20 octobre 2009
Pâquette-Marie
Ah ! qu'elle était dure pour les Toulousains, cette année 1218 ! Depuis neuf mois, ils étaient assiégés par leur implacable ennemi, par ce comte Simon de Montfort qui, autrefois déjà, leur avait fait tant de mal. A présent, il méditait la ruine complète de la ville ; il avait juré de s'en rendre maître, et de n'y laisser ni une pierre debout, ni un citoyen vivant. En attendant cette destruction et ce massacre, il ravageait la banlieue, coupant les ponts, brûlants les granges, saccageant forêts et vignobles. Les habitants de la place, qui savaient n'avoir aucune merci à espérer, se défendaient avec une énergie furieuse, car ils aimaient mieux mourir sue le rempart, l'épée au poing, que par la main du bourreau, la corde au cou.
Les femmes même aidaient à la résistance. Elles tressaient du chanvre pour les machines, réparaient les brèches des murs, portaient de la terre et des pieux. On voyait de nobles dames monter aux créneaux, une corbeille de maçon sur l'épaule. Personne ne restait oisif, personne... excepté Pâquerette-MariePâquerette-Marie.
La pauvre vieille ! Comment aurait-elle pu se joindre au peuple des travailleurs ? N'avait-elle pas plus de soixante ans ? N'était-elle pas accablée d'infirmités ? Paralysée du bras gauche et boîteuse, elle se traînait lamentablement. On ne lui connaissait point d'amis, point de parents, sauf un neveu qui la conduisait par les rues. Il s'appelait Aymeri. C'était un garçonnet de treize ans, pâle, maigre, débile, à la voix triste comme il convient à un orphelin.
Cet enfant, Pâquerette-Marie l'adorait ; elle ne respirait que pour lui ; elle aurait, pour qu'il fût heureux, souffert avec joie la torture... Hélas ! c'est à peine si elle pouvait lui donner du pain. Avant le siège, elle vivait des produits hors les murs. Maintenant les soldats de Simon campaient sur ce domaine, et leur chevaux y avaient brouté jusqu'au plus humble brin d'herbe. C'est pourquoi Aymeri souffrait souvent de la faim ; c'est pourquoi, dans son misérable logis, la pauvre infirme ne cessait de pleurer, assise les coudes sur les genoux, ses longs doigts osseux en ses cheveux blancs.
Un matin (on était à la fin de juin, le ciel était éclatant, limpide, d'un bleu profond), Pâquerette sortit de chez elle, la main droite appuyée sur l'épaule de son neveu.
"Où faut-il vous conduire, ma bonne tante ?
- Au rempart près de Saint-SerninSaint-Sernin.
- Hé ! douce Vierge ! qu'irions-nous chercher là ? Nous ne saurions, ni vous ni moi (cela fut dit d'un ton douloureux, amer) servir à quelque chose contre l'ennemi.
- Qu'as-tu mangé pendant la journée d'hier ?
- Et vous ?
- Oh ! moi !...s'il me suffisait de jeûner pour que rien de te manquât !...
- Chère mère !
- Voici : je ne veux plus, tu entends, je ne veux plus que tu souffres de la faim. Les magistrats de la ville, les consuls, les capitouls, vont, je le sais, se rendre aujourd'hui sur les fortifications, afin d'encourager le
peuple par leur présence. Je veux m'approcher d'eux, leur parler et implorer leur pitié.
- Ils ont vraiment bien le temps de s'occuper d'une femme débile, d'un enfant qui meurt !
- On garde, à la maison commune, du blé pour les gens misérables : j'en demanderai ma part."
En échangeant ces sombres propos, les deux infortunés étaient arrivés à l'enceinte de la cité. Autour de la basilique de Saint-Sernin, dont le soleil éclairait magnifiquement la masse puissante, le long toit de tuiles et le svelte et rouge clocher, piqué, au faîte, d'une croix d'or, grouillait une multitude de citoyens en armes qui s'équipaient pour repousser un assaut imminent. On entendait partout cliqueter lances et glaives. Des chevaux piaffaient et s'ébrouaient. Les ordres se croisaient. Des appels de trompettes déchiraient l'air. Des bourgeoises et des femmes d'artisans unissaient leurs forces pour rouler d'épais moellons qu'elles plaçaient ensuite sur les balistes, dont les cordes et les ressorts étaient tendus, prêts à servir.
Malgré cette agitation, cette fièvre, la présence de l'infirme et de son guide ne passa pas inaperçue.
"Tiens ! cria un mauvais plaisant, Pâquerette-Marie qui vient combattre. Amenez-lui un cheval !
- Elle aurait dû, ajouta quelqu'un, apporter un manche à balai. Avec quoi frappera-t-elle ?
- Tiens, prends ça !" dit en riant un soldat de stature gigantesque, et il tendait à la vieille femme une hache plus haute qu'elle et d'un poids énorme. Alors Aymeri se fâcha, et, indigné, il s'écria :
"Au lieu de vous moquer de ceux qui souffrent, vous feriez mieux de songer à vos âmes, vous qui peut-être avant une heure...
- Silence, enfant ! " commanda Pâquerette. Puis, s'adressant aux guerriers : "Plût à Dieu qu'il me fût possible, comme à vous, de me dévouer au salut commun ! Est-ce ma faute si mon bras est perclus, si... ?"
Tandis qu'elle parlait ainsi, triste et gémissante, les capitouls vinrent à passer, entourant le Juge-Maire. C'était un homme austère et rude, admirable pour sa bravoure, mais redoutable pour sa sévérité. La malheureuse se plaça devant lui, et lui exposa, en tremblant, sa requête.
"Le grain que j'ai en réserve, répondit-il, je le destine à ceux qui risquent leur vie, à ceux qui travaillent. Rends des services, et l'on te nourrira, toi et ce garçon qui t'accompagne.
