14 décembre 2009
Les ministres d'Henri IV
Nous empruntons l'anecdote suivante aux Mémoires de l'abbé de Choisy, dans lesquels on trouve tant de détails piquants sur la vie du roi Henri IV :
Un jour, un ambassadeur d'Espagne, causant avec Henri IV, lui disait qu'il eût voulu connaître ses ministres, pour s'adresser à chacun d'eux suivant son caractère.
"je m'en vais, lui dit le roi, vous les faire connaître tout à l'heure." Les ministres étaient dans l'antichambre en attendant l'heure du conseil. Le roi manda le chancelier Sillery et lui dit : "Monsieur le chancelier, je suis fort en peine de voir sur ma tête un plancher qui ne vaut rien, et qui menace ruine. - Sire, dit le chancelier, il faut consulter les architectes, bien examiner toutes les choses, et y faire travailler s'il est besoin ; mais il ne faut pas aller si vite."
Le roi fit entrer M. de Villeroy, et lui tint le même discours. Celui-ci répondit, sans regarder seulement le plancher : "Vous avez grand'raison, sire : cela fait peur."
Aprés qu'ils étaient sortis, entra le président Jeannin, qui à la même question répondit fort différemment : "Sire, dit-il au roi, je ne sais pas ce que vous voulez dire ; voilà un plancher qui est fort bon. - Mais, répondit le roi, ne vois-tu pas là-haut des crevasses ? ou j'ai la berlue. - Allez, allez, sire, votre plancher durera plus que vous."
Quand les trois ministres furent sortis, le roi dit à l'ambassadeur : "Vous les connaissez maintenant. Le chancelier ne sait jamais ce qu'il veut faire ; Villeroy dit toujours que j'ai raison ; Jeannin dit tout ce qu'il pense, et pense toujours bien ; il ne me flatte pas comme vous voyez."
02 octobre 2009
Henri II. Conquête des Trois-Evêchés
Henri II, héritier du caractère et des défauts de son père, n'avait ni son intelligence, ni son énergie. Il se laissa dominer par son entourage, surtout par Montmorency et les Guises. Ces derniers, que leurs ennemis affectaient d'appeler les princes lorrains, descendaient de René II duc de Lorraine, le vainqueur de Charles le Téméraire, à Nancy. François de Guise et son frère, le cardinal de Lorraine, acquirent bientôt à la cour, par leurs talents et leur énergie, une influence prépondérante. Leur nièce, Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut marié au Dauphin, plus tard François II.
La lutte ne tarda pas à reprendre contre Charles-Quint. L'Italie cessa d'être le principal théâtre des hostilités, et Henri II inaugura la sage politique de reculer vers le Rhin les frontières de son royaume. En 1552, il s'empara des villes impériales Metz, Toul et Verdun, qu'on appela les Trois-Evéchês. Cette conquête offrait beaucoup plus d'avantages à la France que celle du Milanais ou du royaume de Naples. François de Guise en fut nommé gouverneur.
Siège de Metz : Charles Quint, effrayé par les progrès rapides de Henri II, se hâta de signer la paix avec les protestants d'Allemagne. Puis, à la tête d'une armée formidable cent mille hommes, il vint assiéger Metz.
Les murailles de la ville n'étaient pas en état de résister. François de Guise accourut et fit élever des remparts. La garnison, d'abord très faible, se grossit rapidement de volontaires. Charles-Quint fit attaquer la place avec vigueur. On dit qu'en un jour son armée tira quatorze mille coups de canon. Mais le duc de Guise veillait à tout avec une étonnante activité. Quand les ennemis renversaient une muraille, ils étaient surpris d'en voir une nouvelle, derrière la brèche qu'ils venaient d'ouvrir. Après soixante-cinq jours de siège, Charles-Quint avait perdu quarante mille hommes ; il se retira, abandonnant ses malades et ses blessés (1553). Le duc de Guise les fit soigner comme s'ils eussent été des Français. Cet acte d'humanité fut appelé la courtoisie de Metz.
En 1554, Henri II remporta la victoire de Renty, près de Saint-Omer. Puis une trêve fut conclue en 1556, à l'abbaye de Vaucelles, non loin de Cambrai. La France conservait les Trois-Evéchês.
Désabusé des grandeurs, fatigué de guerres sans cesse renaissantes, mécontent surtout des revers de sa dernière lutte contre la France, Charles-Quint disait tristement : La fortune n'aime pas les vieillards.
