On se représente trop souvent à tort Louis XIV comme un prince hautain et méprisant, enorgueilli de sa puissance et de sa noblesse au point de dédaigner tous ceux qui n’étaient pas, comme lui, d’un sang illustre. En mainte occasion, il prit au contraire en mains la cause des humbles, et ne craignit pas d’humilier ses plus fastueux courtisans. Voici, à ce sujet, une anecdote bien significative et assez peu connue.
Le roi avait pour secrétaire du cabinet un homme de petite naissance, Toussaint Rose. Assez âgé, d’esprit mordant et d’humeur agressive, Rose se faisait craindre de tous par ses mots caustiques et ses réparties impitoyables. Malheur aux écervelés en dentelles, marquis ou vicomtes, qui pensaient pouvoir lui manquer de respect : quelques mots du bonhomme, prononcés d’une voix sèche et narquois, suffisaient à les déconcerter. Ceux-ci en étaient fort irrités. Ils en parlaient un jour en attendant l’arrivée du roi.
« Personne, disait l’un d’eux, personne n’osera donc faire à ce vieux grincheux quelque bonne farce qui le désarçonne, et lui montre en quelle petite estime nous le tenons ?
- Bonne idée ! S’écria quelqu’un. Je me charge de tout, entendez-vous ? »
Des éclats de rire joyeux saluèrent cette réponse.
« Certes ! Reprit celui qui avait parlé le premier, si agressif que soit son caractère, jamais Rose n’osera s’attaquer à Monsieur le prince de Condé, du sang de France !…
- Que pourrait-il ? » ajouta en riant celui qu’on appelait Monsieur le prince.
Et, se penchant vers les courtisans, il leur parla assez longuement à voix basse. Ceux-ci ne se tenaient pas de joie. Bientôt Rose arriva dans la galerie, vêtu de noir, à son ordinaire, et promena autour de lui son nez pointu. Les jeunes marquis le saluèrent avec une gravité affectée.
« Monsieur Rose, dit le prince, j’aurais à vous parler.
- Parlez monseigneur.
- Voici. Vous possédez, monsieur Rose, près de mes domaines de Chantilly, de vastes terres, bien plantées d’arbres drus et forts.
- Effectivement, monseigneur, et je prends grand plaisir à m’y rendre souvent.
- Ah ! Monsieur Rose ! Votre voisinage m’est précieux !…. Cependant, j’aurais besoin, pour étendre mes chasses, de joindre à mes terres celles que vous possédez… Mes veneurs se plaignent d’être arrêtés par vos domaines…
- Ils n’ont qu’à courir moins vite, monseigneur, ils ne seront pas si tôt arrêtés.
-Vous ne voulez donc pas me vendre…
- A aucun prix, monseigneur.
- Cependant…
- Je suis, monseigneur, le plus dévoué, le plus humble et le plus obéissant de vos serviteurs. Toutefois, je garderai mon bien, dont il  ne me plaît point de me défaire. »
Et, après une profonde révérence, Toussaint Rose s’éloigna.
« C’est bien ! Dit le prince aux courtisans… C’Est-ce que nous désirions… Quand il ira faire visite à sa terre bien-aimée, il verra… »
Et tous riaient bruyamment…
Quelques jours se passèrent, pendant lesquels le prince de Condé ne perdit pas son temps. Si bien que le dimanche suivant, comme Rose pénétrait dans son domaine, il fut tout étonné de voir un renard filer devant lui.
« Un renard en ces bois ! Jamais il ne s’en était vu… Cet animal va détruire les jeunes lapins et les petits faisans… Il faudra le faire disparaître… »
Au même instant, deux autres renards traversèrent le sentier, courant ventre à terre. M. Rose en demeura immobile de stupeur.
Il pénétra dans les fourrés. De tous les buissons, des renards débusquaient. Le bonhomme en était pâle de rage.
« Ah ! S’écria-t-il, je comprends. C’est une spirituelle facétie de Monsieur le prince, qui trouve plaisant d’endommager mon bien et de distraire ma chasse !… »
Il ne se trompait pas ; c’était bien Monsieur le prince qui avait fait porter dans son bois un lot magnifique de quatre cents renards vigoureux ! Et Rose continua :
« Il s’imagine que je suis sans recours… En effet, je ne peux m’adresser aux juges ordinaires ! Mais, morbleu ! Il verra ce à quoi il ne s’attend pas ! C’est au roi que je parlerai. Au roi lui-même !… Il a beau être premier prince du sang et premier  seigneur de France, le souverain est encore au-dessus de lui !… »
Et Toussaint Rose, pestant toujours, remonta en carrosse, se fit conduire à Versailles dans la journée, au triple galop de ses chevaux de poste, puis aborda hardiment le roi qui, au milieu de ses jardins, causait avec quelques seigneurs entre lesquels se trouvait le prince de Condé.
« Sire, s’écria-t-il, je vous prie de me dire si nous avons deux rois en France ! »
Le roi rougit ; il n’était pas habitué à semblables apostrophes.
« Sire répondit Rose, c’est que si Monsieur le prince est roi comme vous, nous devons pleurer d’être soumis à ce tyran. S’il est seulement le premier prince du sang, je vous demande justice contre lui, comme s’il était le dernier de vos sujets. »
Qui ne riait plus ?… C’était le prince ! Il ne savait guère quelle contenance faire, pendant que Rose racontait à Louis XIV tout ce qui s’était passé ! Lorsqu’il eut terminé :
« Vous avez bien fait, dit le roi, de vous adresser à moi sans retard. »
Et, se tournant vers le prince de Condé :
« Monsieur ! Lui dit-il, d’une voix impérieuse et irritée, j’entends que dans le délai le plus bref, vous ayez, par le moyen de vos gens, fait disparaître ces animaux que vous vous êtes permis d’introduire en un domaine étranger. J’ordonne aussi que vous répariez sans retard tous les dommages qu’ils auront commis, et j’autorise M. Toussaint Rose à exiger de vous, comme compensation légitime, telle somme qu’il lui semblera bon !…
- Je ne veux que justice ! » dit Rose en s’inclinant.
Et il salua le roi, le prince, et tous les courtisans, qui ne songeaient plus à le railler. Quelques jours après, les renards avaient disparu, et tous les dégâts étaient réparés.
Le roi de France n’admettait pas que ses plus humbles sujets fussent molestés par les plus grands seigneurs.

 A. BAILLY