Marguerite d'Anjou était la fille de René d'Anjou qui portait les titres de roi de Naples, de duc de Lorraine et de comte du Maine sans posséder aucun de ces États. Il n'y a peut-être point eu de princesse plus malheureuse. Femme entreprenante, courageuse, inébranlable, elle aurait été une héroïne, si elle n'avait souillé ses vertus par un crime atroce. Née avec les talents nécessaires au gouvernement d'un empire, elle eut toutes les qualités guerrières ; l'ambition, la nécessité la rendirent quelquefois cruelle, et la hardiesse et la faiblesse de son époux furent les sources des malheurs d'Angleterre.
Marguerite veut gouverner : sous le prétexte d'une conspiration dans laquelle est entré le duc de Glocester, oncle du roi, elle le fait arrêter, et le lendemain il est trouvé mort dans son lit. Cet acte tyrannique rend la reine toute puissante dans l'Etat, le nom du roi est odieux au peuple, et réveille les espérances du duc d'York, descendant d'Edouard III et même d'un degré plus près de la souche commune que la branche régnante. Le duc d'York portait sur son écu une rose blanche, et le roi Henri VI une rose rouge, noms fameux qui servirent à distinguer les partis pendant cette horrible guerre civile.
Le duc d'York, soutenu par le Parlement, fait chasser de la cour le comte de Suffolk, premier ministre et favori de la reine, et profitant des instants de maladie de Henri VI, qui le rendaient souvent incapable d'agir et de penser, il se met à la tête du conseil. Le roi, en revenant de son assoupissement, se voit sans autorité : Marguerite l'excite à être roi. Le duc d'York est chassé du conseil, mais il ne part que pour se mettre à la tête d'une armée. La reine traîne son époux débile à la bataille de Saint-Alban : il y est blessé et pris ; mais son persécuteur n'ose encore le détrôner : il se contente de régner sous le  nom de protecteur.marguerite_anjou_henri_VI
La courageuse Marguerite ne peut souffrir l'esclavage de son époux, elle veut qu'il soit libre pour l'être elle-même : elle forme un parti, lève des troupes, enlève le roi de Londres, devient la générale de son armée, et combat vaillamment, mais malheureusement, à la sanglante journée de Northampton, le fameux comte de Warwick était l'âme du parti rebelle ; son génie l'emporta sur celui de Marguerite : elle eut la douleur, en fuyant avec son fils le prince de Galles, de laisser son mari aux mains de ses ennemis.
Cette fois le duc d'York ne se contenta pas du titre de protecteur et réclama la couronne, comme y ayant droit du chef Edouard III, à l'exclusion du roi régnant. Cette grande discussion est plaidée devant le Parlement comme une affaire ordinaire et ce suprême tribunal décide que Henri gardera le trône pendant sa vie, et que le duc d'York, à l'exclusion du prince de Galles, sera son successeur. On ajoute que si le roi violait cette loi, la couronne, dès le moment, serait dévolue au duc d'York. C'était fournir des aliments au feu de la guerre civile.
Cependant Marguerite, sans armée, sans parti, ayant à combattre Londres, le Parlement et le duc d'York victorieux, ne perd pas courage. Elle fuit dans la principauté de Galles et bientôt elle reparaît devant son ennemi dans la province d'York, près du château de Sandal, à la tête de 18,000 combattants. La bataille s'engage, la fortune est favorable à cette héroïne. Le duc d'York, vaincu, tombe percé de coups ; son second fils Rutland est tué en fuyant, la tête du père est plantée sur les murs de la ville, et Marguerite marche vers Londres pour briser les fers de son mari. Bientôt elle jouit d'une nouvelle gloire ; c'est celle de voir fuir devant elle le grand Warwick, humilié d'être vaincu par une femme dans les plaines de Saint-Alban, et forcé de rendre la liberté au roi sur le champ de bataille,. 
Si Marguerite triomphe, le bouillant Warwick ne désespère pas de lui arracher la victoire. Il vole à Londres, il présente au peuple le fils d'York et dit : "Lequel voulez-vous pour votre roi, ou ce jeune prince, ou Henri de Lancastre ?" Le peuple répond : "York !" Cette acclamation porte ce prince sur le trône ; il est reconnu roi sous le nom d'Edouard IV et la tête de son père est encore plantée sur les murs d'York comme celle d'un coupable. A cette nouvelle, Marguerite rassemble 60,000 combattants, mais elle n'expose ni son mari, ni son fils ; elle livre bataille à cet audacieux faiseur de rois (c'est ainsi qu'il fut appelé par la suite) ; elle est vaincue, 36,000 soldats sont égorgés, près de Tawton, aux confins de la province d'York ; et la reine fuit en Écosse avec son mari et son fils.