Après la trêve de Vaucelles, il se décida à abdiquer toutes ses couronnes. Il laissa à son frère Ferdinand, l'Autriche et l'empire d'Allemagne ; son fils Philippe II, époux de la reine d'Angleterre Marie Tudor, reçut l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Franche-Comté et les riches colonies d'Amérique (1556). Le viel empereur se retira au couvent Saint-Just, dans l'Estramadure(1) ; il y mourut deux ans après.
(1) - Estradamure : province au sud-ouest de l'Espagne.
19 avril 2009
Un mot de Triboulet
Quand François Ier entreprit, à la fin de 1524, l'expédition dans le Milanais, qui devait se terminer par le désastre de Pavie et la captivité du roi, son bouffon Triboulet se trouva présent à un conseil où on cherchait les moyens de pénétrer en Italie.
On en proposa plusieurs. Le bouffon, s'adressant alors à François Ier : "Vous voulez donc rester en Italie ? lui dit-il. - Non. - Eh bien ! vos avis me déplaisent. - Et pourquoi , s'il vous plaît ? - Vous parlez beaucoup d'entrer en Italie ; mais ce n'est point là l'essentiel. - Eh ! qu'est-ce donc ? - L'essentiel est d'en sortir, et personne n'en parle."
03 décembre 2008
Yvan Le Terrible (1533-1584)
Ivan ou Jean IV fut le premier tsar de Russie. Il en fut aussi le tyran, et il surpassa, en cruautés, les Caligula et les Néron.
Sans doute le pays qu'il tenait sous son sceptre était encore à cette époque livré à la barbarie. C'était dans la dernière moitié du XVIe siècle, et la civilisation n'avait pas encore pénétré dans l'empire moscovite. Les historiens les plus favorables à Ivan IV ne manquent point de faire ressortir cet argument, et MM. Solovief et Zabiéline, dont les travaux historiques assez récents ont une grande autorité, sont d'avis qu'il faut moins se préocccuper de la moralité de ce prince que de son rôle comme agent dans le développement politique de la Russie. Quoi qu'on dise à cet égard, il demeure avéré que Jean IV, à qui ses contemporains et la postérité ont donné le nom de Terrible (en russe Grosnoï) se livra non seulement au plus odieux despotisme mais encore à la plus honteuse dissolution, et ses vices ne peuvent être excusés par les moeurs du temps, puisqu'il était doué d'une grande intelligence et qu'il unissait aux connaissances étendues une culture d'esprit peu commune. Il était instruit, éloquent ; il faisait preuve d'une grande pénétration dans les affaires. Homme de guerre courageux, législateur habile, administrateur plein de sagesse, il rendit dans la première partie de son règne, de 1533 à 1559, de grands et durables services à la Russie. Ce fut lui qui créa, lorsqu'il se fit sacrer tsar en 1547, les strelitz, qui composèrent la première armée régulière. Ce fut lui qui, après avoir pris Kazan et Astrakan, refoula les Tartares en Crimée. Dans ses démêlés avec l'Ordre teutonique, dans sa campagne en Livonie, dans sa lutte avec le roi de Pologne Etienne Bathory, qui avait pour allié la Suède, il montra une énergie digne de toute admiration.
Mais le pouvoir absolu qu'il s'était arrogé le perdit. Les 25 dernières année de son règne (de 1559 à 1584) furent, sous le rapport de la férocité, sans exemple dans l'histoire. On eût dit qu'il était atteint de folie furieuse, et de fait il se croyait persécuté par tous ceux qui l'entouraient et qu'il envoyait sans pitié au supplice. On raconte qu'il se rendait dans les prisons pour assister à la torture des condamnés. Comme Henri VIII d'Angleterre, son contemporain, il se maria un grand nombre de fois, et répudia ou tua plusieurs de ses femmes. Son fils aîné Jean, compagnon de tous ses travaux, de tous ses vices, de tous ses crimes, avait les mêmes instincts que lui. Aussi rien ne semblait pouvoir troubler l'harmonie qui régnait entre eux. Cependant un jour Jean vint demander à son père la permission de se mettre à la tête de l'armée russe pour combattre Etienne Bathory :
- Ah ! s'écria le tyran, tout à coup saisi d'une violente fureur, tu veux aussi me détrôner, toi !
Et à l'instant, il s'élance sur le tsarevitch, le frappe avec un long bâton ferré qui lui servait de sceptre, lui fait plusieurs blessures, et enfin, d'un coup vigoureux asséné sur la tête, le renverse à terre baigné dans son sang. Le jeune prince survécut peu de jours à sa blessure.
Yvan le Terrible sentit alors le remord d'emparer de son âme, et sans cesser ses débauches et ses cruautés, il chercha un refuge dans une dévotion hypocrite. Sa mort fut digne de sa vie. Dans l'hiver de 1584, le monstre comprit que sa fin approchait.
