06 août 2009
La fondation de Marseille
Vous avez dû souvent entendre parler de Marseille, port sur la Méditerranée, ville très important, ayant aujourd'hui près de quatre cent mille habitants. Eh bien, je vais vous raconter l'histoire gracieuse de sa fondation.
L'an 600 avant J.-C., un marchand phocéen, Euxène, aborde sur la côte gauloise à quelque distance de l'embouchure du Rhône. Il était sur les terres du chef des Ségobriges (1), Nann, qui reçut bien l'étranger et l'invita au festin des fiançailles de sa fille.
Suivant la coutume de ses peuples, la jeune vierge choisissait librement un époux entre ses prétendants réunis autour de la table de son père.
Sur la fin du repas, d'après l'usage, la fille Nann paraît, une coupe pleine à la main ; elle promène ses regards sur l'assemblée, s'arrête en face du Phocéen et lui présente la coupe.
Nann crut reconnaître, dans le choix de sa fille, l'ordre des puissances célestes ; il salua l'heureux étranger comme son gendre et lui donna le golfe où il avait pris terre. Euxène y jeta les fondements de Marseille.
(1) Un des clans gaulois qui s'étaient maintenus dans le pays depuis l'établissement des Ligures. Les Ligures habitèrent primitivement le Sud Est de la Gaule et la Lombardie. Le clan est une tribu formée d'un certain nombre de familles.
Melle Clarisse JURANVILLE
13 mai 2009
Le siècle du comte de Saint-Germain
L'homme, vêtu de noir pour mieux mettre en valeur ses diamants, se flatte d'avoir tutoyé le Christ et d'avoir négocié avec Jules César. Sous les yeux du fameux Casanova, il change en or une pièce de cuivre. Il séduit Louis XV en lui livrant la clé d'une mystérieuse disparition. Est-il immortel, ce comte de Saint-GermainSaint-Germain, dont le tombeau est vide ?
Vers 1700, les habitants de la petite rue de l'Hirondelle, à Paris, s'inquiètent d'un propriétaire aux moeurs étranges. Il y a quelques années, maître Dumas est devenu brutalement riche. Depuis, il ne va plus à l'église et s'enferme des heures entières dans une sorte de laboratoire secret, où même sa femme ne va pas.
On l'a remarqué, tous les vendredis, vers 3 heures de l'après-midi, un horrible petit bonhomme noir, juché sur une invraisemblable haridelle, vient lui rendre visite. Le petit bonhomme attache sa monture, qui porte sur la croupe une hideuse blessure, devant la demeure de maître Dumas et monte directement dans le laboratoire, qui se trouve au grenier. Personne ne connaît l'identité de cet homme. Le 31 décembre 1700, le petit bonhomme se présente bien plus tôt. Il est 10 heures du matin quand il grimpe au grenier. Vers midi, il repart. Vers 5 heures, la femme de maître Dumas s'inquiète de ne plus entendre son mari. Quand elle force la porte du laboratoire, la pièce est vide. Maître Dumas s'est volatilisé !
La police fait fouiller la maison et sonder tous les murs. En vain. Toute la ville comment cette inquiétante disparition. On en parle même à la Cour, où le marquis de Villeret raconte l'anecdote au jeune Louis XV, qui n'est encore qu'un enfant, mais qui sera impressionné au point d'en reparler pendant des mois.
Cinquante-huit ans plus tard, un curieux gentilhomme capte tous les regards de la cour de France. Il se fait appeler comte de Saint-GermainSaint-Germain, mais l'on ignore son vrai nom. En a-t-il un, d'ailleurs, lui qui prétend détenir le secret de l'immortalité et posséder quelques dons, comme celui de la voyance ?
Pour ce qui est de l'immortalité, la vieille comtesse de Vergy raconte une étrange histoire. La première fois où le nom du comte a été annoncé, elle a tressauté : elle se souvenait fort bien d'avoir entendu ce nom-là, une cinquantaine d'années plus tôt, à Venise, où le comte de Vergy était ambassadeur.
S'agissait-il du père du comte ? "Non, de moi-même", lui aurait répondu le gentilhomme, qui se souvenait, à son tour, de la belle jeune femme qu'était la comtesse de Vergy. Stupéfaite, celle-ci lui lance : "Mais, vous auriez au moins cent ans !" Et le comte de Saint-GermainSaint-Germain aurait répliqué : "Ce n'est pas impossible, madame, je suis peut-être plus vieux qu'il n'y paraît."
Beaucoup d'histoires de ce genre circulent sur le comte quand on le présente au roi, à Versailles. Louis XV a soudain l'idée de lui soumettre le cas de maître Dumas, qui est toujours dans sa mémoire. Première surprise : le comte de Saint-GermainSaint-Germain demande au roi s'il s'agit bien du maître Dumas qui habitait rue de l'Hirondelle en 1700 ! Soit cinquante-huit ans plus tôt...
Le roi est très étonné, mais il insiste. Le comte de Saint-GermainSaint-Germain lui avoue sa réticence : "Sire, en dévoilant ce que je sais, je crains de vous exposer à certains dangers." Le roi imposant sa volonté, le comte demande un plan de Paris, localise l'ancien hôtel de maître Dumas et se concentre en paraissant oublier tout ce qui l'entoure.
Enfin il murmure : "Sire, les ouvriers qui ont cherché maître Dumas étaient de très mauvais ouvriers. Dans un angle du laboratoire, près de l'entrée, il y a une trappe dans le parquet. Plusieurs lames mobiles recouvrent l'entrée qui mène à un caveau, par un escalier entre plancher et muraille. C'est là que notre homme s'est retiré. C'est là qu'il a avalé une puissante drogue et qu'il est mort."
Le roi l'interrompt : "Etait-ce bien le diable qui venait le voir ?"
Le comte de Saint-Germain réplique : "Je crois plutôt que c'est maître Dumas qui allait voir le diable... Mais je ne peux en dire plus à Sa Majesté, à moins qu'elle ne se fasse rose-croix. Il y a là de terribles secrets !"
Dès le lendemain, poussé par Mme de Pompadour qui protégeait le comte, le roi demandait l'ouverture d'une nouvelle enquête sur cette vieille affaire. Son lieutenant de police criminelle devait effectivement découvrir la trappe dont avait parlé le comte de Saint-Germain, l'escalier secret, le caveau et, enfin, le corps de maître Dumas, une coupe près de lui, dans laquelle se trouvait encore une boulette d'opium.
Tout ce que l'étrange personnage avait dit était vrai.
Ses contemporains ne savaient quasiment rien de lui. Ni de son pays d'origine, ni son vrai nom, ni même son âge. On trouve seulement sa trace à Londres vers 1743 et à Paris vers 1758, ainsi que chez le landgrave de Hesse en 1784, puisque c'est là qu'il a officiellement terminé sa vie. En fait, on devait le retrouver à une réunion maçonnique l'année suivante... Et les fouilles pratiquée dans son tombeau ont révélé que celui-ci était vide. L'inscription de la pierre continue à nous défier : "Celui qui se faisait appeler le comte de Saint-Germain et Welldone et dont on ne sait rien de plus repose dans cette église."