- Ainsi vous nous condamnez à périr ?
- Ne m'accuse pas ; accuse Simon de Montfort. Lui seul nous ruine et nous affame. Certes, celui qui nous délivrera d'un tel adversaire, je le proclamerai le bienfaiteur de Toulouse !
- Monseigneur, cria un écuyer qui accourait, essoufflé et rouge, voici l'ennemi ! Il approche avec des échelles. Simon conduit la troupe en personne, et il n'est guère qu'à une portée d'arc."
Résolus et frémissants, les assiègés prirent chacun leur poste, et attendirent l'assaut. Un silence régna, lourd et terrible. On n'entendait que le cri des hirondelles qui tournoyaient, paisibles, autour de la flèche de Saint-Sernin, et le bruit sourd des bataillons qui se hâtaient vers la place.
Par les embrasures des créneaux, les Toulousains contemplaient, avec une colère mêlée d'inquiétude, Simon qui chevauchait, formidable. Sa tête était couverte d'un casque à panache, et il tenait sa bannière où était brodé, sur un fond rouge, un lion à crinière noire, debout et gueule béante.
Bien que l'on fût à portée du trait, ni les pierres ni les flèches ne volaient encore. On s'observait.
Pâquerette-Marie était debout à l'angle d'u terre-plein, auprés d'un angin à lancer les pierres qu'on avait dissimulé sous le feuillage d'un sorbier. Elle regardait Simon qui caracolait, tranquille et superbe. Que se passa-t-il dans l'âme de la pauvre vieille femme ? A quelle inspiration céda-t-elle ? On ne saurait le dire. Ce qui est certain, c'est que soudain, au milieu du grand silence des deux armée, elle se mit à crier d'une voix terrible, en désignant l'étendard ennemi :
"Lion de Montfort, je te casserai les dents !"
Puis, gauchement, fébrilement, sans viser, en aveugle, elle mit en mouvement le ressort de la baliste contre laquelle elle s'appuyait. Un lourd moellon traversa l'air en ronflant, et s'abattit, par un hasard stupéfiant, sur Simon de Montfort. Son armure éclata comme une coque de noix ; la housse de la selle se teignit de sang ; il oscilla deux ou trois fois sur lui-même, lâcha les rênes, tomba lourdement. Il était mort. Poussant un affreux cri de douleur, les soldats de ce farouche capitaine se retirèrent en désordre, et ne tardèrent pas à lever le siège.
Pendant ce temps, les citoyens de Toulouse se répandaient dans les rues, chantant, s'embrassant, pleurant de joie. Les cloches de toutes les églises sonnaient le carillon des grandes fêtes. On pavoisait les maisons de riches tapisseries ; on les garnissait de feuillage... Des jeunes gens avaient assis sur un chariot Pâquerette-Marie ; ils la traînaient en triomphe à travers la ville, et le peuple lui jetait des fleurs, l'acclamait, la bénissait. Les capitouls suivaient le cortège, et ils annonçaient à qui voulait l'entendre qu'ils se chargeraient désormais de faire vivre dans l'abondance la libératrice de Toulouse et Aymeri, son neveu.
IVAN D'URGEL - Septembre 1898
09 août 2009
L'estomac et les membres
L'empereur romain Caligula, après quelques années d'un régime tranquille et heureux, commença à donner des signes certains de folie. Il imagina les idées les plus bizarres ; et souvent l'exécution suivait de près. C'est ainsi qu'entre autres marques d'égarement, il osa créer consul son cheval favori. La déraison chez un maître suprême ne tarda pas à dégénérer en fureur et en cruauté : l'Empire tout entier trembla bientôt devant les folies sanguinaires qu'inventait sans celle le tyran.
Les flatteurs qui l'entouraient, de peur d'encourir sa disgrâce, applaudissaient à ses crimes. Tous les jours, ils se réunissaient avec le prince et rivalisaient avec lui de cruauté. La joie et les rires accueillaient toute invention nouvelle, d'autant plus qu'elle était plus barbare ; mais jamais la vile bassesse des courtisans ne trouva meilleure occasion de s'étaler au grand jour, qu'un matin Caligula s'écria d'un ton sérieux : "Je voudrais que l'Empire romain n'eût qu'une tête pour la trancher d'un seul coup."
Lorsque l'empereur eut prononcé ces paroles monstrueuses, l'admiration des favoris ne connut pas de bornes : ils trépignaient sur leurs lits incrustés d'ivoire, ils battaient des mains, ils criaient à gorge déployée, ne comprenant pas, les insensés, que s'il prenait un jour fantaisie à leur maître de réaliser se projet inouï, leurs têtes seraient certainement les premières qu'il ferait tomber.
Seul, au milieu de l'enthousiasme général, un vieux philosophe, qui avait élevé Caligula, et pour qui le prince gardait encore quelque respect, demeurait impassible : son front dégarni, son regard sévère, son habillement simple, son maintien calme, donnait au vieillard un air de dignité qui contrastait avec les attitudes efféminées des courtisans, et tout d'abord commandait l'estime. Son silence étonna le tyran, qui lui en fit la remarque.