"Déjà, dit l'historien Karamsine, les forces du tsar diminuaient sensiblement et le délire de la fièvre égarait ses idées. Etendu sans connaissance, il appelait à haute voix le fils qu'il avait tué ; il le voyait en imagination, il lui parlait avec tendresse... Toutefois, le 17 mars, il se sentit un peu mieux par l'effet d'un bain tiède ; il fit dire à l'ambassadeur de Pologne, alors à Mojaïsk; de se rendre incessamment à Moscou. Le lendemain, il dit à Belsky, un de ces courtisans :
"-Allez annoncer la mort à ces imposteurs d'astrologues. D'après leurs contes, c'est aujourd'hui que je dois mourir, et je sens renaître mes forces.
"- Attendez, répondirent ceux-ci, la journée n'est pas écoulée.
"On prépara un second bain dans lequel il resta environ trois heures ; ensuite il se coucha et prit quelque repos. Un instant après, il se lève, il demande un jeu d'échecs, et assis sur son lit, en robe de chambre, il arrange lui-même les pièces pour jouer avec Belsky. Tout à coup il tombe et ferme les yeux pour toujours... Les médecins accourent aussitôt et le frottent avec des essences spiritueuses pour le rappeler à la vie, tandis que le métropolitain, exécutant sans doute la volonté du tsar, à lui connue depuis longtemps, lisait sur le corps les prières des morts.
"Dans ce moment solennel, un profond silence régnait au palais. Bien que tout le monde s'attendît à l'évènement, on craignait de s'interroger à ce sujet. Ivan n'était plus qu'un cadavre ; cependant il paraissait encore redoutable aux courtisans qui le regardaient sans en croire leurs propres yeux, ni oser publier sa mort ; mais enfin le Kremlin retentit bientôt de la grande nouvelle ; on entendit crier : le tsar n'est plus ! et à l'instant, le peuple poussa des cris lamentables... A quel sentiment les attribuer ?
"Cet attendrissement prenait-il sa source dans les craintes que la faiblesse de Féodor, l'héritier du trône, inspirait sur le sort de l'Etat ?
"Etait-ce pour payer le tribut de pitié religieuse au monarque défunt, bien qu'il eût été féroce et sanguinaire ?...
"Ses obsèques eurent lieu avec une grande pompe dans l'église de Saint-Michel. Les assistants versaient des pleurs ; toutes les physionomies exprimaient l'affliction, et la terre reçut dans son sein les restes d'Ivan le Terrible ! L'opinion des hommes était muette devant le jugement de Dieu, et pour ses contemporains le rideau tomba sur la scène de son existence."
MEMOR - 1891
06 novembre 2008
L'Origine d'une fortune
Hanet Cléry, le valet de chambre de Louis XVI, avait accompagné son maître à la prison du Temple, et, après la mort du roi, il fut retenu prisonnier quelque temps. Aussitôt libre, il se décida à quitter la France pour se rendre en Autriche, et, comme il s'était arrêté à Colmar et prenait pension dans une auberge, il vit entrer un représentant du peuple, suivi d'un commissaire ordonnateur, tous les deux en mission, qui s'assirent à côté de lui, à la même table d'hôte.
Dès le début, à la vue de la corbeille de pain qu'on lui passait, le représentant fit un haut-le-corps, et s'écria, en s'adressant à l'aubergiste :
"Comment, citoyen hôte, tu nous fais servir du pain blanc, tandis que dans tous les départements que je viens de parcourir, à Paris, partout, on ne mange que du pain bis ! Pourquoi cette différence ?
- Je ne sais... je... Nous... nous avons toujours... toujours eu du pain blanc..., bégaya l'aubergiste interloqué.
- Ah ! toujours ? Ce sont là cependant des distinctions choquantes et qui ne valent rien. Est-ce que tu achètes ton pain ?...
- Je... je le fais... moi-même...
- Eh bien ! je me propose de donner à dîner demain chez toi à toutes les autorités de la ville, et je ne veux que du pain bis, tu entends ?
- Mais je... je n'aurai pas le temps...
- Arrange-toi comme bon te semble, mais je ne veux que du pain bis !"
L'aubergiste était d'autant plus déconcerté, et tremblait d'autant plus d'attirer sur lui l'attention des magistrats, qu'il avait deux fils émigrés, c'est-à-dire qui avaient refusé de reconnaître le gouvernement révolutionnaire. Dans son trouble et son anxiété, en sortant de table, il aborda Cléry qui était depuis quelques jours son commensal.
"Que faire ?
- Tranquillisez-vous donc, lui répondit Cléry. Rien de plus facile que de vous tirer d'embarras. Avez-vous de la farine ?