Marguerite, mal secourue en Écosse, passe en France, où, rebutée par la fausse politique de Louis XI, qui commençait à régner, elle ne put que rassembler cinq cents hommes. Avec ce faible secours, elle repasse la mer ; une tempête sépare son vaisseau de sa petite flotte. Elle arrive presque seule en Angleterre, mais son courage est au-dessus des événements ! Les sources n'en sont point épuisées et ses ennemis avec étonnement la voient encore leur offrir la bataille près d'Exham. Elle la perd et fuit avec son fils : le malheureux Henri, prisonnier de son rival, rentre dans la tour de Londres. C'est dans cette occasion que, tenant son fils Edouard dans ses bras, la reine s'engage dans une forêt où les brigands la dépouillent de ce qu'elle avait de plus riche. Enivrés d'une telle capture, ces malheureux prennent querelle ensemble sur le partage, et Marguerite saisit cette occasion pour s'échapper. Accablée de lassitude, elle s'enfonçait dans le plus épais du bois, lorsqu'elle est encore rencontrée par un voleur de la bande de ces derniers. Celui-ci était prêt à la percer. Marguerite ranime son courage, elle présente au voleur son fils Edouard et d'un ton de dignité qui lui était naturel, elle lui dit : "Mon ami, sauve mon fils et ton roi." A ce nom de roi ! le voleur laisse tomber son épée, et offre à la reine tous les secours dont elle peut le croire capable. Marguerite le charge de son fils qu'elle ne peut plus soutenir. Ils sortent tous les trois de la forêt ; quelques seigneurs du parti de Lancastre se rencontrent heureusement sur leur chemin et tous ensemble fuient vers Carlisle, de là en Écosse, et peu de temps après en France, chez René d'Anjou, père de la reine.
Pendant trois ans que dura l'exil de Marguerite, il se passa bien des choses en Angleterre. Edouard devait la couronne à Warwick ; mais Edouard fut ingrat. Dans le temps que ce guerrier négociait en France le mariage de son maître avec Bonne de Savoie, soeur de la femme de Louis XI, Edouard épouse Elisabeth Woodwill et la déclare reine. Le favori outragé se plaint : il est chassé du conseil et le soutien de la couronne devient bientôt l'ennemi du prince qui la porte. Déjà un parti se lie aux intérêts de Warwick, il arme tous les bras des mécontents ; ce n'est plus la rose rouge qui dispute le sceptre à la rose blanche : c'est le maître ingrat qui repousse les coups que lui porte le sujet irrité. On se livre des combats, on négocie des meurtres, les trahisons se sucdèdent et Warwick oblige Edouard à quitter l'Angleterre. Aussitôt il va à la Tour de Londres, et replace sur le trône le prince qu'il en avait fait descendre. Edouard est déclaré usurpateur par un parlement, lâche organe de la volonté du plus fort. Cependant Edouard IV, après sept mois d'exil, rentre dans Londres et Henri VI est replongé dans la prison. Marguerite arrivait alors avec son fils, prince de Galles : elle apprend son nouveau malheur ; mais il lui reste Warwick, et rien n'est encore désespéré. La fortune dans un moment peut changer. Cette reine se nourrissait de cet espoir, lorqu'on lui apprit que Warwick, sa dernière ressource, venait d'être tué et qu'Edouard IV était vainqueur.
Qui croirait que l'infortunée Marguerite pût encore se relever de tant de désastres ! Elle rassemble une nouvelle armée et livre bataille à Edouard, près des bords de la Savern, dans le parc de Tewksbury. Ce fut la dernière ; le génie d'York l'emporta cette fois. Le jeune prince de Galles, prisonnier, fut présenté à Edouard, qui lui demanda qui l'avait rendu si hardi d'entrer dans ses Etats. "Je suis venu dans les États de mon père, répondit le prince, pour le venger et pour sauver de vos mains mon héritage." Edouard irrité le frappe de son gantelet au visage, et les historiens rapportent que les frères du roi se jetèrent sur lui comme des bêtes féroces, et l'assassinèrent. L'infortuné Henri VI, qui jusque-là avait été épargné, fut massacré dans sa prison et Marguerite n'eut la vie sauve que parce qu'Edouard espérait que les Français paieraient sa rançon. Cette reine fut rachetée pour cinquante mille écus. Elle soutint les droits de son mari et de son fils dans douze batailles et mourut en 1482.
René d'Anjou, père de Marguerite, roi de Naples et de Sicile, et comte de Provence, avait un goût extraordinaire pour tous les beaux-arts ; il aimait éperdument la poésie et la peinture ; il fit un quantité prodigieuse de vers et de tableaux. Il ornait des uns et des autres ses appartements et ses palais, et les chapelles des églises ; mais sa grande passion était de faire représenter quelques-uns de nos mystères pendant les processions des fêtes solennelles ; il n'épargnait pour cela ni dépenses, ni soins. Il s'en faisait une occupation si sérieuse, qu'étant en Provence, et ayant reçu des lettres du prince de Calabre, son fils, qui lui demandait un prompt secours, il écrivit pour toute réponse qu'il avait bien autre chose à faire et qu'il travaillait actuellement à régler la marche d'une procession.

P. GERARD (article publié en mars 1891)