D'où pouvait-il venir ? On a pensé qu'il avait pu naître en 1710, à San Germano, et qu'il était le fils d'un percepteur. Eliphas Lévi, le grand occultiste du XIXe siècle, affirmait, de son côté, que le comte de Saint-Germain était né à Lentmeritz, en Bohême, à la fin du XVIIe siècle et qu'il était le fils bâtard d'un noble rosicrucien déchu.
La date avancée par Eliphas Lévi est vraisemblable et les convictions ésotériques du père pourraient expliquer les talents mystiques du futur "comte" et ses connaissances particulières dans les sciences occultes. Il est même possible que le comte ait été, par la suite, élevé à un très haut grade de l'Ordre des Rose-Croix. Certains auteurs ont même affirmé qu'il pouvait être Christian Rosenkreutz en personne, le fondateur de cette confrérie secrète, qui aurait ainsi trouvé le secret de l'immortalité.
Une chose est sûre : le comte de Saint-Germain était à la fois très doué et très riche. Il avait un don certain pour les langues et parlait couramment le français, l'anglais, l'hollandais et le russe. Il affirmait, en outre, parler le chinois, l'hindou et le persan.
Sur sa richesse, plusieurs témoignages nous sont parvenus. Quand il commence à faire parler de lui, vers 1740, le comte de Saint-Germain à l'allure d'un homme qui aurait entre trente et quarante ans. Dans les salons de Vienne, ses vêtements attirent l'attention. Alors que ses contemporains s'adonnent à la soie colorée et aux rubans voyants, il ne porte que du noir. Sans doute pour rehausser l'éclat des diamants qu'il porte à plusieurs doigts, à son gousset et à sa tabatière. Chez lui, le diamant semble d'ailleurs être une passion : on raconte qu'il en a les poches remplies et qu'il s'en sert comme monnaie.
Dans ses Mémoires, Mme de Pompadour affirme que le comte de Saint-Germain parvenait à fabriquer d'énormes diamants avec plusieurs petits et qu'il avait le pouvoir de faire grossir les perles. Casanova, qui l'a rencontré à plusieurs reprises, raconte que le comte de Saint-Germain lui a, un jour, demandé une pièce de cuivre de quelques sols qu'il a posée sur une sorte de graine noire ; il a soufflé dessus avec une pipette en verre et il a posé le tout sur un charbon ardent : une fois refroidie, la pièce était une pièce... d'or !
Bien entendu, on pourrait parler d'habile manipulation.
Le comte de Saint-Germain avait, en société, de curieuses manières : invité à un repas, il ne profitait pas des meilleurs plats et dînait d'eau minérale, ce qui lui permettait de parler du début du repas à la fin et, probablement, de mieux captiver ses auditeurs. Mais peut-être n'était-il que végétarien, une discipline de vie qui serait tout à fait compatible avec ses pouvoirs paranormaux incontestables.
D'autres ont vu en lui un redoutable espion. S'il est vrai qu'il a été mêlé de très près aux affaires diplomatiques de son temps, a-t-il réellement usé de ses pouvoirs à des fins politiques ?
06 avril 2009
La jeunesse de d'Artagnan
On ne savait rien de précis sur l'origine de la querelle des seigneurs de Pouyastruc et d'Artagnan, qui datait, suivant la tradition, de la première croisade. Ce qui était certain, c'est que jusqu'au jour où le comte de Comminges, dont ils étaient vassaux, les eut menacés de terribles représailles, un serviteur de Pouyastruc ne pouvait s'égarer sur les terres de d'Artagnan, ou un manant de d'Artagnan marauder dans les bois de Pouyastruc sans qu'il fût immédiatement appréhendé et pendu haut et court.
Aussi disait-on, en Béarn : s'accorder non point comme chiens et chats, mais bien comme Pouyastruc et d'Artagnan.
Le manoir de d'Artagnan était sis, entre Tarbes et Rabastens, sur les bord d'un gave bleu, au pied d'un coteau fleuri de bruyères et de rhododendrons. Au commencement du règne de Louis XIII, l'aile droite du castel n'était plus habitée que par la bise et les chouettes ; l'aile gauche et le donjon servaient aux appartements. Là était né, en 1607, Jacques-Onfroy, le dernier du nom.
A l'âge de quinze ans, Jacques-Onfroy, élevé loin des villes, dans un pays où la nature, par la puissance de son soleil et la splendeur de ses sites, forme à son image les hommes qui en sont issus, était devenu, à courir les montagnes et à vivre avec les paysans, un garçon solide, en mêmet temps que les leçons savantes de son père l'avaient rendu très habile au métier des armes.
M. d'Artagnan était fier de son fils, en qui il avait mis toutes ses espérances ; c'était sa vengeance de gentilhomme pauvre contre le riche seigneur de Pouyastruc, propriétaire de grands domaines mais père d'un enfant malingre, que son orgueil et sa méchanceté avaient fait haïr dans tout le pays.
Quand le jeune Henri de Pouyastruc, suivi de son écuyer, le sieur de Bernac, un colosse, et Pancrazio, son maître d'armes, un Italien sournois, traversait les villages, il fallait s'incliner très bas sous peine d'être bâtonné.
On ne s'inclinait pas devant Jacques : on lui souriait et on l'aimait, car il était bon et brave.
Il n'avait, lui, ni écuyer ni maître d'armes ; quand il courait les champs, c'était avec son inséparable Jeannot, un paysan de son âge, déluré et malin, sans pareil pour pêcher les truites du gave, dénicher les pies ou prendre aux collets les lapins.
Or, par une belle matinée de printemps, Jeannot découvrit non point une truit à ses hameçons, ni un lapin à ces lacets, mais une nichée de fauconneaux piallant, tout duveteux et bientôt prêt à prendre leur vol.
Des faucons ! Jeannot ne voulait point priver son maître de l'agrément d'une si belle prise, car la fauconnerie était un plaisir de noble entre tous. D'un bond il fut au château. Le jeune d'Artagnan s'éveillait.
"Combien sont-ils ? s'écria-t-il en sautant du lit aux premiers mots.
- Trois, seulement...
- Achève.
- C'est au saut du grave.
- Eh bien ?
- Sur les terre de Pouyastruc.
- Un nid est à qui le trouve. As-tu peur ?
- Oh ! nenni... Souvenez-vous pourtant que messire Henri a plusieurs fois assuré qu'il vous ferait bâtonner, s'il vous prenait chez lui.
- Bâtonner un d'Artagnan ! Jeannot, mon ami, ce sont deux mots qui ne s'entendent pas mieux ensemble que d'Artagnan et Pouyastruc. N'oublie pas que j'ai promis de couper les oreilles à qui les accoupleraient devant moi. Méfie-toi pour les tiennes - en route !"