Le philosophe répondit au prince en souriant que, comme tout son entourage, il trouvait l'idée plaisante et originale ; mais que, pour un plaisir éphémère, on en retirerait dans la suite mille dommages. Comme les courtisans se moquaient de ce propos et confessaient de ne pas voir d'où le mal pouvait venir, le vieillard jeta sur eux un regard de dédain et s'adressant au prince :
"Caligula, dit-il, te rappelles-tu l'apologue à l'aide duquel Ménénius Agrippas dissipa, il y a plus de six cents ans, une sédition du peuple contre les patriciens ? Il leur conta comment les membres se fatiguèrent un jour de servir l'estomac, qu'ils traitaient d'oisif et de paresseux, tandis que leur incombait toute la peine. Croyant lui nuire, ils cessèrent toute action et se livrèrent au repos absolu ; mais bientôt ils s'aperçurent qu'ils languissaient eux-mêmes plus que leur victime, et que, ne recevant plus du coeur le sang que l'estomac savait tirer des aliments pour le lui envoyer, ils s'étiolaient et préparaient leur perte. Ils se dépêchèrent de reprendre leur travail interrompu, et reconnurent qu'ils ne pouvaient se passer du celui qu'ils croyaient né pour bénéficier de leurs fatigues, et qui, dans le fait, ne goûtait pas plus le repos qu'eux-mêmes. Le peuple comprit la fable et rentra dans le devoir.
"Aujourd'hui, à ce qu'il semble, c'est l'estomac qui se révolte contre les membres ; c'est le maître qui répudie ses valets. Il croit leurs services désormais inutiles. Je crains qu'il ne s'en repente promptement. Les jambes donc ne courent plus chercher les aliments nécessaires à sa vie. Les mains ne les amènent plus à sa portée ; il refuse l'aide des dents, si habiles à lui préparer la nourriture. Il est seul et s'en glorifie. Mais alors de quoi vivra-t-il ? Privé volontairement de tous les organes, qui lui ménageaient les moyens de se soutenir, réduit à ses seules forces, il n'aura bientôt à sa disposition que sa propre substance, et, par la faute de son orgueil, il se consumera dans un isolement funeste.
"Anéantis ainsi tous tes sujets, Caligula ! que feras-tu, seul, sur cet amas de cadavres, sur ce monticule de ruines ? Qui bâtira pour toi ces superbes palais d'où tu dictes tes lois à l'univers ? Qui plantera pour toi ces bosquets délicieux où tu te reposes de la chaleur du jour ? Qui tissera pour toi ces tapis précieux, ces étoffes splendides qui ornent tes lambris ? Qui forgera pour toi les armes qui te défendent ? Isolé, sans soutien, sans abri, tu erreras par le monde dévasté, victime réservée à l'avidité des bêtes fauves !... Souhaite plutôt que le nombre de tes sujets s'accroisse ; leurs concours est nécessaire pour subsister seulement... !"
Un éclair de raison traversa l'esprit de l'empereur, qui sourit à l'apologue ; mais il devait plus tard coûter cher au philosophe d'avoir fait la leçon à son maître.
ADOLPHE ADERER - 1880
09 avril 2009
VAUBAN
Sébastien le Prestre de Vauban naquit en Bourgogne près d'Avallon, à Saint-Léger-de-FougeretSaint-Léger-
de-Fougeret, le 15 avril 1633. Ses parents étaient pauvres, mais nobles. Il eut pour précepteur un ecclésiastique très instruit qui lui donna le goût des mathématiques et le poussa si bien qu'à dix-sept ans il fut admis comme ingénieur dans l'armée espagnole, commandée par le grand Condé. Fait prisonnier en 1653, il entra au service du roi de France, et trouva bientôt l'occasion de se faire remarquer. Il gagna rapidement la confiance de Louis XIV, et fut chargé en 1658 de travaux de siège devant Ypres et Outenarde. En 1662 il fortifia Dunkerque, Fort-Louis, Mardyck, fut nommé en 1668 gouverneur de Lille, et en 1669 commissaire général de toutes les fortifications françaises. En 1697 il dirigea les opérations du siège d'Ath et reçut le bâton de maréchal. Il n'en tomba pas moins en disgrâce, dut résigner toutes ses fonctions publiques et mourut, en quelque sorte, exilé à Paris, le 30 mars 1707. Son influence sur les guerres de Louis XIV fut considérable.
Il peut être considéré comme le véritable organisateur de la défense nationale au XVIIe siècle. Il s'entendait à merveille à l'attaque des places et à leur protection ; personne ne savait mieux que lui tirer un parti avantageux des emplacements, personne n'apportait plus de sévérité dans l'élaboration et l'exécution de ses plans. Ses théories des défilements, des parallèles, du tir à ricochets sont restées célèbres, et aujourd'hui encore ses idées sont mises à contribution. Il fut, comme d'hommes de son temps, victime de la cabale, mais la postérité lui rend justice en immortalisant son nom.
SCRAPS - Janvier 1892
20 janvier 2009
Le mois de Jeanne d'Arc
Mai est le mois de Jeanne d'Arc.
C'est au mois de mai que la bergère de Domremy, assise sous l'arbre des fées, rêve de se faire soldat de France et entend de plus en plus pressantes les voix qui lui disent : "Va, fille de Dieu, va."
C'est au moi de mai que la libératrice d'Orléans empêche, à force de triomphes, que nous ne devenions Anglais, et que, plus tard, devant Compiègne, elle tombe aux mains des Bourguignons.
C'est au mois de mai que la martyre de Rouen, interrogée, admonestée, mise devant les instruments de torture, tient têtes aux juges et aux bourreaux, puis abjure, renie son abjuration et est brûlée.
"Si, dit un historien de Jeanne d'Arc, qui fut aussi un ami de l'enfance et dont nous citons plus loin le récit qu'il fait de la vie de notre grande héroïne, si toutes les richesses de la France monumentale venaient à disparaître et s'il ne restait plus rien que des chaumières, il est encore un monument qui suffirait pour rappeler que la France fut une grande et une glorieuse nation, c'est la simple maisonnette de Domremy où Jeanne d'Arc naquit en 1412.