- J'en ai, mais de la blanche seulement, de la belle farine de froment...
- N'importe !
- Et je n'ai pas le temps d'en faire moudre de l'autre, moins bonne, qui me permette de fabriquer du pain bis.
- Nous en fabriquerons ; ne vous inquiétez pas. Vous avez encore du pain cuit ?
- J'ai ma provision de la semaine.
- Cela suffit. Que votre femme et vos filles aient l'obligeance de m'aider : nous passerons la nuit, s'il le faut ; mais demain, avant le dîner, nous aurons converti votre farine en pain bis."
Cette assurance rendit un peu de tranquillité à l'aubergiste, qui invita sa femme et ses filles à se mettre à la disposition de Cléry. Celui-ci se fit apporter la provision de pain qui restait, donna l'ordre d'enlever toute la croûte de chaque miche et de griller cette croûte, puis de la faire tremper et la délayer dans de l'eau. Cette eau, ainsi devenue épaisse et noirâtre, fut mise dans le pétrin, avec la farine blanche, qu'elle transforma bien vite en une pâte de couleur très foncée ; et, la mise au four effectuée, la cuisson terminée, on obtint du pain qu'on pouvait qualifier de plus que bis.
Ce pain, de si sombre aspect, mais fabriqué avec du pur froment, tous les convives réunis le lendemain par le représentant ne manquèrent pas de le savourer. Tout le premier, le représentant s'exclama :
"Ah ! voilà d'excellent pain bis ! Je n'en ai jamais mangé de pareil ! Où te l'es-tu donc procuré, citoyen hôte ?
- Mon pain se fait toujours chez moi, citoyen représentant.
- C'est vrai, tu me l'as dit hier. Eh bien ! fais-en beaucoup, de ce pain-là, je veux en emporter, je tiens à le montrer partout pour attester aussi bien ton habileté que ton zèle et ton dévouement à nous servir. Hein, tu craignais de n'avoir pas le temps ?... Et sois sûr que je ne t'oublierai pas, que je te récompenserai..."
Le représentant du peuple emporta en effet quantité de ce pain dans sa voiture et dans celle du commissaire ordonnateur Lasserre ; et ils expédièrent dans les casernes, dans les hôpitaux, et à la Convention même, des échantillons de cet incomparable pain bis.
Profitant des bonnes dispositions qu'on lui témoignait, l'aubergiste sollicita l'autorisation et les moyens de faire construire un vaste hangar pour y mettre des bestiaux à couvert.
Grâce à l'appui du représentant, cette autorisation lui fut accordée, et on lui concéda le droit de couper, dans une forêt des Vosges, la quantité de bois qui lui était nécessaire pour la construction dudit hangar.
Ce hangar, pour je ne sais quel motif, ne fut pas édifié ; mais il faut croire qu'il devait être d'une étendue et d'une hauteur considérables, car la vente des bois coupés à son intention produisit plus de soixante mille francs, - toute une fortune due à des croûtes de pain grillé.
Albert CIM
22 octobre 2008
Les reines qui furent chefs d'Etat
Marie Tudor (1516-1558) - Reine d'Angleterre de 1553 à 1558. Fille d'Henri VIII et soeur d'Edouard VI son successeur, elle allait hériter de la couronne à l'âge de 37ans, quand le duc de Nouthumberland lui opposa et mit sur le trône Jeanne Grey, une descendante d'Henri VII. Marie avait ses partisans, une armée. Elle s'empara de Jeanne, de ces complices, et leur fit trancher la tête. Elle consacra son règne au rétablissement du Catholicisme par la manière forte : échafauds et bûchers. En 1554 elle avait épousé Philippe fils de Charles-Quint, qui la délaissa dès qu'il fut monté sur le trône d'Espagne. Avant de mourir, sans postérité, elle eut la douleur de voir Calais repris par les Français.
Elisabeth (1533-1603) - Reine d'Angleterre de 1558 à 1603. Fille d'Henri VIII et demi-
soeur de Marie Tudor, lui succéda sans contestations malgré son origine maternelle (Anne Boleyn). Elle passa sa jeunesse dans l'étude et enrichit magnifiquement une intelligence supérieure ; mais sa conduite à l'égard de Marie Stuart, haïe comme catholique et peut-être comme Ecossaise, qu'elle attira dans ses Etats et fit en fin de compte décapiter ; son intimité avec plusieurs favoris, notamment les comtes de Leicester et d'Essex, ne mettent pas au même rang sa moralité. Son règne, despotique autant que fut jamais celui de son père, débuta par le rétablissement de la religion réformée ; elle organisa l'Eglise d'Angleterre et s'en constitua le chef. Sa politique extérieure fut tout inspirée de sa religion délivrée fortuitement du péril que devait lui faire courir l'Invicible Armada de Philippe II d'Espagne, elle envoya des secours à Henri IV, occupé à conquérir son royaume, réprima les soulèvements catholiques de l'Irlande et soutint les Pays-Bas contre les entreprises espagnoles. Socialement elle promulgua la Loi des Pauvres en créant des taxes obligatoires à leur profit.
