Janvier2013_001Qui n'a entendu parler de ce petit territoire, si petit qu'il ne comprend pas plus de 21 kilomètres carrés de superficie, ce qui ne l'empêche point d'être un État ? Qui ne sait que dans cet État se trouve Monte-Carlo, la Bourse du jeu, avec son tapis vert où coulent, en la saison, des flots d'or convoités par les plus âpres passions, perdus avec les plus affolants désespoirs ? Ce qui est moins connu, c'est que Monaco, bâti sur un promontoire isolé consacré par les Grecs à l'Hercule Solitaire, était au moyen âge un nid de pirates hanté par les Sarrasins et qu'après leur explusion, les Ligures s'y établirent continuèrent à piller les vaisseaux de passage dans ces parages, faisant main basse sur les cargaisons, et transportant les hommes de l'équipage sur la côte barbaresque pour les vendre comme esclaves. Au XIV° siècle les Grimaldi de Gênes entrèrent en possession de Monaco. Ils ne furent pas moins pillards que les premiers occupants de l'endroit, mais ils exerçaient leur industrie sous la protection de leurs voisins, d'abord l'Espagne, puis de la France, sous Louis XIV. Plusieurs princes de Monaco portèrent le nom impérial d'Honorius et l'un d'eux, Honorius IV, est resté célèbre par ses exactions. Jamais, en aucun pays, en aucun temps, il n'y eut, dit la chronique, pareil despote. Ces procédés des princes Monaco subsistèrent, en dépit de la civilisation, jusque vers le milieu du XIX° siècle, bien que, par une singulière ironie, ces petits souverains affectassent de prendre en pitié les malheureux, comme le témoigne la brochure publiée en 1839 par Honorius V sous le titre de "le Paupérisme en France et les moyens de le combattre".
Les Monégasques, ces le nom que l'on donne aux habitants de Monaco, savaient mieux que personne à quoi s'en tenir sur les sentiments patelins de leurs princes. Aussi n'attendaient-ils qu'une occasion pour se débarrasser de ce joug. Quand éclata la révolution de 1848 à Paris, elle eut presque aussitôt son contre-coup à Monaco, où le prince Florestan, invisible pour ses sujets, se tenait à l'abri de leurs représailles derrière des portes bien verrouillées. Les gens de Menton, qui dépendait alors de Monaco, se soulevèrent. L'autorité accourut et l'on vit descendre du rocher d'Hercule une demi-douzaine de soldats, composant toute l'armée du tyran lillipulitien. Cette poignée de braves avait la prétention de mettre fin à la rébellion rien que par son apparition. Mais les évènements prirent une tout autre tournure. Les insurgés déclarèrent qu'ils voulaient pour de bon être indépendants et ils auraient fait un mauvais parti au prince, qu'ils allaient assommer, si quelques gens d'armes ne lui avaient fait un rempart de leurs corps et ne l'avaient soustrait à la foule exaspérée.Janvier2013_002
Le prince Florestan fut réduit au petit territoire congru que lui laissa la révolution, c'est-à-dire à ses vingt kilomètres carrés de roches. C'était peu, d'autant que ses sujets, appauvris par lui-même et par ses prédécesseurs, n'avaient pas de quoi lui faire, avec la meilleure volonté, une liste civile. Le moyen de tirer des millions de ces pêcheurs et paysans pauvres ! Le prince Florestan eut alors l'idée de fonder un cercle de jeu, une banque que dirigeraient des croupiers et où tous les étrangers apporteraient leur avoir, avec l'espoir de le grossir. Les premiers concessionnaires de la banque furent Langlois et Albert. Ils eurent pour successeur Lefèbre, qui, en 1859, bâtit le Casino sur la partie nord-est du rocher. Le "trône" de Monaco était alors occupé par le prince Charles III, d'où le nom de Monte-Carlo, donné au Casino. La direction de la propriété de cet établissement échoua ensuite à M. Blanc, qui fut le Napoléon des banquiers de jeu, et donna, par la création du nouveau Casino, qui est un palais féerique, une notoriété universelle à Monte-Carlo. La vue de Monaco, représentée par notre gravue, est en effet très scénique. Le palais du prince offre également un aspect très pittoresque.

VIATOR - 1891