Ce disant, Jacques-Onfroy mit un pourpoint, jadis bleu d'azur, se coiffa sur l'oreille d'un béret orné d'une plume de paon, et sorti, ayant au côté, trop longue pour sa taille, une épée qui lui battait les mollets.
Le saut du grave était un rocher abrupt d'où le torrent tombait à pic. Les oiseaux de proie avaient bâti leur nid à mi-roc, dans un trou à fleur de pierre, à vingt pieds du sol, et l'ascension pouvait être périlleuse sans l'habitude et l'adresse des montagnards. Aussi, en prévision d'une descente plus difficile encore, puisqu'il faudrait protéger le nid, Jeannot avait-il apporté une longue corde.nfant avaient suivi les bords de la rivière, qui roulait avec bruit dans son lit rocailleux. Ils la traversèrent sur un tronc de sapin, jeté en travers par un coup d'orage, et passèrent sur le domaine de l'ennemi héréditair des d'Artagnan. Au-dessus de leur tête, le tiercelet (mâle), inquiet pour sa progéniture menacée, tournoyait dans le ciel. Ils se hissèrent après mille efforts, en s'aidant des aspérités et des racines, jusqu'à un plateau étroit d'où l'on dominait la vallée. A portée de leurs mains, les fauconneaux craintifs s'étaitent tapis dans une infractuosité. Les jeunes chasseurs voulurent reprendre haleine ; mais quand ils se retournèrent, quelle ne fut pas leur stupeur en voyant, au pied du rocher, Henri de Pouyastruc, Pancrazio et le sieur de Bernac, qui les regardaient en ricanant :
"Eh bien, mon petit monsieur d'Artagnan, nous chassons donc sur les terres du voisin ? disait Henri sur un ton persifleur.
- Comme vous voyez, mon grand monsieur de Pouyastruc ! répondit Jacques sans s'émouvoir?
- Par mon ancêtre Godefroid, qui monta le premier à l'assaut de Jérusalem, me voici forcé de vous faire bâtonner comme un manant, Messire !
- Il faudra d'abord monter me prendre, mon cher baron ; sinon c'est moi qui descendrai pour vous tirer les oreilles !
Des compliments furent un instant échangés avec cette aménité ; enfin Henri, comprenant qu'il n'aurait pas le dernier mot, serra les dents, et se tut.
Le sieur de Bernac, qui préférait l'action à la discussion, n'hésita pas, lui, à tenter l'assaut ; une pierre adroitement lancée par Jeannot l'arrêta, du rest, au premier essai d'escalade, et refroidit singulièrement son ardeur.
Alors l'Italien donna son avis :
"Jé pensé, dit-il, qu'il vaut mioux là prendré par la faminé. La faminé fait sortir lé loup dou bois."
L'héritier des Pouyastruc se rangea à cette opinion, et les trois alliés s'assirent au bord du gave, sur le gazon.
Jacques et Jeannot étaient assiégés.
Une heure, deux heures passèrent.
Jacques s'était installé commodément, et sifflotait d'un air dégagé en balançant ses jambes dans le vide. Le jeune paysan, plus soucieux, s'impatientait.
"Je mangerai bien un morceau de pain ! murmura-t-il.
- Notre déjeuner se prépare, répondit d'Artagna avec calme, et bientôt on nous apportera, avec un pain blanc, un petit vin d'Armagnan comme on en boit rarement sur la table de mon noble père."
Jeannot, persuadé que c'était une moquerie, n'insista pas, mais pensa que ce genre de plaisanterie est déplacé quand l'estomac est vide.
Du côté des assiègeants on s'énervait d'attendre ; l'Italien se promenait et usait le temps à décapiter les marguerites en les cinglant de son épée ; Henri tapait du pied ; le sieur de Bernarc bâillait.
"Bernarc, dit tout à coup Henri, vous allez vous rendre aux Esclots, qui sont plus rapprochés que Pouyastruc, et vous nous rapporterez des victuailles. J'ai faim. Surtout, silence sur ce qui se passe ici !
- Cependant, voulut observer l'autre en jetant un coup d'oeil inquiet vers d'Artagnan...
- Zé souis là !" fit Pancrazio.
L'écuyer avait à peine disparu dans le taillis, que d'Artagnan, se penchant vers son compagnon, lui glissa rapidement ces mots : "Attention, fais comme moi !" et, profitant de ce que l'Italien avait le dos tourné, il dégringola de son roc avec l'agileté d'un écureuil, en criant :
"Jeannot ! Sus au petit ! sus !"
Le maître d'armes avait fait prestement volte-face, et avait instinctivement tiré l'épée, en disant :
"Vous né passerez pas ! Zé vous pourfendrais plous tôt !
- Zé crois que zé passérai, au contraire !" répliqua Jacques-Onfroy moqueur.
Les lames se choquèrent et se tâtèrent. Pancrazio riait à belles dents du juvénile enthousiasme de son adversaire. Lui, bretteur redouté, pensait avoir raison en quelques minutes de ce gamin, et voulait s'amuser ; mais, dès les premières passes, il se prit à réfléchir et à surveiller son jeu...
Jacques, profitant de cette confiance, l'avait piqué à la poitrine, et c'était juste si le maître d'armes s'était trouvé à la parade.
"hé ! fit-il, il paraît qué nous connaissons l'escrimé à la française... Nous allons prendré la méthoda italiané. Zé né sérais pas mécontent dé riré un poco !"
Il se mit à bondir à droite, à gauche avec une adresse de singe.
"Tou savais céloui-là, pétit !... Régardé cetté botté !... Paré cellé-là !"
Il plaisantait, mais le jeune homme ne rompait pas d'une ligne, ne se découvrait pas, et arrivait toujours à la riposte au grand étonnement de l'Italien. En même temps il surveillait Jeannot... lequel ne perdait point son temps.
"Ohé, Jeannot, commandait Jacques... donne-lui un croc-en-jambe. Très bien. Coupe ta corde en trois, je te dirai pourquoi... Parfait... Maitenant ficelle-moi le petit bonhomme... Et à nous deux, signor Pancrazio !" Vous dites donc que vous voulez "mé pourfendré à l'italiané"... Vous vous y prenez mal. Suivez plutôt les conseils. Voici comment on attaque... ce coup se pare ainsi... une feinte, maintenant... puis vous liez l'épée très simplement... et par une secousse légère... hop !... vous faites - comme ceci - sauter l'arme de votre adversaire... dans le gave ! Le signor Pancrazio se trouve alors désarmé. - Et si vous vous faites un pas, vous êtes mort !"
Le spadassin s'était trouvé les mains vides, sans savoir comment son épée en était sortie... Il restait hébété.
"Zé souis battou ! avoua-t-il. Zé souis battou ; zé mé rends !"
Il dut, à son tour, se laisser ligoter avec le deuxième bout de corde de Jeannot. Pancrazio et le dernier des Pouyastruc gisaient maintenant au pied du rocher et ne soufflaient mot.