Marie Stuart (1542-1587) - Reine d'Ecosse de 1561 à 1567 : période de royauté effective, sans préjudice d'une période antérieure où Marie, élevée à la cour des Valois, régna sous la tutelle de sa mère et fut en outre reine de France pendant un an, comme femme de François II. Veuve, elle dut retourner en Ecosse et, catholique zélée, passa six années terribles (complots divers, assassinats de Rizzio, son secrétaire, de Darnley, son second mari) à lutter contre le réformateur Knox et la noblesse écossaise soutenue par Elisabeth d'Angleterre. Vaincue par ses compatriotes, emprisonnée, elle dut abdiquer en faveur de son fils (Jacques VI) et accepter de sa rivale un asile qui devint une longue captivité de 20 ans. Impliquée sans preuves dans la conspiration de Babington elle fut comme lui décapitée en 1587.
Anne (1664-1714) - Reine d'Angleterre de 1702 à 1714. Fille de Jacques II elle
accéda au trône après la mort de Guillaume III, époux de sa soeur aînée. Succès militaires : les opérations Marlborough pendant la guerre de succession d'Espagne. Diplomatiques : la reine participa en arbitre de l'Europe au traité d'Utrecht (1713). Politiques : elle consomma l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse par la fusion des deux Parlements (1707). Artistiques : elle a donné son nom à un style.
Victoria (1819-1901) - Reine du Royaume Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, impératrice des Indes de 1837 à 1901. Fille du duc de Kent et de Victoria de Saxe-Cobourg et Gotha. Apportant au trône des idées libérales, servie par un solide bon sens et une grande dignité de caractère, elle présida pendant 63 ans à la transformation profonde de son royaume. C'est dans l'"ére victorienne", en effet, que l'Angleterre évolua du protectionnisme au libre échange ; du régime aristocratique et oligarchique à une organisation de plus en plus démocratique ; les colonies reçurent une admisnistration digne de leur valeur ; des idées nouvelles de tolérance politique et religieuse s'accréditèrent (Glawstone put même rêver de donner à l'Irlande le Home rule) ; après une longue période de torpeur, on vit surgir une philosophie, une littérature, un art nouveau. Malgré les ombres à ce tableau (malheurs de l'Irlande, dures répressions dans l'Inde, conquêtes coloniales violentes, guerre injuste du Transvaal), Victoria a su porter si haut la gloire et l'impérialisme britanniques que son jubilé de 1897, à l'occasion de son 60e anniversaire de règne, prit des proportions d'apothéose.
Marie-Thérèse d'Autriche (1717-1780) - Impératrice d'Allemagne et reine de Hongrie de 1740 à 1780. Fille de Charles VI, elle hérita d'une couronne mal assurée et que lui disputèrent âprement maints compétiteurs. Elle faillit la perdre avec ses Etats dans cette Guerre de Succession d'Autriche (1740-48) et y laissa la Silésie, conquise par Frédéric II. Elle travailla ardemment à préparer la revanche. Vainement : la Guerre de Sept ans (1756-1763) ne lui rendit pas la province perdue. L'annexion arbitraire d'une partie de la Pologne lui fut ultérieurement une peu édifiante compensation. Son oeuvre de paix vaut mieux. D'une intelligence vive, d'une volonté forte, elle poursuivit l'application des réformes qui devaient renforcer son autorité dans chacun de ses Etats et aussi assurer l'unité de l'Empire : création d'une Cour des Comptes, d'un Conseil d'Etat, d'un Code Pénal, d'Académies, etc. Elle entendait gouverner par elle-même : bien que son mari François de Lorraine eut été proclamé empereur en 1745 et son fils Joseph "co-régent" en 1765, elle ne les laissa pas se mêler au gouvernement de la monarchie, et fut seule, comme dit son rival Frédéric, "à exécuter des desseins dignes d'un grand homme".
