Françoise d'Aubigné, que Louis XIV appela Mme de Maintenon, et qi depuis lors ne porta plus d'autre nom dans l'histoire, naquit à Niort le 27 novmebre 1635. Son père, Constant d'Aubitné, baron de Surineau, était fils d'Agripa d'Aubigné, le célèbre auteur des Tragiques, mais ne possédait ni les vertus ni la probité du rude soldat-poète, ami de Henri IV. Perdu de vices, ayant mangé son bien dans sa jeunesse, toujours criblé de dettes et traqué par des créanciers, ne reculant, pour se procurer de l'argent, devant aucun expédient, sans en excepter le crime, le faux-monnayeur, meurtrier de sa première femme, traître à la religion, à sa famille, à son parti, à son pays, il passa la moitié de sa vie en prison. Accusé d'avoir noué des intelligences avec les Anglais pour former un établissement de commerce à la Caroline, il était interné au Château-Trompette de Bordeaux, lorsqu'il épousa en quatrième noces, en 1627, Jeanne de Cardillac, la fille du gouverneur de cette forteresse. Transféré aux prisons de Niort sur les sollicitations de sa femme, qui le suivit dans sa captivité, il y attendait son élargissement, quand Françoise vit le jour dans la conciergerie de cette maison de détention.
Mme de Villette, soeur de Constant d'Aubigné, vint en aide à son frère, se chargea de ses trois enfants, les emmena au château de Murçay, qui était dans le voisinage de Niort, et donna à la petite Françoise, à peine âgée de quelques jours e dénuée de tout, la même nourrice que sa propre fille. Mis en liberté par le bénéfice de l'amnistie générale des prisonnier d'Etat, à la mort de Richelieu, 1642. Constant d'Aubigné partit, avec sa femme et ses enfants, pour la Martinique, où l'on commençait à fonder des comptoirs. - "Au cours de la traversée, raconte Mlle d'Aumale, Françoise fut si mal qu'on la crut morte. Mme d'Aubigné, par un mouvement de tendresse naturelle, la voulut voir avant qu'on la jetât à la mer. Elle senti quelque artère qui battait encore et dit : Ma fille n'est pas morte. Ce qui la sauva. On doutait si peu de sa mort que le canon était prêt à tirer pour quand on la jetterait."
Devenu directeur de l'île de la Grenade, fertile mais habitée seulement de quelques Français pauvres, Constant d'Aubigné acquit une fortune considérable qu'il perdit ensuite au jeu. Il mourut en 1647, ne laissant aux siens aucune ressource. Mme d'Aubigné revint alors en France. Au retour le vaisseau qui la portait avec ses enfants faillit être pris par des corsaires.
Jeanne de Cardillac, femme d'esprit, de coeur et de vertu, ne se laissa point abattre par l'adversité, ni pendant son mariage, ni durant son veuvage. Etablie à Paris dans un petit logement au fond de la cour de la Sainte-Chapelle, pour être plus proche du palais où elle avait à disputer le bien auquel elle croyait avoir droit, elle avait été contrainte de confier de nouveau sa fille à Mme de Villette, sa belle-soeur. Françoise avait été élevée sévèrement par sa mère qui, de bonne heure, l'avait mise à de solides lectures et lui avait enseigné à soutenir avec fermeté les maux de la vie. Mme d'Aubigné, qui avait voué ses enfants à la religion catholique, eut la douleur de voir sa fille embrasser le calvinisme, dont Mme de Villette faisait profession. Enlevée à sa tante, à la suite de cette abjuration, Françoise fut confiée à une autre parente, Mme de Neuillant, qui, au dire de Saint-Simon, était l'avarice même. Cette dame, peut-être à la prière de Mme d'Aubigné, avait obtenu de la reine-mère, Anne d'Autriche, un ordre pour ramener la fille adoptive de Mme de Villette à la foi catholique. Voyant qu'elle ne pouvait triompher de l'obstination de Françoise par les exhortations, elle eut recours aux mauvais traitements et aux humiliations, obligeant la jeune fille, naguère choyée par Mme de Villette, à se vêtir de bure, à porter des saboits, à partager le repas et les travaux des domestiques, à garder les dindons. "Je commandais dans la basse-cour, écrivait plus tard Mme de Maintenon, et c'est par ce gouvernement que mon règne a commencé."maintenon
Cependant, Mme de Neuillant se lassa bientôt de la résistance de Françoise et la mit au couvent de Niort, mais comme elle ne voulait payer pour elle aucune pension, on renvoya l'enfant à sa mère, qui la plaça comme elle put chez les Ursulines de la rue Saint-Jacques, à Paris. La persuasion fit, au bout d'une longue lutte, céder Mlle d'Aubigné, qui redevint volontairement catholique dès quel eut reconnut "de quel côté était la droiture". Elle fit sa première communion et alla ensuite rejoindre sa mère, logée dans une petite chambre de la rue des Tournelles, où la pauvre veuve vivant d'une rente de deux cents livres qu'à force d'humiliations elle était parvenue à arracher à la famille de son mari.