Mais il en manquait un.
Or le sieur de Bernac ne tarda pas à paraître, porteur d'un panier au ventre rebondi. Il marchait allègrement. Par malheur, sur la lisière du bois son nez rencontra - fâcheuse rencontre - la pointe de l'épée de d'Artagnan, qui s'était dissimulé derrière un gros chêne.
Avant d'être remis de sa frayeur, il était attaché avec le troisième morceau de chanvre, que la prévoyance de Jacque avait réservé à son intention.
Les trois prisonniers furent placés côte à côte, sous l'oeil des vainqueurs, qui s'étendirent nonchalamment sur la fougère.
"Je te disais bien, déclara le jeune d'Artagnan en ouvrant le panier aux provisions, que notre déjeuner était en route !... A table, Jeannot ! Voici le pain blanc annoncé et le petit armagnac, plus un poulet dodu, et du blanc fromage de chèvre. Trois verres ! Celui-ci est de trop !" ajouta-t-il en le lançant dans le torrent.
Et, se versant une rasade :
"A votre santé, baron de Pouyastruc !" fit-il.
Henri était pâle de colère ; le sieur de Bernac roulait des yeux effarés ; seul insouciant, l'Italien, rêveur, cherchait à reconstituer dans son esprit le coup merveilleux qui l'avait désarmé.
La collation terminée, d'Artagnan dit à Jeannot :
"Va chercher les faucons."
Il fit lever les prisonniers, et quand le petit paysan fut revenu, il commanda "En route !" indiquant de la pointe de son épée qu'il était inutile de résister.
L'arrivée au castel de d'Artagnan fut triomphale. Parvenu dans la cour d'honneur, il rangea à droite - côté des chouettes - Henri de Pouyastruc et le sieur Bernac, et, ayant assemblé les paysans et les serviteurs, il se plaça sur le perron de gauche :
"Messire de Pouyastruc, dit-il, vous avez un manoir crénelé aux tours puissantes, aux murs inébranlables : notre castel tombe en ruines ; vous avez des terres immenses : nos récoltes nous nourrissent à peine. La fortune vous sourit, et cependant vous avez le coeur lâche, puisque vous me faites attaquer par deux hommes d'armes, moi, un enfant ; et cependant vous avez l'âme basse, puisqu'un jour ne se passe sans que vous nous railliez méchamment. Souvenez-vous donc de ces mots : Si désormais, vous ou quelqu'un des vôtres, par calomnie ou violence, touche au nom de d'Artagnan, foi de gentilhomme, j'irai prendre le haut baron de Pouyastruc votre père derrière ses murailles, jusque dans son donjon, et je le ferai pendre comme un manant !
- C'est qu'il en est capablé, lé petit ! murmurati Pancrazio, conquis par cette bravoure.
- Maintenant, détachez-les, et renvoyez-les !" dit Jacques.
Henri, blessé dans son orgueil, pleurait de rage ; il s'enfuit en courant pour cacher plus tôt sa honte d'être bafoué ; de loin, l'écuyer et le maître d'arme suivaient mélancoliquement.
Quand ils furent hors de vue, M. d'Artagnan, qui avait assisté à cette scène, ouvrit ses bras à son fils :
"Jacques-Onfroy, s'écria-t-il, tu seras maréchal de France !"
Quarante ans plus tard, cette prédiction se réalisait.
J. JACQUIN
17 novembre 2008
La Rose Rouge - Episode historique
Loin du champ de bataille que parsemaient les morts, une voiture de maraîcher fuyait, traversant rapidement les vastes plaines du sud de l'Ecosse. Ceux qu'emportait ainsi le misérable véhicule, c'étaient une reine et un fils de roi.
C'était en l'an 1463. La guerre civile déchirait alors l'Angleterre ; les Lancastre et les York se disputaient le trône, et la nation divisée, combattait pour eux sous leurs deux emblèmes, la Rose rouge et la Rose blanche. Et voici, qu'après d'éclatantes victoires, la fortune s'était tournée contre Henri VI de Lancastre. Ce roi faible et bon, ce rêveur à qui la couronne pesait lourdement, s'abandonna à la tristesse et au désespoir. Marguerite d'Anjou, cette princesse admirable, que se beauté autant que son courage ont rendu fameuse, prit en main la cause de son mari et lutta avec une énergie surhumaine ; le jeu des armes est hasardeux : elle fut vaincue. Fugitive maintenant, elle partait avec son fils, le jeune prince de Galles. Toujours confiante dans l'avenir, sans découragement et sans lassitude, elle allait chercher ailleurs des renforts pour la revanche et la victoire.
Assis tout au fond de la voiture, le petit prince de Galles regardait avec effroi les horizons nouveaux qui s'ouvraient devant lui ; il n'avait que dix ans ; c'était un enfant ; et cette guerre sans pitité, et ces revers, et cette fuite, tout le consternait. Sa mère se retourna vers lui ; une expression de douceur infinie rayonnait maintenant dans ses yeux.
"Vous êtes triste ? dit-elle. Parce que quelque chose est perdu, vous croyez que tout est compromis ? C'est pour votre trône que nous luttons, mon enfant. Ayez confiance ! Vous avez le droit pour vous : Dieu vous soutiendra.
- Et nous sommes vaincues, et nous fuyons ! murmura le jeune prince.
- Mais qu'importe ! reprit Marguerite avec force. Je parcourai, s'il le faut, tous les royaumes du continent ; j'implorerai, j'exigerai des renforts pour continuer la lutte. Et le succès sera d'autant plus éclatant qu'il aura été plus retardé !... Ne savez-vous pas, continua-t-elle en souriant, que la Rose rouge est une fleur vivace et triomphante ? Ayez confiance : l'orage peut l'incline, - il ne l'effeuillera pas."
Au même moment, la voiture s'arrêta. Le soldat qui la conduisait se retourna vers la reine.
"Majesté, dit-il, il faut ici recommander notre âme à Dieu !
- Que se passe-t-il donc ? demanda Marguerite.
- Voyez ce bois, - et l'homme montrait du bout de son fouet une forêt sombre et épaisse qui s'étendait devant eux, - nous allons la traverser. C'est là que se sont réfugiés tous les brigands du royaume, depuis le commencement de la guerre. Je dis : "Recommandons notre âme à Dieu !"
- Allez ! répondit simplement la reine.
- Pourtant... murmura le prince de Galles.
- Allez ! répéta Marguerite d'Anjou. Si la crainte habitait au coeur des rois, que deviendraient leurs peuples ?"
La charette s'engagea sous le couvert des arbres. La route était mauvaise, semée de branches et de racines, creusée de profondes ornières, défoncée par les pluies ; le cheval n'avançait que lentement ; son conducteur avait dû descendre du siège pour le mener par la bride. Et la forêt, à mesure qu'on s'y enfonçait, devenait plus sombre encore ; de temps à autre, un oiseau s'envolait, une brindille tombait ; et l'on pouvait juger de la profondeur du silence qui planait sur cette forêt, à la nature des bruits qui suffisaient à la troubler. Les fugitifs ne parlaient pas. On fit ainsi deux ou trois milles, sous le sapins et les chênes.