"Jeanne, dit Philippe de Bergame qui nous trace son portrait d'après un témoin oculaire, Jeanne passa son enfance à coudre, à filer et à conduire les troupeaux. Elle était douce et timide, sa dévotion était tendre et exaltée. De taille médiocre, elle avait le teint blanc, les yeux grands et noirs, sa chevelure de même couleur luis descendait jusqu'aux genoux. Elle consacrait à la prière tous les moments qu'elle pouvait dérober à sa vie laborieuse. Voici comment, dans son procès, elle raconta sa première vision :
"Quand j'entendis ces voix, il s'en allait midi ; c'était au temps d'été, un jour de jeûne, je me trouvais au jardin de mon père ; les voix venaient du côté de l'église et les anges m'apparurent corporellement, accompagnés de grandes clartés. Et quand ils se partirent de moi, je pleurais, et eusse bien voulu qu'ils m'eussent emportée."
"A cette désastreuse époque, continue le biographe de la bonne Lorraine, le royaume de France n'était plus qu'une province conquise par les Anglais. Le jeune roi Charles VII se voyait arracher jour par jour les fleurons de sa couronne. Cet infortuné était le sujet de toutes les conversations ; Jeanne fut bercée par ces récits.
"Un jour elle partit et s'en alla droit à Vaucouleurs trouver le gouverneur de Baudricourt, demandant à lui transmettre l'ordre qu'elle avait reçu de son Seigneur.
" - Quel est ce Seigneur ? demanda Baudricourt.
" - Mon Seigneur, répliqua Jeanne, c'est le Roi du Ciel qui m'a ordonné de délivrer Orléans, et faire sacrer le roi à Reims.
"Baudricourt commença par se moquer d'elle, mais sur les instances de deux gentilshommes, Guillaume Boulanger et Jean de Metz, il se décida à céder aux instances de Jeanne :
" - Va, lui dit-il en lui donnant son épée et advienne que pourra.
"Jeanne retourna pour la dernière fois à Domremy. Elle prit, à genoux, congé de ses parents, en leur révélant sa glorieuse mission. Les bonnes gens la crurent folle, mais les deux gentilshommes qui lui avaient servi de parrains auprès de Baudricourt l'étant venue chercher dans sa chaumière, on la laissa partir. Elle coupa ses cheveux, pris des habits d'homme et quitta Domremy avec un de ses frères.
"Après un voyage de 150 lieues, Jeanne arriva à Chinon où se trouvait le roi.
"Celui-ci la reçut en audience, mêlé à la foule des courtisans dont rien ne pouvait le distinguer. Néanmoins Jeanne alla droit à lui et s'agenouilla avec respect.
" - Je ne suis pas le roi, dit Charles en lui montrant Dunois ; le voici.
" - Mon Dieu, gentil prince, repartit Jeanne, c'est vous et non l'autre ; je suis envoyée de la part de Dieu qui vous mande par moi qu'Orléans sera délivré, que vous serez couronné dans la ville de Reims, et que vous régnerez comme lieutenant du Roi des Cieux qui est aussi roi de France.
" Et Charles lui ayant demandé une preuve de la sainteté de sa mission, Jeanne lui rappela trois voeux qu'il avait faits à la Toussaint dernière.
"Elle parvint enfin à triompher des résistances accumulées autour d'elle.
"Elle eut des hérauts d'armes, des écuyers, des pages ; on lui donna une armure complète et elle se fit faire un étendard semé d'étoiles blanches, et bordé de franges de soie sur lequel le Christ était représenté assis sur des nuées, tenant un globe dans la main. A ses côtés étaient deux anges dont l'un tenait une fleur de lis
et l'autre portait cette légende : Jésus, Maria.
"Jeanne désigna elle-même l'autel de l'église de Sainte-Catherine-de-Fierbois comme le lieu où on trouverait l'épée dont elle devait s'armer.
"En effet, on l'y trouva, et sur la lame étaient gravées cinq croix.
"L'armée, les populations reprirent courage. Bientôt Jeanne écrivait au roi d'Angleterre, le sommant de quitter la terre française : peu après elle paraissait devant Orléans, où elle entrait le 3 mai 1429.
"Peu de jours après, le lendemain de la fête de l'Ascension, elle fait donner l'assaut aux bastilles anglaises. Blessée, elle arrache elle-même la flèche de sa profonde blessure, se relève, rallie les soldats et s'empare des retranchements anglais.
"Ainsi, dit un historien, ce fameux siège qui avait duré sept mois, pendant lesquels tous les efforts de la chevalerie française n'avaient pu parvenir qu'à repousser quelques assauts, fut levé en quelques heures par le courage d'une héroïne de 17 ans. Huit jours après l'arrivée de Jeanne d'Arc dans Orléans, l'ennemi était en fuite et la ville délivrée.
"La vierge de Domremy, impatiente d'accomplir sa mission, alla vers le roi et le conjura de la suivre promptement à Reims. Nous ne dirons ni la prise de Jargeau ni la fameuse bataille de Patay, où furent occis 3 000 hommes, et où plusieurs furent pris, parmi lesquels était ce grand, cet illustre Anglais qui avait nom Talbot."
Troyes et Châlons capitulèrent. Jeanne promit au roi que sous trois jours Reims serait rendue de gré ou de force. Trois jours après, le peuple de Reims étant soulevé, les troupes anglaises et bourguignonnes se virent contraintes d'évacuer la ville. Le 14 juillet 1429, Charles VII fut sacré et Jeanne après la cérémonie, s'écria : "Je n'aurai plus de regret à mourir."
"Elle voulait partir, considérant sa mission comme terminée. Le roi la retint : "Je resterai," dit-elle, et elle pleura.
"Quelques temps après, comme elle avait encore rendu des services à la cause royale, la jeune fille demanda de nouveau comme unique récompense la permission de retourner à Domremy ; le roi s'y opposa.
"Blessée au siège de Paris près de la porte Saint-Honoré, Jeanne, qui ne voulait pas mourir sans avoir revu sa chaumière et les compagnes de son enfance, demanda pour la troisième fois sa liberté qu'il lui refusait toujours.
