Le célèbre duc de Lauzun, qui joua à la cour de Louis XIV un rôle si brillant et si aventureux, et qui faillit même devenir le propre beau-frère  du puissant monarque, s'étant, un matin, éveillé un peu tard, eut peur de n'arriver jamais à temps pour assister au petit lever du roi.
Il bouscula ses gens, houspillant les uns, frappant les autres, si bien qu'il se trouva habillé en un clin d'oeil. Mais comme l'heure pressait, il sauta dans son carrosse sans s'être fait faire la barbe s'en remettant au hasard pour placer sur son chemin une boutique de barbier. 
Justement, au tournant d'une rue, Lauzun en aperçut une, et son équipage était à peine arrêté que notre courtisan était déjà assis dans le fauteuil traditionnel, abandonnant son menton au barbier. 
L'opération terminée, le duc voulut payer. Mais il eut beau tourner et retourner ses poches, pas la moindre pièce ! Dans sa hâte, il avait oublié sa bourse.
"Que Votre Seigneurie ne se tourmente pas pour si peu, fit le barbier. J'ai le grand honneur de la connaître, et je me trouve déjà trop récompensé par sa présence dans mon humble boutique...
- Ta, ta, ta, répliqua Lauzun, ce sont des mots, et je ne veux devoir rien à personne... Allons, je n'ai pas de temps à perdre... Prenez ma place dans le fauteuil, là... Votre blaireau... votre plat à barbe... votre rasoir... !
- Ah ! mon Dieu ! fit l'autre, que compte faire Votre Grâce ?
- Vous rafraîchir la barbe, mon ami."
Et le duc rasa le barbier.
Après quoi, d'une chiquenaude, Lauzun fit bouffer son jabot, pirouetta sur ses hauts talons et, remontant d'un bond dans son carosse, qui repartit avec fracas, cria au barbier, cloué par la surprise :
"Maintenant, n'est-ce pas, nous sommes quittes !"