Tout à coup, au croisement de deux chemins, un froissement violent agita les feuilles ; le soldat se jeta en arrière et sortit son épée. Au même instant, cinq ou six hommes déguenillés bondirent, le poignard au poing, et se précipitèrent sur le malheureux. Il essaya de résister : frappé mortellement, il roula sous les pieds de son cheval.
"Rendez-vous !" cria alors un des brigands à la reine.
Marguerite d'Anjou descendit de voiture, et, s'appuyant au marchepied, étendit ses bras devant son fils.
"Aurez-vous le courage de frapper une femme ? dit-elle d'une voix ferme en regardant bien en face les agresseurs. Vous passerez sur mon corps avant d'arriver à mon fils !"
Les bandits s'arrêtèrent. Ces fières paroles les étonnaient. Ils étaient intimidés par la beauté et la majesté de la reine, par l'énergie de son regard.
"Vous devez être des fugitifs, des exilés, dit l'un d'eux. Vous cachez certainement de l'or dans votre voiture. Donnez-le nous, et nous vous laisserons aller."
Marguerite prit alors sous le siège de la charrette le coffret où elle avait renfermé ses diamants, et le jeta aux pieds de son interlocuteur.
"Ramassez !" dit-elle avec mépris.
L'homme ricana.
"Ce n'est pas de bon coeur que vous nous faites ce cadeau, hein ? N'importe, on gardera quand même la voiture et le cheval. Allez !"
Marguerite d'Anjou donna la main à son fils terrifié, et tous deux s'éloignèrent. Ils marchèrent assez longtemps. L'enfant tremblait.
"Reprenez donc courage ! lui dit la reine. Ne vous avais-je pas dit qu'on ne vous toucherait pas ?
- Mais j'entends marcher sous les arbres, répondit l'enfant. Je suis sûr qu'on nous suit !"
Marguerite écouta.
"Vous avez raison, dit-elle. Attendons !"
Un homme sortit alors du taillis. C'était un des bandits qui venaient de dévaliser les deux fugitifs.
"Que voulez-vous encore ? lui demanda la reine.
- Je veux savoir qui vous êtes.
- Pourquoi ?
- Je veux le savoir... Je pourrai vous servir, peut-être.
- Un voleur !... Nous servir !...
- Il est des jours, répondit le vagabond avec une certaine majesté, il est des jours où l'on se lasse du crime, où la pitié vient émouvoir le coeur le plus endurci. Ne me répondrez-vous pas ?
- Eh bien ! s'écria alors Marguerite, puisque Dieu a voulu m'abaisser jusque-là, ayez donc pitié de la reine et du fils du roi !
- Je le pensais, répondit l'homme. Vous êtes vaincue, et vous fuyez. Seule avec votre enfant, vous serez massacrée avant d'arriver au but. Voulez-vous de moi pour compagnon et pour guide ?"
La reine regarda longuement cet étrange bandit. Il semblait qu'elle eût voulu pénétrer son âme.
"Il est, dans la vie, des rencontres singulières ! murmura-t-elle ; enfin... Venez !..."
A partir de ce jour, l'ancien bandit ne quitta plus la reine d'Angleterre. Il parlait peu, et toujours avec un profond respect, à ceux qu'il conduisait. Il les guida ainsi à travers le pays, sut écarter les obstacles, parer à tous les dangers ; et il les amena sains et saufs jusqu'au port de la mer d'Irlande où ils allaient s'embarquer. Marguerite d'Anjou avait fini par mettre toute sa confiance en lui.
"Qui sait ? se disait-elle, qui sait quel nom et quelle fortune sont cachés sous les haillons de cet homme ? Sans doute, il a commis des crimes ; pris de remords, il a voulu les expier ; et Dieu l'a placé sur notre toue pour donner, à nous le salut, à lui le pardon !"
Lorque les fugitifs furent sur le point d'embarquer, Marguerite d'Anjou tendit à son guide une bague enrichie de diamants.
"Ce n'est pas un paiement, dit-elle ; c'est un souvenir."
... Le navire prenait le large. Debout à l'arrière, Marguerite et son fils contemplaient les terres anglaise. Seul sur le port, immobile, un homme de haute taille les regardait s'éloigner : c'était leur guide. Avant de le perdre de vue, la reine lui fit un signe d'adieu ; il y répondit en se découvrant lentement, puis il partit et disparut.
"O Mon Dieu ! murmurait-elle, ce n'est pas aux puissants de la terre que vous donnez votre bonté, et les humbles de ce monde sont seuls grands près de vous ! Reine, voici que je parcours les royaumes pour implorer, vainement peut-être, la sauvegarde des rois : et celui qui les hommes maudissent m'a tendu la main, et m'a délivrée !"
Auguste BAILLY
28 septembre 2008
Il faut des époux assortis
Lorsqu'un mari est frileux et que sa femme craint la chaleur, quelle solution adopter pour que tous deux puissent dormir dans la même chambre ?
Tel fut le problème qui se posa pour Napoléon et l'impératrice Marie-Louise. Avant d'avoir épousé l'archiduchesse d'Autriche, presque en toute saison, l'empereur faisait faire du feu dans sa chambre.
Survint Marie-Louise, princesse élevée de façon sévère dans le glacial palais de Schoenbrunn. Dès qu'elle eut de l'emprise sur son mari, l'impératrice exigea que, dans sa chambre, le feu ne fût jamais allumé.
- Louise, couche chez moi, disait parfois Napoléon à sa seconde femme.
- Il y fait trop chaud, répliquait Marie-Louise avec son rauque accent allemand.
Mari aimant, l'empereur dut maintes fois se résigner à grelotter auprès de sa chère Louise. Une simple femme tenait en échec le grand conquérant !
26 février 2008
La ruse de Jean Chauldrier
Seul, enfermé dans son cabinet de travail, Messire Jean Chauldrier, maire de la Rochelle, réfléchissait profondément.
C'était un bon citoyen et un ardent patriote que messire Jean Chauldrier. Il gémissait de voir sa ville au pouvoir des Anglais.
Déjà, il avait dit au roi de France que les Rochellois n'accepteraient la domination étrangère que des lèvres, et non du coeur. Cette fidélité ne s'était pas démentie ; aussi Edouard III, roi d'Angleterre, tenant à s'assurer la conservation de cette place importante, songeait-il à enlever les notables habitants de La Rochelle, et à les remplacer par une colonie anglaise. Cette menace avait excité la colère de Jean Chauldrier et de ses concitoyens, et en ce moment même, le maire cherchait le moyen de se débarrasser des oppresseurs, d'un seul coup et par la force au besoin.