Isabelle la Catholique (1450-1504) - Reine de Castille puis d'Espagne de 1474 à 1504. Elle hérita de son
frère Henri, le trône de Castille, après avoir écarté sa nièce et, cette question une fois réglée par les armes, se montra grande reine. Son titre de gloire est d'avoir chasser les Maures d'Espagne par le prise de Grenade (1492). De plus elle organisa la justice, la police (Ste Hermandade), l'Inquisition et eut la chance de voir sa puissance politique et territoriale augmentée par la découverte de Christophe Colomb (1491). Elle avait épousé, en 1469, Ferdinand, roi d'Aragon ; après 1492 ils prirent en commun le titre des rois d'Espagne.
Isabelle II (1830-1904) - Reine d'Espagne de 1843 à 1870. Affranchie à 13 ans de la tutelle de sa mère, Isabelle ne posséda jamais la moindre qualité de femme d'Etat et ne sut pas gouverner. Frivole, prodigue, superstitieuse, férue d'une politique de réaction outrancière, mais incapable de la diriger, elle assista sans part personnelle au mouvement de bascule entre libéraux et réactionnaires créé par les ministres, ses généraux, sa "Camarilla", les Cortès. Deux révolutions, plus graves que les émeutes ordinaires, éclatèrent sous son règne ; la dernière la chassa d'Espagne en 1868. Elle se réfugia à Pau, puis habita Paris, où elle abdiqua deux ans plus tard en faveur de son fils (Alphonse XII) et mourut en 1904.
Marie II (dona Maria) (1819-1855) - Reine de Portugal de 1826 à 1855 : huit années de tutelle et vingt et une de pouvoir personnel. Ce long règne fut tout rempli d'intrigues politique. Fille de dom Pedro, empereur du Brésil qui avait renoncé en sa faveur au royaume de Portugal, la reine Marie lutta d'abord contre le régent son oncle dom Miguel, qui devait l'épouser mais usurpa le trône avant l'arrivée de sa fiancée venue du Brésil en Portugal. Expulsion de dom Miguel par dom Pedro venu au secours de sa fille. Lutte de la reine attaquée à la fois par les partisans de dom Miguel, réactionnaires, et par le parti libéral ; lutte incessante jusqu'à ce que, en 1851, un soulèvement militaire modifia la Constitution dans un sens démocratique et obligea la reine à sanctionner cette modification. Elle avait été mariée successivement à Auguste de Leuchtenberg (1835) et Ferdinand de Saxe Cobourg-Gotha (1836). De ce dernier mariage elle eut sept enfants dont l'aîné, né en 1837, fut roi de Portugal sous le nom de Pedro V de 1853 à 1861.
Catherine Iere (1682-1727) - Impératrice de Russie de 1725 à 1727. C'est la femme de Pierre le Grand
dont elle continua la politique pendant deux ans, lui ayant officiellement succédé. Elle favorisa la civilisation européenne et fonda l'Académie des Sciences. Ses débuts tiennent du roman : d'abord servante chez un pasteur, elle fut enlevée par un sergent russe, devint la maîtresse de Menchikov, ministre de Pierre, puis de Pierre lui-même, qui l'épousa en 1712 après avoir répudié Eudoxie. Elle venait de sauver le tzar qui, cerné par les Turcs allait être fait prisonnier, mais que Catherine délivra en achetant le Grand Vizir.
Elisabeth Petrovna (1709-1762) - Impératrice de Russie de 1741 à 1762. Fille de Pierre le Grand et de Catherine elle monta sur le trône par l'effet d'une révolution qui en fit tomber Ivan VI et reprit la politique civilisatrice de son père. Aidée de Chouvalov elle fonda l'Université de Moscou, l'Académie des Beaux-Arts de Pétersbourg, protégea les artistes, les littérateurs, les savants, organisa le premier théâtre russe, et, fût-ce aux dépens des finances instaura à la cour un luxe permanent. Sa politique extérieure fut heureuse : elle enleva une partie de la Finlande aux Suédois et pendant la Guerre de 7 ans où elle prit parti pour l'Autriche, remporta plusieurs victoires. Elle avait épousé morganatiquement son favori Alexis Razoumovsky.
Catherine II (1729-1796) - Impératrice de Russie de 1763 à 1796. Catherine d'Auhalt-Zerbst, mariée à
Pierre III, homme inintelligent et ivrogne, le fit abdiquer, étrangler, et monta sur le trône impérial à l'âge de 33 ans. Remarquablement intelligente, énergique et ambitieuse, nourrie des oeuvres des grands écrivains français, cette Allemande, qui se montra la plus Russe des impératrices, s'efforça de faire entrer de plus en plus son royame dans le "concert européen". Elle n'y employa pas seulement ses relations avec Voltaire, Diderot, d'Alembert, la fondation de nombreuses écoles, de Musée, etc., mais aussi les armes. Le démenbrement de la Pologne lui fit acquérir une façade sur l'Europe centrale ; et si, n'ayant pu démembrer la Turquie, elle ne réussit qu'imparfaitement du côté du sud, deux guerres lui donnèrent la Crimée et les rives septentrionales de la mer Noire. Quand elle mourut elle laissait la Russie agrandie de territoires dont la superficie égalait à peu près celle de la France. Par ailleurs elle ne cessa de coloniser, en y attirant des étrangers, les régions de l'Ukraine et de la Volga, très fertiles mais à peu près vides d'habitants. Le prince de Ligne, un Belge célèbre par son esprit et qui fut à son service, l'appelait Catherine le Grand. C'est pour la grande Catherine.
