L’armée de François 1er était en marche à travers l’Italie pour aller combattre les troupes de Charles-Quint qu’elleOctobre_005 devait rencontrer sous les murs de Pavie.
On voyait sur les routes d’interminables files de chevaux superbes, montés par des cavaliers dont le pourpoint de velours passait sous la cuirasse d’acier, mais qui, le moment venu, se battaient comme des diables.
Parmi ces cavaliers, le page Othbert, un favori du roi, s’était déjà fait remarquer maintes fois par sa bravoure et son intrépidité.
Or, le matin de la bataille, une petite troupe de jeunes audacieux galopait, riant et causant avec l’insouciance particulière à la jeunesse, lorque, tout à coup, Othbert, s’étant dressé sur son cheval, s’écria :
« Oh ! Là, mes seigneurs, je crois qu’il nous arrive de quoi calmer notre impatience. »
Des cavaliers espagnols s’avançaient en effet du côté des imprudents ; déjà du camp français on tirait sur eux. Ce fut le signal de la bataille. Les Espagnols, lancés à fond de train sur les jeunes écervelés, furent reçus par eux d’une rude façon.
« Très bien ! Cria Othbert, prenant la tête de  la troupe. Voilà la fête qui commence !… »
D’un vigoureux coup d’épée, il désarçonnait en même temps un capitaine espagnol. Jamais le page n’avait montré plus d’entrain ; avec une prestesse admirable, il évitait les coups, tout en plaisantant. Un coup d’estoc ou de taille était toujours accompagné d’un mot piquant.
Ses compagnons, entraînés par son exemple, faisaient merveille ; mais tout à coup Othbert fut précipité à terre : son cheval venait d’être tué sous lui.
Il demeura un moment étourdi de sa chute, et quand il revint à lui, il vit qu’il avait une jambe prise sous le corps de sa bête.
Au loin, il aperçut ses amis poursuivis par l’escadron, encore nombreux, des Espagnols.
« Ah ! Les marauds, murmura-t-il, les voilà en fuite ! »
Mais comme il n’y pouvait rien, il se mit à songer au parti qu’il allait prendre. Pavie n’étant plus qu’à une petite distance, il lui vint une idée.
« La ville doit être à peu près déserte, si j’allais voir ce qui s’y passe. » dit le page.
Avisant, parmi les cadavres qui l’entouraient, un Espagnol de sa taille, il revêtit ses habits, prit à un autre une épée, et se mit en route.
L’occasion qu’il cherchait ne tarda pas à se présenter ; un fourgon de blessés espagnols vint à passer ; il rentrait dans Pavie, conduit par un soldat.
« Voilà bien mon affaire, » pensa le page.
Sachant à peu près l’espagnol, il lia conversation avec le soldat ; puis, lorsqu’il en eût tiré tous les renseignements qui lui étaient utiles, il lui plongea son épée dans la poitrine et prit sa place sur le cheval du fourgon.
Comme il avait eu soin de fouiller sa victime et de lui prendre le permis d’entrée, Othbert se trouvait en régle.
Une demi-heure après, le faux Espagnol arrivait sans difficultés sur la place de l’église, en face de l’hôpital, où il fit entrer son fourgon ; puis peu après, il ressortait les mains dans ses poches.
Octobre_006Regardant autour de lui, il vit que la porte de l’église était ouverte ; il entra, et se dirigea vers la chambre des cloches.
Une idée ingénieuse, mais qui n’était pas sans danger, venait de passer par l’esprit du malin page. Afin de jeter le désarroi dans les rangs des Espagnols, il voulait sonner le tocsin d’alarme ; c’était jouer gros jeu, car la supercherie découverte, on le tuerait sans pitié.
Mais voilà qu’en tournant un pilier, il se trouva en face du sacristain.
Comment se débarrasser du gêneur ?
Déjà Othbert avait saisi la corde de la grosse cloche ; il y fit un nœud coulant, et menaçant le vieil homme de son épée :
« Camarade, lui dit-il, j’ai besoin de toi ; passe là-dedans… Allons !… obéis, et ne tremble pas ainsi ; on ne veut pas te pendre. Là, nous y sommes !…. Cette corde autour de la taille, et maintenant, en avant. »
A demi mort de peur, le sacristain qui recommandait son âme à tous les saints, dut s’exécuter.
Peu sensible à ses lamentations, le page ayant fait remonter la corde sous les bras du malheureux, lui donna une vigoureuse impulsion, et le lança dans l’air.
Ce pendu d’un nouveau genre, s’agitant, hurlant, allait et venait sous la voûte, chaque secousse ébranlant la grosse cloche qui se mit à sonner de façon lugubre.
L’effet attendu par Othbert ne fut pas long à se produire ; en quelques instants la foule accourut, entourant l’église.
Déjà les soldats, croyant que toute la ville était en feu, quittaient les remparts ; venant se mêler aux curieux, ils s’informaient de la signification de ce signal, lorsqu’une pierre se détacha tout à coup de la façade du vieil édifice et vit écraser un soldat. Une seconde, puis une troisième pierre suivirent, continuant des victimes.
Un mouvement de recul se produisit alors dans la foule, et l’on eut enfin le mot de l’enigme. On aperçut au faîte de la vieille tour, un soldat espagnol qui, armé d’une barre de fer, poussait d’une après l’autre dans le vide des pierres de la balustrade.
On crut avoir affaire à un trou.
Le tocsin, qui sonnait toujours, semblait doubler d’ardeur du page ; au train dont il y allait, toute la corniche y eut vite passé. Mais bientôt il dut se retourner contre les soldats de la garnison, qui s’étaient introduits dans l’église et montaient l’escalier de la tour.
Othbert, armé de son terrible levier, soutint alors, tout seul, un siège héroïque.
Malgré son déguisement, les soldats espagnols avaient reconnu en lui un ennemi, et voulaient à tout prix s’en emparer.
Enfin, un coup de hallebarde lui ayant traversé le bras, il fut fait prisonnier et emmené au fort, où déjà d’autres soldats français, qui venaient d’être pris, se trouvaient enfermés, pêle-mêle avec leurs chefs.
Notre page comprit que c’était la défaite, et ce fut avec un serrement de cœur qu’il vit bientôt amener dans la même forteresse, le roi de France, désarmé, ainsi qu’une troupe de gentilshommes, faits prisonniers avec lui.
Tel fut, on le sait, le dénouement de cette mémorable journée.

P. HAMEAU