Le 24 décembre 1800, vers huit heures du soir, une charrette de maraîcher traînée par un âne remontait doucement la rue Saint-Nicaise, petite voie tortueuse qui partait du Carrousel pour aboutir à la rue de Richelieu.
Parvenue à l'endroit où la rue se terminait, la charrette s'arrêta, et l'homme qui le conduisait - un paysan vêtu d'une blouse - mit pied à terre.
"Là, fit-il, en regardant autour de lui, voici une place excellente ; il ne peut faire autrement que de passer par ici. Voyons, mon chargement est-il au complet ? ajouta-t-il en souriant d'un air singulier... Parfait, je n'ai plus qu'à attendre !"
Et, se plaçant au milieu de l'étroite chaussée, il se mit à bourrer lentement une grosse pipe. Mais voici que, soit qu'il eut faim, soit plutôt qu'il eut froid, car la soirée était glaciale, le baudet commença à donner des signes d'impatience.
"Ohé, Martin ! grommela le paysan, va-t-il faire des siennes maintenant, et déranger tous mes plans...?"
Comme il disait ces mots, une fillette d'une quinzaine d'années traversa la rue.
"Hé, petite ! fit le maraîcher.
- Vous m'appelez, citoyen ! répondit la fillette. Que désirez-vous ?
- Veux-tu surveiller mon âne pendant quelques instants ? Je te donnerai pour ta peine une belle pièce blanche.
- Je le ferai simplement pour vous faire plaisir, citoyen..."
Et la fillette, s'approchant, caressa le baudet de la main.D_cembre_006
Cependant le paysan paraissait inquiet. Ses regards se dirigeaient sans cesse vers l'autre bout de la rue. Soudain, comme huit heures sonnaient à une horloge voisine, on entendit, venant du Carrousel, le roulement d'une voiture qu'accompagnait une troupe de cavaliers, et qui entrait dans la rue Saint-Nicaise.
"Tiens ! fit un bourgeois, voici le citoyen Bonaparte qui se rend à l'Opéra."
Bonaparte ! le premier Consul ! Curieuse, la fillette se dressa sur la pointe des pieds, et les yeux fixés sur le groupe qui s'avançait, elle ne prit pas garde au manège singulier du paysan. Celui-ci alluma vivement sa pipe, en tira quelques bouffées, et la jetant toute enflammée dans la charrette, il s'enfuit à toutes jambes.
Alors, comme la voiture du premier Consul tournait au coin de la rue de Richelieu, une explosion formidable ébranla les maisons. Des vitres se brisèrent, des murs s'écroulèrent, tandis que les blessés poussaient des cris de douleur, et qu'à toutes les fenêtres se montraient des visages affolés. La charrette du maraîcher, chargée de poudre, venait de sauter !... Quant au paysan, il avait disparu.
On su vite, du reste, qu'il n'était qu'un faux marchand de légumes, et qu'il s'était posté là avec une machine infernale pour attenter à la vie du premier Consul. Il s'appelait Saint-Réjan. Par un hasard providentiel, Bonaparte échappa à la mort effroyable que ses ennemis lui réservaient. Mais l'explosion avait fait de nombreuses victimes, parmi lesquelles la pauvre petite qui avait accepté de surveiller l'âne.
Disons en terminant que les auteurs du complot furent arrêtés, condamnés à mort et exécutés.

Article de décembre 1900