Si grand capitaine que fût le général Bonaparte, il n’en avait pas moins, comme tous les hommes, quelques travers. Il prétendait, par exemple, pouvoir juger de toutes choses, sans jamais se tromper et sans que personne n’eût à y contredire. Il s’estimait excellent critique en littérature, en sciences, en musique, en peinture, en sculpture, aussi bien qu’en administration, en politique et en stratégie. C’est surtout dans l’art musical qu’il se croyait particulièrement doué. On n’osait guère combattre ses opinions, car il le tolérait peu, et on craignait qu’il gardât rancune à ceux qui avaient la maladresse ou la malchance de lui déplaire.
On n’ignorait pas combien il se montrait hostile au musicien Chérubini, à qui - étant premier consul - il avait déclaré ne pas goûter sa manière de composer et préférer la façon de Zingarelli, et qui avait eu l’audace de lui répondre :
« Voyez-vous, citoyen consul, il faut laisser chaque homme à sa place. Vous, vous gagnez les batailles ; mais ne vous mêlez pas des choses auxquelles vous ne comprenez rien ! »
C’était trop franc, et peu poli.
Bonaparte fut justement froissé. Il ne pardonna pas sa rude boutade au maître italien, mais ne profita en rien de la leçon. Au contraire, il critiqua opéras, opéras-comiques, opérettes et leurs auteurs d’un ton plus tranchant que jamais.
Il aimait beaucoup Méhul, alors très applaudi et dont la société acclamait, sans se lasser, les œuvres.
Le premier Consul, pour prouver au maestro à la mode que lui aussi était amateur de bonne musque, ne manquait aucune occasion de la féliciter, mais il ajoutait toujours à ses compliments quelques remarques qui enlevaient aux louanges tout ce qu’elles avaient de flatteur.
Un jour, c’était : « Sans doute votre musique est fort belle, mais elle ne nous donne aucun de ces chants comparables à ceux de certains maîtres d’Italie. »
Un autre jour, il disait : « De la science, oui de la science, voilà votre lot ! Vous avez de la science à revendre ! Mais de la grâce, du chant, de la gaîté, voilà ce que, nous autres Français, nous n’avons pas plus que les Allemands ! »
Ou bien, encore, il s’écriait : « Votre opéra est magnifique, mais écrit dans une langue trop compliquée. Le vrai grand art demande de la simplicité ! »
Bref, Bonaparte mêlait, comme on le voit, beaucoup de vinaigre à son miel.
D’abord Méhul sourit sans répondre, ne sourit plus. Froissé dans son amour-propre, il s’énervait davantage à chaque entrevue, jugeant blessantes ces perpétuelles comparaisons entre lui et des artistes qu’à bon droit il estimait lui être inférieurs.
A la fois désolé et furieux, il quitta, un matin, le premier consul - jurant de ne plus le revoir - car celui-ci lui avait déclaré, suivant son habitude, au milieu de mille et une choses gracieuses, que « s’il était un brillant musicien en France, il ne saurait égaler un bon compositeur italien. »
Il alla conter ses peines à son ami intime Marsollier, avec lequel il eut un très long entretien et qui du savoir trouver des consolations à la douleur de son camarade, car Méhul le quitta tout gai et rendit visite le lendemain à ce Bonaparte, à qui il en voulait tant la veille.
Quelques semaines se passèrent.
On se mit à parler dans Paris d’une pièce nouvelle qu’on montait au théâtre de l’Opéra-Comique. C’était, disait-on, une musique, vive, charmante, spirituelle au possible, endiablée, de laquelle se détachait surtout, affirmaient les initiés, un quatuor bouffe, d’une verve extraordinaire. Ce qui piquait au plus haut point la curiosité publique, c’eest que cette fois l’usage, qui veut que le nom de l’auteur ne soit connu qu’après la première représentation de l’œuvre, semblait devoir être strictement suivi. Tout le monde l’ignorait. Tout ce que l’on savait de cet acte, dont on disait merveille, c’est qu’il était d’un maestro italien et intitulé l’Irato, c’est-à-dire l’Emporté.
Quelques jours avant la date fixée pour ce nouveau spectacle, le premier Consul dit à Méhul :
« Vous viendrez avec moi ouïr cette musique dont tout le monde, par avance, dit merveille.