17 octobre 2008
Le Chocolat de Dantzig
Napoléon, pour reposer son esprit des graves soucis qui l'accablaient, aimait à mystifier sans méchanceté les personnes de son entourage ; celles-ci d'ailleurs n'avaient jamais lieu de regretter d'avoir excité la gaîté impériale, car toujours quelque bonne récompense les dédommageait des rires qu'elles avaient provoqués ou de l'étonnement qu'elles avaient éprouvé.
Le maréchal Lefebvre fut une de ces bienheureuses victimes de l'Empereur. Quelques jours après qu'il se fût emparé de Dantzig, Napoléon le fit mander chez lui, à six heures du matin.
Lorsque le maréchal se présenta, l'Empereur travaillait avec le major général. L'officier de service l'annonça :
"Ah ! ah ! s'écria Napoléon, M. le duc de Dantzig ne s'est pas fait attendre !"
Puis se tournant vers l'officier, il ajouta :
"Dites à M. le duc que je ne l'ai dérangé de si bonne heure que pour le prier de prendre avec moi le premier déjeuner. Dans un quart d'heure, nous nous mettrons à table."
L'officier salua, sortit et retourna auprès du maréchal. Il y avait dans les paroles de l'Empereur quelque chose qui le surprenait, c'était ce titre de M. le duc, appliqué d'une manière imprévue à Lefebvre. Cela l'intriguait vivement. Néanmoins il n'en laissa rien paraître, et exécuta ponctuellement les ordres du maître :
"Monsieur le duc, dit-il, Sa Majesté vous convie à déjeuner avec elle, et vous prie de patienter encore un quart d'heure."
Le maréchal, homme distrait, ne prêta aucune attention à la qualité que lui accordait l'officier de service. Il s'assit et continua de rêver à des choses qui intéressaient son esprit curieux et chercheur.
Au bout d'un quart d'heure, un autre officier d'ordonnance vint le chercher pour le conduire auprès de l'Empereur, qui, en compagnie du major général, était déjà à table. Napoléon salua le maréchal de la main, puis, en riant, il dit :
"Bonjour, monsieur le duc, asseyez-vous à côté de moi."
Lefebvre plissa le front ; deux fois, à de si courts intervalles, on lui appliquait le même titre ! Il pensa que l'Empereur avait sans doute médité quelque plaisanterie ; il se tint sur ses gardes pour éviter de tomber dans le ridicule, si on lui préparait quelque mauvais tour. Mais bientôt, voyant que l'Empereur ne cessait de lui prodiguer ce titre, il en demeura tout interdit. Napoléon, pour augmenter son embarras, lui demanda :
"Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc ?
- Mais oui, sire.
- Eh bien !... nous n'en mangerons pas, mais je vais vous donner un liver de celui, si renommé, que fabrique la ville de Dantzig. Puisque avez pris vaillamment cette place, il est juste que cela vous rapporte quelque chose."
L'Empereur se leva, ouvrit une cassette, y prit un paquet ayant la forme d'une livre de chocolat, et le tendit au maréchal, avec ces mots :
"Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat, les petits cadeaux entretiennent l'amitié."
Lefebvre n'osa manifester son étonnement d'une telle récompense ; il s'était emparé de Dantzig à force d'énergie, il avait risqué sa vie pour ouvrir le chemin de nouvelles conquêtes à l'Empereur, et celui-ci, pour reconnaître son mérite et son courage, le gratifiait d'un paquet de chocolat !
Il réprima une moue presque imperceptible qui avait allongé sa lèvre, et, ouvrant la main, il reçut le maigre cadeau offert, puis le glissa dans les basques de son habit doré. L'Empereur se réjouit intérieurement de la mauvaise humeur de son maréchal, et, durant le repas, ne cessa de lui fournir des preuves de sa bienveillance. Le pâté qu'on servit représentait la ville de Dantzig, et Napoléon profita de cette occasion pour compliment Lefebvre :
"On ne pouvait donner à ce pâté, déclara-t-il, une forme qui me plût davantage. Attaquez, monsieur le duc, voilà votre conquête ; c'est à vous d'en faire les honneurs."
