Leucate dans l'Aude, un nom si grec, si gracieux, et qui veut dire "blanche" lui vient sans doute d'une pointe que poussèrent jusque-là, aux temps antiques, les colons phocéens de Massilia. Aujourd'hui, ses habitants, gens paisibles, tout entier à leurs vignes, si le phylloxera leur en a laissé, ne se soucient plus de ces époques lointaines, et ce qui reste de grec dans leur langage ne suffit point pour lire Homère. Je doute qu'ily en ait dix qui sachet qu'i ly a quatre cents ans - cela ne remonte pas bien haut pourtant - on menait dans leur petite ville grand remuement d'enfer et l'on ne parlait que de mort et de tuerie. Leucate était alors bien fortifiée et avait pour gouverneur Barry de Saint-Aunez, que Henri de Navarre, qui n'était pas encore roi de France, quoique Henri III fût mort, comptait parmi ses plus chauds partisans. 
C'était en effet le sire de Saint-Aunez qui avait juré que les ligueurs n'entreraient pas chez lui avant que le dernier homme de sa garnison n'ait passé de vie à trépas.
- Et, ajoutait-il en redressant sa haute taille, ce dernier homme, ce sera moi.
Il avait épousé, peu de temps auparavant, Constance de Cezeli, dont la famille appartenait à la plus riche noblesse de Montpellier. Constance était jeune, timide et pieuse. Élevée sous les yeux de sa mère, dont on vantait les vertus et la bienfaisance, elle avait elle-même le coeur si bon et si affectueux que les gens de Leucate, lorsque le gouverneur l'y amena pour la première fois, l'avaient surnommée la "petite sainte". On la trouvait souvent en pleurs, à la pensée de toutes les victimes que faisait la guerre si longue et si acharnée, et plus d'une fois aussi on la découvrait dans les églises, à genoux sur les dalles et priant Dieu pour obtenir la fin de ces massacres.
Le sire de Saint-Aunez, rude batailleur, homme de son siècle, où quiconque tenait une épée ne la laissait pas se rouiller, disait en la raillant :
- Petite sainte, si mes hommes d'armes te ressemblaient, mon serment de tenir la place envers et contre tous serait bientôt emporté par les nuages.
Cependant les ligueurs, alliés aux Espagnols, menaçaient à la fois Toulouse et Montpellier et battaient la campagne, pillant, brûlant, et rançonnant entre ces deux villes. Le duc de Montmorency occupait Toulouse avec une armée importante. Un jour, il apprit que l'ennemi préparait un coup de main contre lui. Leucate pouvait lui venir en aide en cette circonstance en tenant les assaillants pendant quelque temps sous son feu. Il fallait agir sans retard. Un messager fut envoyé au sire de Saint-Aunez. Comme il arrivait fréquemment alors, ce messager était un traître soudoyé par les Espagnols, vendu d'avance à eux corps et âme. Avant de porter le message de Montmorency au gouverneur de Leucate, il alla le montrer au chef des ligueurs. On dressa une embuscade ; Barry de Saint-Aunez y tomba, en faisant route pour aller conférer avec le gouverneur de Toulouse.
Le même jour, l'ennemi mit le siège devant Leucate. La garnison de la petite ville ne tarda pas à apprendre par l'espion arrêté que son commandant était prisonnier. Une panique succéda bientôt à la nouvelle de ce malheur. Ils délogèrent de la place, oubliant le serment de leur gouverneur, ne songeant plus qu'à capituler.
- Que pouvons-nous sans chef ! s'écria le plus intrépide, nous ne sommes plus qu'un corps sans âme. Aucun de nous ne peut remplacer le sire de Saint-Aunez. 
Petite Sainte, qui assistait à leur assemblée se lève :
- Cette place, dit-elle, a été confiée par le roi à l'honneur de ma maison ; tant que je vivrai, je ne souffrirai pas qu'il y ait une seule tache sur cet honneur.
- Mais que pouvons-nous faire ? répliqua un des conseillers les plus écoutés du gouverneur. Toute résistance est inutile. La ville ne tiendra pas un jour et l'ennemi la brûlera après avoir tout massacré.
Constance répondit :
- Entre la mort honorable et la mort honteuse, nous n'avons pas à choisir. Dans une heure, les portes de la villes seront ouvertes par mon ordre. Que ceux qui ne veulent point demeurer avec moi, me quittent à l'instant, j'oublierai leurs noms.
Elle était transfigurée ; sa timidité avait fait place au courage héroïque. Sa résignation s'était changée en une inébranlable fermeté. 
Aucun des chefs ne voulut l'abandonner.
- Nous jurons, s'écrièrent-ils, de vous seconder !
A ce moment, un homme d'armes vint les avertir que les ligueurs tentaient l'assaut.
- Aux murailles !
A cet appel, tous ceux qui étaient dans la ville s'armèrent de ce qu'ils trouvèrent sous la main. Hommes, femmes, enfants, personne ne manquait à l'appel, chacun briguait l'honneur d'occuper le premier rang.