"Charles ne se laissa pas attendrir ; il se contenta d'anoblir le père et la mère de Jeanne ; il leur donna le nom de du Lis, et la permission de porter dans leurs armes deux fleurs de lis avec l'épée.
"Un an à peine s'était écoulé depuis la délivrance d'Orléans quand la courageuse fille, restée la dernière dans une retraite des Français au siège de Compiègne, se vit entourée par une troupe d'archers bourguignons. Un pas de plus, elle rentrait en ville. Soit jalousie contre elle, imprudence ou trahison, ceux de Compiègne fermèrent la barrière et levèrent le pont-levis. Jeanne était prise. Jean de Luxembourg la livra aux Anglais pour une somme de 10,000 livres. Ceux-ci, honteux d'avoir été vaincus par une jeune fille, crurent effacer leurs défaites en l'accusant de sorcellerie.
" - Si j'étais condamnée, dit Jeanne, si je voyais le feu allumé, le bois préparé, le bourreau prêt à me jeter au bûcher, et encore quand je serais au feu, je ne dirais autre chose que ce que j'ai dit, voulant le soutenir jusqu'à la mort. Je prends tout en gré, ajouta-t-elle ; je ne sais si je dois plus souffrir encore, mais je m'en rapporte à Notre-Seigneur.
"Elle fut en effet condamnée à passer le reste de ses jours en prison, au pain de douleur et au pain d'angoisse, ce sont les termes de l'arrêt ; puis on se ravisa, car le peuple était pour elle, et, craignant de se la voir arracher, ses juges la condamnèrent à mort.
"C'est le 31 mai 1431, c'est-à-dire environ vers l'âge de vingt ans que Jeanne, faussement déclarée hérétique, relapse, fut conduite au bûcher, sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Huit cents Anglais armés escortaient la patiente. Le prêtre lui dit :
" - L'Eglise ne peut plus vous défendre, elle vous remet dans les mains de la justice séculière. Allez en paix.
Le bailli de Rouen ordonna au bourreau de s'emparer de Jeanne et de la placer sur le bûcher ; les soldats anglais, voyant qu'elle s'entretenait avec son confesseur, perdirent bientôt patience et s'écrièrent : "Comptez-vous nous faire dîner ici ?"
"Puis ils s'emparèrent de Jeanne, l'attachèrent eux-mêmes au fatal poteau et dirent au bourreau : "Fais ton office !"
"Jusqu'au dernier moment, Jeanne prononça le nom de Jésus ; les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes, ils disaient : "Elle est innocente, elle est vraiment chrétienne."
Un secrétaire du roi d'Angleterre, présent à cette scène, dit en pleurant à l'un des juges :
" - Vous nous avez tous perdus, car on brûle une sainte personne dont l'âme est dans les mains de Dieu !
"Ses cendres furent jetées au vent. Sa mémoire est immortelle."
Tous les historiens ont parlé de Jeanne d'Arc avec enthousiasme. Michelet, Henri Martin lui on consacré des pages que l'on ne peut lire sans une émotion profonde. Les plus sceptiques n'ont pas osé mettre en doute les faits que la tradition lui attribue. Des documents d'une authenticité sans conteste ont été publiés par M. Siméon Luce, sur la vie et la mission de la grande Lorraine. Les poètes l'ont chantée, les auteurs dramatiques, français et étrangers, entre autres Schiller, l'ont transportée sur la scène. Les peintres et les sculpteurs ont immortalisé ses traits, et sur les places publiques de Paris, d'Orléans se dressent ses statues. Quelle gloire est plus grande et plus légitime !
11 janvier 2009
Le Maréchal Canrobert
Certain-Canrobert (François), le dernier Maréchal de France, mort à Paris le 28 janvier 1895, était né en 1809, à Saint-Céré, dans le département du Lot.
Quand il eut dix ans, son père, un capitaine en retraite sans fortune, monta sur un cheval de ferme, le plaça en croupe derrière lui et le conduisit ainsi jusqu'à la petite ville de Brive-la-Gaillarde, où il le remit entre les mains du conducteur de la malle-poste, qui l'amena à Paris, chez le général Marbot. Celui-ci lui fit donner une instruction très soignée, et le dirigea vers l'Ecole militaire de Saint-Cyr, où il entra en 1825. Trois ans plus tard il était sous-lieutenant.
Canrobert fut envoyé en Algérie en 1833, et ne tarda pas, par sa bravoure, à devenir l'un des plus brillants officiers de notre armée d'Afrique.
Il avait environ vingt-sept ans, quand son colonel le proposa pour la croix de chevalier de la Légion d'Honneur. Mais dès qu'il eut connaissance de cette proposition, Canrobert alla déclarer à son chef qu'il ne pourrait jamais accepter la croix tant qu'un vieux capitaine qui se battait depuis la bataille des Pyramides, ne l'aurait pas obtenue. Blessée l'année suivante à l'assaut de Constantine (13 octobre 1839), il accepta enfin, des mains du général en chef, cette décoration qu'il avait si généreusement refusée quelques mois plus tôt.
En peu de temps, il arriva au grade de commandant et fut placé à la tête d'un bataillon de chasseurs à pied. Avec ce bataillon, Canrobert ne tarda pas à devenir la terreur des Arabes. Il s'acharna surtout à la poursuite de l'un d'eux, qui se faisait appeler Bou-Maza, c'est-à-dire : "Père de la chèvre", parce que, disait-il, une chèvre qui l'accompagnait toujours, avait assez de lait pour nourrir tous ceux qui le suivraient.
La lutte entre Canrobert et Bou-Maza dura près de deux ans ; mais enfin le chef arabe, poursuivi de montagne en montagne, se vit acculé et forcé de se constituer prisonnier.