Les circonstances étaient favorables. Les troupes Anglaises s'étaient éloignées pour se porter au devant du connétable Du Guesclin, qui avait fait une pointe du côté de Poitiers. Il ne restait à La Rochelle que la garnison du château. Mais ce château dominait la ville et ses fortifications.
Jean Chauldrier résolut d'employer la ruse. Le chef de la garnison Anglaise était un capitaine nommé Philippe Mancel. Il possédait la réputation d'un soldat courageux, mais il avait un défaut, qui n'était pas rare à cette époque ; il ne savait pas lire. Le maire se promit d'en profiter. Il chercha dans ses archives une lettre que le roi d'Angleterre lui avait adressée, deux ans auparavant. C'était une feuille de parchemin marquée d'un large cachet rouge. Muni de cette pièce, Jean Chauldrier se rendit au château et fut introduit auprès de Philippe Mancel.
"Que désirez-vous, Messire, demanda l'Anglais d'une voix rude ?
- Capitaine, répondit le maire sans se troubler, je vous apporte une lettre du roi d'Angleterre que je viens de recevoir."
C'était un mensonge que faisait Jean Chauldrier en parlant ainsi ; mais il risquait sa vie pour son pays. Il était excusable. Philippe Mancel prit le parchemin. Il regarda l'empreinte marquée sur la cire rouge, et, reconnaissant les armes d'Angleterre, il se montra satisfait. C'était bien une lettre du roi.
Mais il fallait savoir ce qu'elle contenait. Le capitaine eut recours à toute son habileté pour se faire dire par le maire ce qu'il ne pouvait pas lire lui-même.
"Vous avez vu ce que m'écrit le roi ? demanda-t-il à Jean Chauldrier ?
- Oui, capitaine.
- Répétez-le, pour voir si nous sommes d'accord.
- Le roi vous ordonne de passer une revue de votre troupe sur la place de La Rochelle, afin d'en imposer à la population, et à la fin de la revue, je vous paierai, à vous et à vos hommes, ce qui vous est dû pour l'arrièré de votre solde."
Les yeux du capitaine brillèrent de plaisir.
"Vous êtes prêt à exécuter cet ordre ? demanda-t-il.
- Demain, je serai prêt.
- Soit, reprit d'une voix brusque le capitaine qui ne voulait pas laisser paraître son contentement ; demain, à six heures, je passerai la revue sur la place."
Jean Chauldrier quitta le château avec la certitude que Philippe Mancel, alléché par l'appât de l'argent, commettrait l'imprudence de se risquer dans la ville. Il se hâta de rentrer chez lui, non pour rassembler une grosse somme, mais pour réunir les notables, et leur donner ses instructions. Lui-même parcourut, le soir, tous les quartiers de La Rochelle, afin de prendre ses dispositions.
Le lendemain, le capitaine, exact au rendez-vous, fit abaisser le pont-levis et se rendit sur la place à la tête de cent cinquante soldats. Il n'en laissait que dix à la garde du château. A peine la revue était-elle commencée, que de chaque maison des quartiers éloignés sortaient des hommes armés, qui formaient bientôt une troupe imposante, et se plaçaient de façon à couper aux Anglais le chemin du château.
Quand il s'aperçut de ce mouvement, Philippe Mancel voulut s'y opposer, mais de chaque rue débouchèrent des compagnies de bourgeois armés. Les fenêtres se garnirent d'archers et d'arbalétriers. Le capitaine comprit que toute résistance était impossible. Abrités derrière les épaisses murailles d'une citadelle, cent cinquante hommes peuves dominer une ville. Mais dans les rues, ils seraient écrasés par la foule. Furieux d'avoir été trompé, fou de rage, Philippe Mancel fut obligé de se rendre.
Le maire, après avoir désarmé ses prisonniers, les fit conduire devant le château, menaçant de les exterminer jusqu'au dernier si on ne lui ouvrait pas les portes. La petite troupe laissée dans la citadelle, n'attendant pas de secours du dehors, se soumit à son tour, et les Rochellois triomphant furent maîtres de la place.
Ils se hâtèrent d'avertir Du Guescli, qui vint prendre possession de la ville, au nom de Charles V.
Jean Chauldrier fut anobli et magnifiquement récompensé. La Rochelle reçut des privilèges importans pour prix de sa fidélité. Quant au roi d'Angleterre, Edouard III, il put méditer à loisir sur l'inconvénient de confier la garde des places fortes à des officiers qui ne savent pas lire.
Félix LAURENT
18 décembre 2007
Françoise-Marie de Bourbon, duchesse d'Orléans
Nous allons pénétrer dans un singulier intérieur, car comment désigner autrement celui de Philippe de France, duc d'Orléans, de ce prince destiné à attacher son nom au souvenir d'une régence si préjudiciable à la constitution morale de notre pays ; un intérieur peu propre à l'éducation de six princesses qui y auraient vainement cherché, non pas de bons exemples, mais même l'appui le moins exigeant. Aussi ont-elles presque toutes répondu à l'éducation qu'elles y reçurent. L'aînée étonna une cour, assurément des moins scrupuleuses, par des excès que pourrait seul excuser un état évidemment maladif au moral comme au physique ; la seconde se montra honnête, mais aussi fantasque que le peut souhaiter la plus libre fantaisie ; deux autres affichèrent des excentricités peut compatibles avec la plus élémentaire raison. Les deux dernières seules furent honnêtes, sages, et leurs courtes existences reposent au milieu de ces écarts et de ces insanités. Toutes, d'ailleurs, vécurent peu, car celle qui prolongea le plus longtemps sa vie, l'abbesse de Chelles, mourut à quarante-cinq ans.
Il suffit d'entrer dans cet intérieur du Palais-Royal, pour comprendre la mauvaise direction donnée à ces princesses, et bien voir que ce n'est pas à elles seules qu'incombe la responsabilité de leurs folies. Le caractère du duc d'Orléans est trop connu.
Son épouse Françoise-Marie, légitimée de France, fille de Louis XIV et de la marquise de Montespan, soeur par conséquent de la duchesse de Bourbon, du duc de Maine et du comte de Toulouse.