L'affaire fut chaude, mais les ligueurs, repoussés sur tous les points avec des pertes sérieuses, durent battre en retraite. 
Ils revinrent à la charge le lendemain. Ils éprouvèrent un échec encore plus sanglant.
Alors ils eurent recours à un stratagème.
- Ce serait une honte pour nous, dirent-ils, de fuir devant une femme. Le coeur de Leucate, c'est le coeur de la dame de Saint-Aunez. Frappons ce coeur, nous serons maîtres de la place.
Ils envoyèrent un parlementaire. C'était le même messager qui avait déjà trahi Montmorency.
Il ne put arriver qu'au pied des murs de la ville, les portes fermées et cimentées ne pouvaient plus s'ouvrir.
Constance, entourée de ses principaux défenseurs, se rendit sur les remparts.
- Madame, dit-il, le sire de Saint-Aunez m'envoie lui-même vers vous. Il vous enjoint de ne pas le laisser livrer au supplice dont il est menacé : si la ville ne se rend pas, demain on dressera devant ces murs un gibet et le gouverneur de Leucate y sera pendu. Si vous capitulez vous aurez tous la vie sauve.
Une pâleur affreuse couvrit les traits de la dame de Saint-Aunez. Un affreux serrement de coeur la tenailla. Elle aimait son mari. Elle eût volontiers sacrifié sa vie pour sauver celle du gouverneur, mais elle avait à la mémoire cette parole que sa mère lui avait souvent répétée : "On peut tout donner fors l'honneur."
Elle réfléchit longtemps, puis d'une voix bienveillante, elle répondit :
- J'ai des biens considérables ; je les donnerai tous pour la rançon de mon mari.
Le messager alla rapporter cette proposition aux ligueurs, il revint avec un refus.
- Ou la ville sera ouverte aux soldats de la Ligue, ou le sire de Saint-Aunez mourra de la mort des voleurs.
Des larmes de sang jaillirent des yeux de Constance lorsqu'elle entendit ces paroles. Elle resta un moment atterrée, et l'on eût dit qu'elle avait cessé de vivre tant elle était livide et immobile... mais tout à coup ces yeux flamboyèrent.
- Non, s'écria-t-elle avec énergie, je ne rachèterai pas la vie du sire de Saint-Aunez par une lâcheté. Lui-même n'en voudrait pas à ce prix, j'en suis sûre. 
Le messager s'éloigna.
Quelques heures après l'assaut fut renouvelé : il en eut le même résultat. 
Constance, la Petite Sainte, debout sur la muraille une pique à la main, donnait aux soldats l'exemple de la bravoure.
Tout à coup elle poussa un cri d'horreur.
Devant la porte principale de Leucate, on venait d'ériger, au milieu du camp ennemi, une potence, et au pied de ce gibet, debout, les mains liées derrière le dos, les yeux tournés vers la ville, était le sire de Saint-Aunez. Elle le reconnut et leva le bras en signe d'adieu. Elle vit deux hommes lui attacher une corde au cou, puis hisser cette corde aux applaudissements des ligueurs et des Espagnols. Elle considère ce spectacle avec terreur, mais pas un cri ne s'échappe de ses lèvres. Ceux qui l'entouraient la virent lever les regards au ciel et comprirent que la Petite Sainte priait pour celui qui mourait là-bas. C'étaient des hommes rudes, peu accessibles à la pitié ; ils s'agenouillèrent et prièrent avec elle.
A ce moment, des cris partirent du milieu de la ville, Constance se retourna. Elle vit une vingtaine d'habitants de Leucate traîner jusqu'aux remparts un gentilhomme ligueur que l'on avait pris quelques jours auparavant et que l'on avait retenu en prison, dans l'espoir, peut-être, de le rendre à l'ennemi en échange du sire de Saint-Aunez. 
- A mort ! à mort ! criait la foule ivre de vengeance, le sang ne peut être payé que par le sang !
La dame de Saint-Aunez imposa le silence aux vengeurs.
- Non, dit-elle, le sang peut aussi se payer par la clémence et par la justice. L'homme que vous voulez tuer n'est ni l'auteur, ni le conseiller, ni le complice de la mort de mon mari. Il est innocent de l'action infâme commise par les ligueurs. En le massacrant vous répondriez à un crime par un autre crime.
Et elle ordonna de rendre la liberté au prisonnier en lui laissant la vie sauve.
Le même soir, une sortie de Montmorency obligea les ligueurs à abandonner leurs desseins contre Leucate.
La conduite de la dame de Saint-Aunez ne fut pas ignorée de Henri IV. Dès qu'il eut pris la couronne il envoya à l'héroïque Constance le brevet de gouvernante de Leucate. Ce brevet passa plus tard au fils du sire de Saint-Aunez.

M. BERTHAUD - Article édité en septembre 1893