On raconte qu'à la suite de cette campagne, un visiteur montrant au gouverneur de l'Algérie un fort que l'on venait de construire, lui dit :
"Eh bien, Monsieur le gouverneur, c'est avec ça que vous avez obtenu la tranquillité du pays.
- Oui, répondit le gouverneur, qui n'était autre que le célèbre Maréchal Bugeaud, avec ça et avec les chasseurs de Canrobert."
En 1849, Canrobert était le colonel du régiment des zouaves. On l'appelle pour soutenir les troupes qui faisaient le siège de Zaatcha. Aussitôt il quitte Aumale avec son régiment. Mais le choléra empêche la petite colonne d'avancer aussi vite qu'elle le voudrait, car à chaque étape il faut perdre du temps pour enterrer les morts. Soudain nos soldats, affaiblis, se trouvent en face de plusieurs milliers d'Arabes qui leur barrent la route. Ils sont en si grand nombre que la lutte semble impossible.
Canrobert alors s'avance résolument vers eux, et leur crie :
"Livrez-nous passage, car je porte avec moi un ennemi terrible : la peste !"
Effrayés par ces paroles, et voyant en effet beaucoup de nos soldats atteints par l'épidémie cholérique, les Arabes s'enfuient, laissant le champ libre à Canrobert qui put ainsi continuer sa route vers Zaatcha. Quelques jours plus tard la ville était prise d'assaut grâce au régiment de Canrobert qui, peu de temps après, était promu commandeur de la Légion d'Honneur et général de brigade.
En 1854, Canrobert débarque le premier sur le sol de Crimée où nous allions nous battre contre les Russes. Il est blessé à la bataille de l'Alma, prend le commandement en chef de l'armée après la mort du Maréchal Saint-Arnaud, et commence le siège de Sébastopol qui dura onze mois. Mais, avant que la ville ne fût prise d'assaut, nos soldats eurent à supporter le terrible hiver de 1854-1855. De l'aveu de tous les généraux de l'époque, une grande partie de l'armée serait morte de froid et de misère sans les bons soins et le dévouement de tous les instants du général en chef.
Aussi, lorsque nos soldats rentrèrent victorieux à Paris, le 31 décembre 1855, Canrobert, à qui l'Empereur avait donné l'ordre de défiler à la tête de son ancienne division, fut-il acclamé par toutes les troupes et la population parisienne enthousiasmée.
Canrobert, qui était grand-croix de la Légion d'Honneur, fut alors nommé Maréchal de France.
En 1859, au début de la guerre d'Italie, il empêcha les Autrichiens de s'emparer de la ville de Turin en modifiant la ligne de défense des Italiens, puis il assista aux batailles de Magenta et de Solférino.
Enfin, pendant la guerre franco-allemande, le Maréchal Canrobert reçut le commandement du 6° corps d'armée, avec lequel il accomplit des prodiges de valeur à Gravelotte et à Saint-Privat (16 et 18 août 1870).
On rapporte qu'à la première de ces deux batailles, Canrobert, en examinant les positions de l'ennemi, se trouva exposé au feu de l'artillerie. Le sifflement strident des projectiles, auquel le Maréchal ne prêtait aucune attention, faisait instinctivement courber quelques cavaliers sur le col de leurs chevaux. Soudain il se retourne et les aperçoit dans cette posture ; alors il leur dit en souriant :
"Ne saluez donc pas comme ça, mes amis : nous ne sommes pas à la messe !"
Cette anecdote dépeint Canrobert tout entier : brave, spirituel et bon, car telles furent en effet ses principales qualités.
Après la capitulation de Metz, le Maréchal Canrobert fut emmené prisonnier en Allemagne, d'où il ne revint en France qu'après la signature de paix.
Sous le gouvernement de la République, Canrobert a fait plusieurs fois partie du Sénat. Il est mort dans sa 86° année, honoré et estimé de tous, et des funérailles somptueuses lui furent faites solennellement, aux frais de l'Etat, aux Invalides.
25 novembre 2008
Sans coup férir
Pendant la Fronde, la ville d'Orléans était divisée en deux factions. Le conseil communal, la bourgeoisie, la garnison tenaient pour le ministre Mazarin. Le menu peuple avait des sentiments tout opposés, et faisait cause commune avec les Frondeurs.
Au mois de mars 1652, un corps de troupes composé des ennemis de Mazarin marcha sur Orléans pour l'occuper. La municipalité s'empressa de faire barricader les portes, et de garnir les murailles de défenseurs. Ces précautions gênèrent grandement ceux qui auraient voulu s'emparer de cette cité, car elle était trop bien fortifiée, et ils n'avaient pas assez de soldats pour l'emporter de vive force. C'est alors que Melle de Montpensier, princesse de sang royal, mais qui avait cependant embrassé le parti des Frondeurs, résolut de conquérir Orléans toute seule, d'y pénétrer sans l'aide de personne, et d'y établir l'autorité de ses amis.
Elle arriva, un matin, au pied des remparts, se dirigea vers l'une des entrées de la place, et somme un capitaine qui se trouvait là, de lui ouvrir. Cet ordre mit le pauvre homme dans un mortel embarras. Il n'osait enfreindre la consigne, et, d'autre part, il frémissait à la pensée de désobéir à une proche parente du roi. Hésitant et perplexe, il ne répondait pas un seul mot aux injonctions qu'il recevait, et se contentait à chaque nouveau commandement, de faire des révérences très profondes.
Ce manège dura si longtemps que la population en fut instruite. Les ouvriers, les petits marchands se répandirent sur le mur d'enceinte, s'assirent sur les créneaux, et, tout en contemplant ce spectacle étrange, ils criaient à pleine voix : "Point de Mazarin !" Le conseil de ville s'était réuni, et il délibérait pour savoir s'il était à-propos de se refuser à accueillir une femme née près du trône.