Malgré l'exiguité de son revenu, Mme d'Aubigné allait dans le monde. Les d'Aubigné étaient de grande noblesse, et Françoise était la petite-fille d'un homme "que Henri IV avait tutoyé". Elle était devenue une grande et belle personne que l'on commençait à remarquer. On l'appelait la jeune Indienne. Les juges les plus difficiles s'accordaient à reconnaître qu'elle était, comme l'écrivait le chevalier de Méré à la duchesse de Lesdiguières, "fort belle, d'une beauté qui plaît toujours..., douce, reconnaissante, fidèle, modeste, intelligente, et n'usant de son esprit que pour divertir et se faire aimer". On parlait beaucoup d'elle chez le poète Scarron, qui réunissait autour de lui les beaux esprits du temps. Un lur, l'auteur du Roman comique eut besoin de renseignements sur la Martinique, où, quoiqu'il fût cul-de-jatte, il avait conçu le projet d'aller chercher la fortune. On lui conseilla de s'adresser à Mme d'Aubigné.
Jeanne de Cardillac lui fut amenée avec sa fille par Mme de Neuillant. Scarron avait le coeur bon malgré sa causticité. Le récit des malheurs de Mme d'Aubigné le toucha. Il eut pitié de la charmante et spirituelle Françoise, si pauvrement vêtue qu'elle en rougissait et pleurait.
Il voulut lui faire remettre une somme d'argent qu'elle refusa avec hauteur. Peu de mois après, Mme d'Aubigné mourut, et Françoise, ne pouvant plus retourner chez Mme de Villette, forcée de revenir chez Mme de Neuillant, "qui, si il faut en croire Tallemant, la laissait quasi-nue, par lésinerie" accepta l'offre que lui fit "le pauvre estropié" de l'épouser en lui reconnaissant vingt-quatre livres de dot par contrat. Le mariage fut conclu au mois d'août 1652.
Mlle d'Aubigné avait seize ans et demi lorsqu'elle devint Mme Scarron. Elle fut pour son mari une amie sincère, une compagne dévouée, elle le soigna avec tendresse dans ses souffrances presque continuelles, elle lui servit pendant huit ans de secrétaire. Elle avait vingt-cinq ans quand Scarron mourut en 1660, ne laissant que de dettes. Obligée de renoncer à la dot qui lui avait été constituée, et dont la famille du poète contestait la validité, elle se retrouva dans la plus complète misère. Mais ceux, qu'elle avait connus dans la maison de Scarron, qui était le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de plus poli à la cour, allèrent droit à la reine-mère que l'on intéressa à ce que Bussy-Rubutin appelait "cette glorieuse et irréprochable pauvreté". On obtint pour elle une pension de deux mille livres.
Cette situation précaire, qui se prolongea pendant des années, la décida à s'expatrier pour aller au Portugal élever les enfants de la reine, lorsque Mme de Montespan, qu'elle avait connue à l'hôtel d'Albret, lui fit donner un pension par le roi et lui confia l'éducation du jeune du Maine, du comte du Vexin et de Mlle de Nantes, les enfants de Louis XIV. Mme Scarron était alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. "Elle était, dit Mlle de Scudéry, grande et belle taille, mais de grandeur qui n'épouvante pas et qui sert seulement à la belle mine. Elle avait le teint uni et fort beau, les cheveux châtain clair et très agréables, le nez très fort, bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste, et pour rendre sa beauté plus parfaite, elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit, leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours ; l'enjouement s'y faisait voir tour à tour avec les attraits que la joie peut inspirer ; elle parlait juste et naturellement, de bonne grâce et sans affectation ; elle savait le monde et mille choses dont elle ne se souciait pas de tirer vanité." Cependant elle déplut d'abord au roi, prévenu contre elle. Louis XIV revint, il est vrai, peu à peu de ce préjugé défavorable. Lorsqu'il eut reconu le mérite solide de la gouvernante du petit du du Maine qui l'appelait "la Raison même", il lui fit remettre une somme de cent mille francs, comme témoignage de sa satisfaction, et avec ce bienfait de monarque, elle acheta de la terre de Maintenon, que le roi érigea en marquisat.
Malgré ces faveurs, la marquise de Maintenon, fatiguée de la cour, et obéissant aux conseils de son directeur, l'abbé Gobelin, songeait à se retirer lorsque les évènements, apportèrent un nouveau changement à sa fortune. La reine mourut et le roi, renonçant à son attachement illégitime, rompit avec Mme de Montespan. Ce fut alors que Françoise d'Aubigné, "prit la place de l'altière Vasthi". Louis XIV, sentant que la société intime de Mme de Maintenon était devenue indispensable au bonheur de sa vie, l'éleva jusqu'au rang d'épouse royale par un mariage secret, mais revêtu de toutes les formalités de l'Eglise et béni par l'archevêque de Paris, Mgr de Harlay. Ce mariage fut contracté dans le dernier mois de 1684. Louis XIV était dans sa quarante-huitième année et Mme de Maintenon dans sa cinquantième.
"La place de Mme de Maintenon, écrivait Mme de Sévigné quelques mois avant cette union, est unique ; il n'y en a point ; il n'y en aura jamais de semblable." "Reine sans le paraître, ajoute M. Gréard, elle concentra entre ses mains toutes les prérogatives." Nous n'avons pas à étudier dans cette notice littéraire le rôle qu'elle prit aux affaires générales, mais aucuns des historiens qui en ont parlé même avec le plus de préventions, ne conteste qu'elle a surtout mis sa haute position à profit pour donner à ses bienfaits un caractère élevé, généreux et durable. La fondation de la Maison royale, M. Gréard, que le titre d'institutrice soit le seul qu'elle ait voulu prendre devant la postérité," et c'est le seul qui se trouve mentionné dans son acte de décès.
Elle survécut quatre ans à Louis XIV à Saint-Cyr le 15 avril 1719. Elle y fut inhumée le surlendemain.

Charles SIMOND  -  1891