Cette princesse vint au monde le 9 février 1677, au château de Maintenon, lors du raccommodement qui eut lieu après la rupture provoquée par le jubilé de 1676. Elle reçut le nom de Mademoiselle de Blois et fut élevée comme les autres enfants de la marquise de Montespan par Madame de Maintenon. Son père résolut de bonne heure de l'unir au duc de Chartres, désirant avant tout établir ses bâtards avec le plus de grandeur possible ; la soeur aînée de Mademoiselle de Blois avait déjà épousé le duc de Bourbon ; la fille de Mademoiselle de La Vallière, était veuve du prince de Conti. Cette fois Louis XIV voulait le fils du premier prince du sang. Il savait le mauvais effet causé dans le public par ces hymens princiers, mais il s'en préoccupait peu ; seulement dans cette circonstance il éprouva un certain embarras à vaincre la répugnance de son frère et surtout la hauteur de sa belle-soeur, la princesse Palatine, aussi attachée que pouvait l'être une Allemande à la noblesse de la maison et particulièrement portée à abhorrer les bâtards. Le duc d'Orléans fut cependant gagné, et le duc de Chartres entraîné par l'abbé Dubois, son répétiteur, qui, d'une part lui fit peur du roi et de son père, et, d'autre part, comme le dit Saint-Simon, "lui fit voir les cieux ouverts" s'il acceptait. Restait Madame qui, ayant eu vent de ces intrigues, adressa à son fils les plus vives remontrances et obtint de lui l'engagement formel de ne pas céder aux instances dont on le harcelait. Louis XIV résolu à ne plus attendre davantage l'accomplissement d'un mariage auquel il tenait désormais d'une manière absolue puisqu'il était en quelque sorte devenu public, fit venir le duc de Chartres dans son cabinet et, devant son père, qui approuva, lui demanda s'il voulait épouser Mademoiselle de Blois, tout en feignant de le laisser complètement libre. Le pauvre prince répondit en balbutiant et cherchait encore un atermoiement quand sa mère entra. Le roi lui dit qu'il comptoit bien qu'elle ne voudroit pas s'opposer à une affaire que Monsieur désiroit, et que M. de Chartres y consentoit, nous rapporte Saint-Simon : que c'étoit son mariage avec Melle de Blois, qu'il avouoit qu'il désiroit avec passion, et ajouta courtement les mêmes choses qu'il venoit de dire à M. le duc de Chartres, le tout d'un air imposant, mais comme hors de doute que Madame pût n'en pas être ravie, quoique plus que certain du contraire. Madame, qui avoit compté sur le refus dont M. son fils lui avoit donné parole, qu'il lui avoit même tenue autant qu'il avoit pu par sa réponse si embarrassée et si conditionnelle, se trouva prise et muette. Elle lança deux regards furieux à Monsieur et à M. de Chartres, dit que, puisqu'ils le voulient bien, elle n'avoit rien à y dire, fit une courte révérence et s'en alla chez elle. M. son fils l'y suivit incontinent, auquel, sans donner le moment de lui dire comment la chose s'étoit passée, elle chanta pouille avec un torrent de larmes, et le chassa de chez elle.
Le soir, après le concert, le roi fit appeler la jeune princesse qui commençait à peine à paraître à la cour. Elle ne savait absolument rien de ce qui se passait, si bien que, naturellement timide à l'excès, elle se crut mandée pour recevoir quelque réprimande :"(Elle) étoit si tremblante que Madame de Maintenon la prit sur ses genoux où elle la tint toujours la pouvant à peine rassurer." On sait que le lendemain, comme, en allant à la messe du roi, le duc de Chartres s'approchait de sa mère pour lui baiser la main suivant l'usage, "elle lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu de quelques pas, at qui, en présence de toute la cour, couvrit de confusion ce pauvre prince". Le mariage fut célébré le 18 février 1692.
La jeune princesse eut, de 1695 à 1700, trois filles : Louise-Elisabeth-Marie, Mademoiselle de Chartres, depuis duchesse de Berry. Louise-Adélaïde, Mademoiselle de Chartres, puis Mademoiselle d'Orléans et Mademoiselle (abesse de Chelles) ; Charles-Aglaë, Mademoiselle de Valois, puis Mademoiselle (princesse de Modène).
Un certain nombre d'années s'écoula ensuite sans que la famille du duc d'Orléans s'augmentât. Puis trois filles naquirent successivement ; Louise-Elisabeth, dite Mademoiselle de Montpensier ; Philippine-Elisabeth, dite Mademoiselle de Beaujolais ; et enfin Louise-Diane, dite Mademoiselle de Chartres, celle de ses soeurs qui portait ce nom venant d'entrer comme professe à l'abbaye de Chelles, le 28 juin 1716.
On peut diviser en deux séries les filles de la duchesse d'Orléans : les trois permières, en effet, finissaient presque leur éducation quand leurs puînées vinrent au monde. Leur mère n'eut pas plus de soin des unes que des autres, et l'on raconte que Louis XIV, lui reprochant les écarts de la duchesse de Berry, elle lui répondit très tranquillement qu'elle ne la connaissait pas mieux que ne pouvait le faire le roi et qu'elle ne s'était jamais mêlée de son éducation.
De ce qui précède, on peu conclure que les rapports de la duchesse d'Orléans avec ses fille et Louis Ier d'Orléans dit le Génovéfain, retiré du monde, ne devaient pas tenir une place telle que les historiens aient pu leur consacrer de nombreux chapitres.
Ouvrons maintenant Barbier qui, dans le tome IV de son Journal, noud donne les détails de ce que furent les derniers moments de la duchesse d'Orléans : "Son Altesse Royale Madame la duchesse d'Orléans, écrit-il, fille de Louis XIV et de Madame de Montespan, soeur de défunts M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse et Madame la duchesse de Bourbon, veuve de M. le duc d'Orléans, régent du royaume, mort en 1723, est morte le 1er de ce mois (février 1749), samedi, à onze heures du soir, âgée de près de soixante-et-onze ans. Les spectacles on cessé. Dimanche, étoit le jour de la Purification, et aujourd'hui lundi 3, il n'y a point de comédie, et demain point d'opéra. Elle est exposée à visage découvert dans son lit.
"Cette princesse reçut, le 27 janvier, pour la seconde fois, les sacrements, en grande cérémonie. Tous les princes de la maison d'Orléans allèrent à Saint-Eustache, et vinrent à pied, au Palais-Royal, en suivant le Saint-Sacrement. Cela a donné lieu à une dispute entre les aumôniers, qui vouloient lui administrer les sacrements.
"M. le curé de Saint-Eustache, qui a fait décider la chose en sa faveur, attendu qu'elle n'avoit que de simples aumôniers, c'est-à-dire point de premier aumônier qui fût évêque.
"Cette princesse, après avoir donné sa bénédiction à M. le duc d'Orléans, son fils, et à M. le duc de Chartres, son petit-fils, les a fait embrasser pour les réconcilier ; mais on dit que cette réconciliation n'a été sérieuse de part et d'autre. Le duc d'Orléans, qui est retiré à Sainte Geneviève, dans une extrême dévotion, est mécontent de ce que M. le duc de Chartres, son fils, et Madame la duchesse de Chartres fréquentent souvent les spectacles, font de grandes dépenses à Saint-Cloud, et y jouent souvent des comédies. On peut dire à cela que le fils fait ce qu'un grand prince de son âge doit faire, et que le père ne remplit pas aux saluts de Sainte-Geneviève la place de premier prince du sang. On dit que le lendemain, M. le duc de Chartres se rendit à l'appartement de M. le duc d'Orléans, qui résidoit alors au Palais-Royal, pour lui témoigner la joie de son raccommodement et le prier qu'il fût durable ; que le père le reçut très mal, en lui disant qu'il ne l'avoit fait que pour contenter sa mère.