La patience n'était pas la principale vertu de Melle de Montpensier. Elle avisa des bateliers de la Loire, gens robustes, courageux, prêts à tout, et leur enjoignit de démolir la porte. Ils n'hésitèrent qu'un instant, et se mirent à la besogne. L'officier supplia, en recommençant ses révérences, que l'on suspendît cette oeuvre de destruction, mais il n'eut pas la hardiesse de résister par les armes.
La porte que garnissaient d'énormes plaques de fer ne cédait pas aisément. A la fin, pourtant, on arracha deux planches, et l'on pratiqua un trou juste assez large pour qu'une personne pût s'y glisser. Avec l'aide des bateliers, Melle de Montpensier se hissa jusqu'à cette brèche, se faufila comme elle put, non sans déchirer ses vêtements, et entra dans Orléans.
Alors la foule courut vers elle en poussant des acclamations de joie. On l'assit de force sur une haute chaise, on la porta triomphalement jusqu'à l'Hôtel de Ville où les membres du conseil discutaient toujours s'ils devaient ou non la laisser hors du rempart. Son arrivée les plongea dans une stupeur inexprimable.
"Messieurs, dit-elle en souriant, votre délibération s'éternisait, et moi, je n'aime point attendre. Songez que vous avez devant les yeux la petite-fille de Henri IV, et qu'il faut m'obéir."
Personne n'eut l'audace de répondre, et, dès cette heure, cette femme énergique prit le gouvernement de la cité.
13 novembre 2008
Le bon Chevalier Bayard
En l'année 1510, Louis XII, roi de France, voulut reprendre la conquête du Milanais commencée sous le règne
précédent. Gaston de Foix, qu'il avait mis à la tête de l'armée, se rendit compte de toute la difficulté de la campagne qu'il allait entreprendre et il s'entoura des meilleurs officiers qu'il put trouver.
L'un d'eux était Bayard, qu'on appréciait déjà pour son courage et sa valeur dans les combats, pour les bons avis qu'il donnait aux Princes, lorsque ceux-ci, embarrassés par des circonstances graves, lui demandaient conseil.
Au cours de cette campagne, celui qu'on appelait déjà le "Chevalier sans peur et sans reproche", montra toute la bonté de son coeur, toute la générosité de son caractère.
L'armée était arrivée devant Brescia, où s'étaient réfugiés les Vénitiens, et Gaston de Foix avait chargé Bayard de prendre la ville.
Aussitôt celui-ci remercie son chef de cette faveur, car c'était un grand plaisir pour lui de s'exposer au danger pour acquérir de la gloire. Il prend ses dispositions pour le combat, range ses soldats, les entraîne à sa suite vers les remparts ennemis, fait dresser les échelles, et, leur donnant l'exemple, monte à l'assaut.
La lutte fut sanglant ; les Vénitiens, qui n'espéraient aucune pitié de leurs adversaires exaspérés par leurs trahisons, luttaient avec l'énergie des désespérés ; cependant l'ennemi fut débordé, les Français ayant fait une brèche sur un point de la muraille. Au moment où il l'escaladaient, Bayard fut gravement blessé d'un coup de lance qui lui traversa la cuisse.
Peu de temps après, la ville était prise ; et le Chevalier fut transporté dans la maison d'un noble Vénitien qui avait fui, laissant sa femme et ses deux filles exposées aux horreurs du pillage.
Lorsque la femme du gentilhomme reconnut dans le blessé le chef des vainqueurs, elle supplia Bayard de la protéger, elle et ses deux filles. Bayard la rassura aussitôt, et, pour garantir leur tranquillité, il plaça à la porte de la demeure deux soldats, auxquels il donna de sa bourse cinq cents ducats, pour les dédommager de la perte qu'ils faisaient en ne prenant pas part au pillage.
Quelques jours après, Bayard résolut de partir. Sa blessure n'était pas tout à fait guérie, mais il avait grande hâte de rejoindre Gaston de Foix qui continuait sa glorieuse campagne.
La femme qui, aidée de ses deux filles, avait soigné Bayard avec dévouement, se jeta à ses pieds.
"Monseigneur, dit-elle, les lois de la guerre vous font maître de nos existences et de notre bien ; j'espère que, généreux jusqu'à la fin, vous voudrez bien nous épargnez ; voici tout ce qui reste de notre fortune, acceptez ce peu d'or comme gage de notre reconnaissance."
Et elle tendit au Chevalier un coffret remplit de ducats. Bayard sourit, prit la cassette qu'on lui offrait, et demanda combien elle contenait.
La bonne dame croyant que Bayard exigeait un présent plus considérable se hâta d'ajouter :
"Il n'y a que deux mille cinq cents ducats, Monseigneur. Mais si ce n'est pas suffisant, j'espère qu'avec l'aide de mes amis, je pourrai réunir une somme presque égale.
- Madame, reprit le bon Chevalier, ce présent me suffit et je vous tiens pour quitte du reste. Mais je pars immédiatement rejoindre l'armée ; est-ce que ne n'aurai pas le plaisir de prendre congé de vos filles ?"
Lorsqu'elles furent avancées, Bayard leur dit :
"Mesdemoiselles, je vous remercie de tous les soins que vous m'avez donnés, et je regrette de n'être qu'un pauvre gentilhomme dans l'impossibilité de vous offrir des bracelets ou des colliers ; on n'en trouve pas sur les champs de bataille. Votre mère vient de me faire présent de cette cassette, acceptez-la. Elle vous aidera à vous marier, à trouver de bons gentilshommes qui vous rendront heureuse, et le chevalier Bayard sera satisfait, s'il est pour quelque chose dans votre bonheur."
Bayard, afin d'échapper aux remerciements, sortit rapidement, monta sur son bon cheval et partit, en se retournant pour sourire aux trois femmes, qui, les larmes aux yeux, le regardaient s'éloigner.
