouée, injuriée. Mais elleao_t_008 ne se rebuta pas. Elle revenait chez ceux mêmes qui l'avaient le plus mal reçue, apportant des preuves nouvelles de l'innocence de son père, faisant valoir des arguments nouveaux. Sa foi ne se lassa pas. Elle fit sourire d'abord, puis elle intéressa et, un jour, elle eut l'immense bonheur de voir les portes de la Conciergerie s'ouvrir devant Delleglace : il était libre.
Le dévouement héroïque de la noble jeune fille recevait donc, enfin, sa récompense. Il est impossible de dire avec quelle tendresse elle embrassa ce père retrouvé, sauvé par elle ; avec quelle fierté et quelle reconnaissance Delleglace pressa son enfant sur son coeur. Tous deux reprirent le chemin de Lyon, cherchant à se consoler de leur misère passée, et essayant d'oublier par les témoignages de leur mutuelle affection les maux qu'ils avaient soufferts.
Elle tomba malade et mourut avant d'arriver à Lyon, laissant son père inconsolable, et couronnant par sa mort un des plus beaux dévouements de cette époque, si fertile en grandes actions.

Félix LAURENT