F_vrier2013_002Un matin de janvier, le roi Louis XIV, voulant profiter d'une belle journée d'hiver pour aller à la chasse, demanda qu'on lui sellât son cheval favori.
L'orde fut promptement exécuté. Le roi, botté et éperonné, descendit dans la cour d'honneur, suivi de ses courtisans, et s'approcha de sa monture. Après l'avoir flattée de la main, il voulut se mettre à cheval ; saisissant de la main gauche une poignée de crins, il engagea le  pied dans l'étrier que lui tendait le grand écuyer et s'élança.
Mais la selle était mal attachée ; elle tourna sous le poids du roi. Une courroie cassa, et Louis XIV serait infailliblement tombé en arrière s'il n'y avait eu là personne pour le recevoir.
Le roi, mécontent, jeta un regard de colère sur le grand écuyer qui avait dans ses attributions la surveillance des écuries. Cet officier devint blême.
Il comprenait bien que l'accident aurait pu avoir les plus terribles conséquences si, au lieu de se produire au repos, la chute du roi était survenue pendant un galop un peu rapide.
Lui-même aurait dû vérifier le harnachement et s'assurer de sa solidité. Sa faute était réelle, mais cela ne l'empêcha pas de faire éclater sa colère sur le malheureux palefrenier dont la négligence le compromettait si gravement.
"Je te chasse, lui dit-il, pendant qu'on plaçait sur le cheval du roi une selle en bon état.
- Ayez pitié de moi, monseigneur, diait le pauvre homme, je suis père de famille. Je vous assure que je ferai désormais attention, et que rien n'arrivera plus à l'avenir.
- Va-t'en ! Je ne veux plus te voir" reprit le grand écuyer.
Cependant le cheval était sellé de nouveau. Le roi, les sourcils froncés, n'avait rien dit quoi qu'il ait failli attendre. Il monta à cheval, sans incident cette fois, et une chasse heureuse, avec des faucons bien dressés, effaça bientôt sa mauvaise humeur.
Le grand écuyer voyait son avenir compromis et restait taciturne. La journée se passa sans qu'on fît allusion à l'incident du matin.
Le soir, toute la cour se trouvait réunie comme pour une cérémonie officielle. Dans une salle du Louvre, magnifiquement éclairé par des candélabres garnis de bougies de cire, cinq tables avaient été dressées, couvertes de fine toile de Hollande et ornées de riches surtouts en argent. Le roi Louis XIV, que cette fête amusait, devait ce jour-là tirer le gâteau des rois.
Les convives étaient des princes et princesses du sang royal et quelques hauts dignitaires de la cour. A l'une des tables s'assirent les princes et seigneurs. Les quatre autres furent réservées aux dames. Cependant le roi et le dauphin présidèrent chacun une table de dames.
Quand vint le moment de tirer les rois, on apporta cinq gâteaux. Le sort désigna quatre reines aux tables de dames. Parmi les hommes, la fève qui conférait la royauté échut au grand écuyer.
Il ne fallait rien moins que cette faveur de la fortune pour ramener un sourire sur les lèvres de cet officier.
En trouvant la fève dans sa part de galette, l'écuyer ne put réprimer un mouvement de joie. Il oublia ses déboires pour être tout entier aux agréables devoirs de sa souveraineté d'un soir. De même que les quatre reines, il choisit des ministres parmi les personnes assises à la même table que lui. A vrai dire, dans ces royaumes éphémères il ne manquait que des sujets. Ensuite, il désigna un ambassadeur pour aller complimenter les reines des tables voisines.
A celle que présidait le véritable roi de France, ce fut Louis XIV lui-même qui reçut la mission d'accompagner l'ambassadrice pour être son porte-parole. Comme il aimait la pompe et la grandeur, même dans les amusements, il s'avança d'une démarche pleine de noblesse vers la table du grand écuyer, en donnant la main à l'ambassadrice dont il était le chevalier.F_vrier2013_001
Il salua d'une profonde révérence le monarque que le sort venait de choisir, et lui transmit toutes les félicitations de sa souveraine.
L'écuyer, tout heureux d'échapper à ses tristes pensées, et voyant Louis XIV bien disposé, n'hésita pas à pousser plus loin la plaisanterie.
Il complimenta l'orateur sur la façon dont il avait rempli sa mission, lui offrit sa protection, et lui dit qu'il se chargerait de lui faire une position s'il n'avait pas encore réussi à s'en créer une digne de son mérite.
Chacun se mit à rire, Louis XIV le premier. Mais le véritable souverain eut le bon esprit de vouloir faire profiter quelqu'un de la gaîté générale. Il répondit à l'écuyer que, puisque sa bienveillance l'y autorisait, il le priait de lui accorder la grâce d'un pauvre diable puni le matin pour une faute légère, dont il n'était pas le coupable.
L'écuyer comprit et promit tout ce que voulut le roi : le palefrenier garderait sa place. Louis XIV s'inclina et se retira laissant le grand écuyer tout joyeux de se sentir également pardonné.
Les mêmes cérémonieuses ambassades s'échangèrent entre toutes les tables, au milieu des rires soulevés par les folies et les allusions les plus variées. Aucune ne parut aussi charmante que celle de Louis XIV, qui avait montré que la clémence est une vertu royale, et qui avait su faire la part du pauvre dans le gâteau des rois.

Félix LAURENT