Félix LAURENT
28 juin 2008
Madame de Staël
Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, naquit à Paris le 22 avril 1766. Elle était fille du
célèbre banquier et ministre de Louis XVI. Douée des plus rares qualités intellectuelles, elle fut, dès son enfance, entourée dans le salon de son père des écrivains en renom de la fin du XVIIIe siècle. Elle n'avait pas atteint sa douzième année qu'elle composait déjà des portraits et des éloges, suivant le goût de l'époque. Ses réflexions sur l'Esprit des lois, de Montesquieu, qu'elle écrivait à quinze ans, et ses Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau, qui furent publiées peu de temps après, firent prévoir le rang important qu'elle devait occuper dans l'histoire littéraire. En 1785, elle s'éprit du baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à Paris, qu'elle épousa ; mais cette union fut de courte durée : Mme de Staël se sépara bientôt de son mari, qui mourut en 1802.
Dès les commencements de la Révolution, elle s'était associée avec ardeur aux idées et aux tendances nouvelles ; mais autant elle se passionna pour les idées libérales, autant elle se sentit saisie d'horreur lorsque la tyrannie populaire inaugura le règne de la Terreur. Réfugiée avec son père et quelques amis dans le canton de Vaud, elle ne revint à Paris qu'après la chute de Robespierre. Sous le Directoire, elle devint l'âme du parti constitutionnel. Ses deux brochures : Réflexions sur la paix, adressées à Pitt, et Réflexions sur la paix intérieure et extérieure, eurent un grand retentissement en France et à l'étranger. En 1796, parut son premier ouvrage de longue haleine intitulé De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Dans ce livre, qui atteste une exquise sensibilité, on reconnaît déjà toute la puissance d'un écrivain de génie. Sans doute, bien des passages y prêtent à la critique, l'influence du sensualisme y domine et l'on n'y voudrait point trouver l'apologie des doctrines condamnées par toute saine philosophie ; mais l'observation psychologique s'y révèle par une pénétrante sagacité. On voit que l'auteur est préoccupé des grands intérêts de l'humanité et applique toutes les forces de sa raison à la méditation des problèmes de la science politique.
Mme de Staël réunissait alors dans ses salons l'élite des républicains modérés qui tâchaient de donner à la société des bases d'ordre et de justice. Après le 18 brumaire et l'avènement de Bonaparte au pouvoir, elle devint le centre de l'opposition qui réagit contre les visées despotiques du premier consul. Celui-ci n'aimait pas l'esprit de Mme de Staël et prenait ombrage de la faveur dont elle était l'objet dans le public. Il attendait une occasion de lui faire comprendre son mécontentement. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. En 1802, Necker publia ses Dernières vues de politique et de finances. Bonaparte prétendit voir dans cette ouvrage une attaque directe contre sa personne et il ne cacha point que, pour lui, ce livre était de Mme de Staël. Aussi, usa-t-il de représailles en l'exilant arbitrairement à quarante lieues de Paris. Pour se soustraire aux vexations officielles, elle se rendit en Saxe, Weimar, où elle se lia avec Goethe, Schiller, Wieland et Humboldt. Elle venait de faire paraître son premier roman, Delphine, oeuvre d'un style faible, d'une charpente trop uniforme, mais qui ne manque point d'éloquence et de finesse. La mort de son père, qui s'était retiré dans son château de Coppet, la rappela en Suisse en 1804. Pour chercher une distraction à sa douleur, elle se rendit en Italie. Ce voyage lui inspira son second roman, Corinne, qui ne fut publié qu'en 1807, et où elle voulut se peindre elle-même. De retour à Coppet, en 1805, elle s'y occupa exclusivement de ses travaux littéraires. Un second voyage qu'elle fit en Allemagne et ses rapports avec Schiller, Goethe et Humboldt lui donnèrent l'idée d'écrire un livre qui n'aurait pour objet de faire connaître à la France les hommes et les oeuvres de la littérature allemande. Ce livre parut en 1810 et fit date.
L'irréconciliable ennemie de Napoléon n'avait pu s'y interdire les allusions politiques. Le volume De l'Allemagne fut saisi. Toute la première édition fut mise au pilon, et Mme de Staël reçut l'ordre de quitter la France et de s'embarquer pour l'Amérique ou de se reléguer à Coppet. Elle aima mieux parcourir l'Europe et visiter l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Suède, travaillant partout à la coalition contre Napoléon. Elle ne revint en France qu'après Waterloo, et dans ses Dix années d'exil, laissa éclater toute sa haine contre l'homme qui n'avait cessé de la persécuter. Louis XVIII l'accueillit avec empressement et lui accorda toute protection. Son dernier ouvrage, qui est aussi le plus important, ne parut qu'après sa mort sous le titre Considérations sur les principaux événements de la Révolution française.
Mme de Staël mourut le 14 juillet 1817, "au moment où, débarassée de certaines formes romanesques qui voilaient son véritable talent, guérie de certaines affectations prétentieuses par l'exagération de ses ridicules imitateurs, elle allait devenir un écrivain véritablement grand, pensant fortement et s'exprimant avec une puissante originalité". De toutes les femmes qui se sont fait un nom dans la littérature française, elle est assurément celle qui l'emporte par le nombre des pensées élevées ou profondes, par la noblesse du sentiment, par l'énergie du langage. D'autres ont eu peut-être plus de sûreté de jugement, plus de connaissance exacte du coeur humain, plus de grâce dans les conceptions de l'imagination, plus de correction et d'élégance dans le style, mais il n'en est aucune qui ait touché comme elle aux grandes questions de la politique et de la philosophie sociale et ait fait preuve dans cette étude d'une intelligence plus vaste et plus solide.
Charles SIMOND