"Madame la duchesse d'Orléans, comme Altesse Royale, devoit être enterrée à Saint-Denis, mais elle a demandé par son testament à être enterrée au couvent de la Madeleine-de-Treinel, faubourg Saint-Antoine, où elle avoit un appartement et où Madame d'Orléans, abesse de Chelles, sa fille, a été enterrée, et beaucoup de simplicité dans sa pompe funèbre ; cela a été exécuté.
"A peine l'a-t-on vu pour le public dans son lit de parade. Les cours souveraines n'ont point été lui jeter de l'eau bénites. Point de tenture dans les cours du Palais-Royal, et jeudi 6, sur les cinq heures du soir, on l'a portée à la Madeleine-du-Treinel. Le cortège étoit simple : point de pauvres, une centaine de domestiques avec des flambeaux, ses gardes, ses suisses, pages et gentilshommes, ses officiers à cheval, son corps dans un carosse de deuil, deux autres carosses noirs pour les prêtres et ses premiers officiers, deux carosses ordinaires pour ses femmes, ni son fils, le duc d'Orléans et même ni son petit-fils, le duc de Chartres, le prince de Conti, son gendre, le duc de Penthièvre, son petit-gendre, aucuns princes ne suivoient en carrosse le convoi. A neuf heures du soir son coeur a été porté au Val-de-Grâce.
"On dit qu'elle a fait des legs considérables, soit pour les pauvres de Saint-Eustache, sa paroisse, soit pour les gens et domestiques de sa maison, et qu'elle a donné considérablement à la princesse de Modène, duchesse de Penthièvre, sa petite-fille, entre autres sa maison de Bagnolet, à condition de payer tous les ans la taille de la paroisse."
01 décembre 2007
Journée des Dupes
Pendant une maladie dangereuse que Louis XIII fit à Lyon, au mois de septembre 1630, ce prince, sous l'influence de sa mère Marie de Médicis, et de sa femme, Anne d'Autriche, promit de chasser Richelieu, son ministre, un des plus grands homme d'Etat qu'ait eu la France, soit dit en passant.
Lorsque, après avoir recouvré la santé et être revenu à Paris, le roi hésitait encore à tenir sa promesse, les obsessions recommencèrent et l'orage éclata. La reine-mère ôta au cardinal l'intendance de la maison et chassa les personnes dont il l'avait entourée. Le lendemain matin, le roi alla voir la reine-mère qui logeait au Luxembourg, et ils s'enfermèrent tous les deux dans son cabinet. Le roi venait la prier de patienter encore six semaines ou deux mois avant d'éclater contre M. le Cardinal, pour le bien des affaires de l'Etat qui étaient alors en crise...
Comme ils étaient à ce point de leur discours, le cardinal arriva. Ayant trouvé la porte de l'antichambre du cabinet fermée, il entra dans la galerie et vint heurter à la porte du cabinet où personne ne répondit. Enfin, impatient d'attendre et sachant les êtres de la maison, il entra par la petite chapelle dont la porte n'avait pas été fermée. Le cardinal y entra. Le roi fut un peu étonné et dit à la reine tout éperdu : "Le voici", croyant bien qu'il éclaterait.
Le cardinal, qui s'aperçut de leur étonnement, leur dit : "Je suis sûr que vous parliez de moi." La reine lui répondit : "Non." Sur quoi, lui ayant répliqué : "Avouez-le, madame", elle dit que oui. Alors elle s'abandonna à toute la violence d'une colère longtemps contenue et accabla son ennemi, moitié en français, moitié en italien des épithètes les plus injurieuses.
Richelieu tenta inutilement de la fléchir, et ne s'en alla que pour essayer de rejoindre le roi qui s'était enfui précipitamment et se rendit de suite à Versailles.
Rentré chez lui, le cardinal se crut perdu ; il donna ordre de diriger les équipages sur Pontoise, d'où il comptait se retirer au Havre-de-Grâce, ville qui lui appartenait. Les deux reines, les ennemies du cardinal, triomphaient ; mais elles apprirent bientôt à leurs dépens que la roche tarpéïenne est près du Capitole.
Le lendemain, 11 novembre 1630, le roi fit appeler son ministre ; la réconciliation entre eux fut scellée et Louis promit à Richelieu de le maintenir fermement contre tous ceux qui avaient juré sa perte ; le ministre devint plus puissant que jamais. Les courtisans appelèrent cette journée : Journée des Dupes. Elle l'était en effet.
30 novembre 2007
Un repas de cérémonie
Voici la description d'un repas que Louis XIV donna au légat durant l'année 1664.
- Sur la table, il n'y avait que deux couverts, celui du roi à la bonne place et celui pour le légat, quatre places au-dessous du même côté. Le premier services de potages étant sur la table, composé de dix grands plats et quatorze assiettes, le roi vint, précédé de dix maîtres d'hôtel ordinaires et du premier maître d'hôtel, ayant à sa gauche M. le légat.
Étant arrivé au bout de la table, M. le duc d'Enghien, comme grand-maître des cérémonies, présenta la serviette au roi et le premier maître d'hôtel la présenta à M. le légat. Après, M. le légat ayant passé à sa place, le roi s'assit ainsi que le légat, chacun dans un fauteuil.
- Le roi était servi par le grand échanson, le grand panetier et le grand tranchant. Ils étaient en cet ordre debout devant le roi et ils mettaient les plats sur la table devant lui, après que le grand tranchant en avait fait l'essai.
- Le légat était servi par le contrôleur Parfait, qui lui présentait à boire, et les plats étaient mis sur la table devant lui par un autre Parfait. Derrière la chaise du roi était le capitaine des gardes en quartier, à côté, le premier aumônier, et, au bout de la table, les maîtres d'hôtel.
- Pour chaque service, les maîtres d'hôtel allaient à la viande et rentraient précédés de l'huissier de salle, les maîtres d'hôtel deux à deux, le bâton à la main, et le premier maître d'hôtel le dernier. Les plats et les assiettes étaient portés par les valets de pied du roi, qui remportaient ceux qui étaient desservis.
- Il y eut quatre services, et le fruit qui était de quatre pyramides de vingt-quatre assiettes de porcelaine de toutes sortes de fruits et quatorze assiettes de citronnades et autres services. Le roi ne but que deux fois de la main du grand échanson, et le légat autant de la main du contrôleur Parfait.
- Le dîner achevé, le roi se leva et, en même temps, M. le légat qui s'était approché. Le duc d'Enghien présenta la serviette au roi, et le premier maître d'hôtel à M. le légat. Les reines étaient à la tribune pour cette cérémonie, les violons, les trompettes et les timbales dans la salle.
Lorsque Louvois eut acheté le château de Meudon, il donna à la reine un dîner de quatre services. Le premier consistait en quarante plats d'entrées, le second en quarante plats de rôti et de salades, le troisième en entremets froids et chauds, et le dernier en dessert.
Quels robustes appétits il fallait pour faire honneur à un semblable dîner.