- Oh ! Non.
- Comment non ?… Vous refusez de m’accompagner ?
- Je suis très flatté de l’honneur que vous me faites en m’invitant, et je vous en remercie du fond du cœur ; mais je ne tiens pas à entendre cet opéra-comique, qui ne m’intéresse point, je l’avoue !
- Je devine. Il vous déplaît d’assister à une représentation italienne et des d’écouter des airs qui ressemblent si peu à ceux de votre école. Est-ce cela ?
- Peut-être…
- Comme je vous reconnais bien là !… Votre honnêteté vous empêcherait de dire du mal d’une œuvre qu’en vous-même vous admireriez, mais votre obstination à faire de la musique ennuyeuse vous interdit d’admirer ce qui est léger, élégant, charmeur… musical en un mot !
- On souffre toujours de se sentir inférieur, dit tristement Méhul.
- Mais non, mais non ! On profite des leçons que les autres vous donnent et on perfectionne peu à peu son talent… Venez avec moi, vous dis-je ! Vous me désobligerez en refusant.
- J’accepte alors. Mais c’est uniquement pour ne pas vous déplaire ! »
Quand ils arrivèrent au théâtre, la salle était comble. La société la plus élégante, les amateurs les plus éclairés, les artistes les plus célèbres, les critiques les plus connus remplissaient les loges et les fauteuils. Il eût été impossible de trouver une place, même parmi les moins bonnes. On avait si bien amorcé le public avec ce petit acte d’un auteur inconnu que tous les gens friands de musique avaient tenu à le venir entendre. Dès l’ouverture, le succès se dessina et les applaudissements soulignèrent chaque air. Bonaparte se montra un des plus enthousiasmés.
« Décidemment, il n’y a que la musique italienne, ne cessait-il de répéter, en se tournant vers Méhul, qui, lui, morose, ne paraissait pas s’amuser du tout.
« Qu’en dites-vous ?… Voyons, répondez-moi ?… Comment trouvez-vous cela ?
- Médiocre !
- Jaloux : »
Enfin la pièce s’acheva au milieu d’un tonnerre de claquements de mains, de trépignements, de cris délirants :
« L’auteur !… L’auteur !… L’auteur !…
Alors, le rideau s’étant relevé, le régisseur annonça d’une voix forte :
« Mesdames et messieurs, la pièce que nous venons d’avoir l’honneur de jouer devant vous à comme auteurs, pour les paroles, le citoyen Marsollier, et pour la musique le citoyen Méhul ! »
Au nom de Méhul, Bonaparte resta dit-on, bouche bée… Il se tourna vers son compagnon d’un air stupéfait ; mais celui-ci, modeste, avait disparu laissant le premier Consul très occupé à acclamer le maestro… italien !
Marsollier, voyant son ami si désolé des critiques faites à son talent, avait imaginé cette spirituelle et anodine vengeance :
« Je vais, lui avait-il dit, t’écrire les paroles d’un petit acte bien gai. Toi, tu feras la musique. Ca te sera un jeu de fabriquer un superbe et étincelant clinquant italien avec ton or français ! Et, pour que personne ne se doute de rien, je présenterai, seul, notre œuvre au directeur de l’opéra-comique, comme traducteur d’un compositeur d’Italie qui tient à rester anonyme. Je ne lui livrerai le nom du vrai maestro que le soir de la première représentation… Ainsi tu prouveras à notre cher Consul que ses prétentions musicales ont quelque exagération.
Revenu de sa surprise, Bonaparte ne se fâcha pas d’avoir été mystifié. Il avait ri, il s’était amusé, il était satisfait… Et il s’en tira fort adroitement.
Le lendemain, il déclarait à Méhul :
« Votre petite plaisanterie ne prouve qu’une chose !… C’est combien j’ai le sens musical développé !… Je n’ai pas cessé de vous dire : « Quel bel artiste vous seriez, si vous faisiez de la musique comme les Italiens !… » Vous en avez fait, et vous avez fait un chef-d’œuvre, car, sans conteste, votre Irato est un chef-d’œuvre ! C’est à la justesse de ma critique que vous le devez !
Le soir, en racontant l’entrevue à Marsollier, Méhul, souriant, ajouta, en conclusion : « Il est incorrigible !… »

Article publié en Septembre 1911