Tant de bonne grâce, multipliée à chaque instant, permit au maréchal d'oublier la mesquinerie de la récompense qui pesait si peu dans les basques de son habit. En réfléchissant, il finit par se demander même si l'Empereur, pour se jouer un peu de lui, n'avait pas enfermé quelque somptueuse surprise sous l'enveloppe modeste du paquet de chocolat. Aussi on juge avec quelle impatience, une fois rentré chez lui, il rompit les cachets du papier.
Grande fut la satisfaction qu'il éprouva lorsque, après avoir retiré plusieurs enveloppes, il découvrit une grosse liasse de billets de banque se montant à une somme de cent mille écus. Il estima que la plaisanterie était bonne.
Le soir même, lui parvinrent des actes de chancellerie qui confirmaient son titre de duc de Dantzig. Il comprit tout ce qui lui avait paru obscur au cours du déjeuner et il alla remercier l'Empereur. Mais l'histoire de son paquet de chocolat, colporté par les uns et les autres, arriva jusqu'aux oreilles des troupiers, qui s'en divertirent fort ; et de la moralité de cette aventure, ils tirèrent une expression qui devint proverbiale dans l'armée.
Quand un soldat voulut se faire régaler de quelque douceur par un camarade possédant quelque argent, il prit l'habitude de lui dire :
"Tu peux bien payer quelque chose, n'as-tu pas dans ton sac du chocolat de Dantzig ?"
Paul POTTIER
29 septembre 2008
Quand la reine se déshabillait en public
A la Cour de France d'avant la Révolution, il existait une assez curieuse coutume : le roi et la reine s'habillaient et se déshabillaient devant les membres de leur Cour. Bien entendu, la souveraine n'était dévêtue que devant des dames.
Le respect de l'étiquette rendit parfois cette coutume fort pénible pour la reine, témoin l'anecdote suivante extraite des Mémoires de Mme Campan. La souveraine dont il s'agit n'est autre que Marie-Antoinette. Rappelons que les chambres de Versailles étaient très mal chauffées.
"Un jour d'hiver, il arriva que la reine, déjà toute déshabillée, attendait le moment de passer sa chemise. Je la tenais toute dépliée ; la dame d'honneur entre, se hâte d'ôter ses gants et prend la chemise. On gratte à la porte, on ouvre : c'est Mme la duchesse d'Orléans ; ses gants sont ôtés, elle s'avance pour prendre la chemise, mais la dame d'honneur ne doit pas la lui présenter ; elle me la rend, je la donne à la princesse. On gratte de nouveau : c'est Madame, comtesse de Provence (1) ; la duchesse d'Orléans lui présente la chemise. La reine tenait ses bras croisés sur sa poitrine et paraissait avoir froid. Madame voit son attitude pénible, se contente de jeter son mouchoir, garde ses gants, et en passant la chemise décoiffe la reine qui se met à rire pour déguiser son impatience, mais après avoir dit plusieurs fois entre ses dents :
"C'est odieux ! Quelle importunité !"
(1) C'était la belle-soeur de Marie-Antoinette, mariée au frère de Louis XVI ; le comte de Provence, futur Louis XVIII.
24 juin 2008
Saint Louis
Le plus populaire des rois de France avec Henri IV. Dès sa jeunesse, il donnait la liberté aux prisonniers, pardonnant généreusement aux moments d'égarement ; il fréquentait les léproseries, s'enquérait des besoins des malades, donnait sur sa bourse personnelle des subsides pour augmenter leur bien-être.
L'amour de la justice et du droit était sa plus fervente ambition. Aussi, dès qu'il put le faire, se prit-il à rendre lui-même la justice, qui, à cette époque, n'édictait point les mêmes peines pour tout le monde.
Il protégeait de préférence les femmes et les gens de peu, favorisait le commerce de toutes ses forces, en lui imposant toutefois de ne pas frauder le consommateur, soit par l'emploi de poids pipés, soit par la tromperie sur la vente. En ce cas, il devenait impitoyable, confisquait les biens du marchand, et lui retirait le droit de commercer, disant que toute fraude commise envers les consommateurs était un crime de lèse-majesté, ce qui reviendrait à dire aujourd'hui un crime de lèse-nation.
25 mai 2008
Marie-François-Sadi CARNOT et Lazare-Nicolas-Marguerite
Quatrième président de la République Française. Il naquit à Limoges, le 11 août 1837. Il portait un nom illustré déjà par beaucoup d'hommes distingués et par un véritable grand homme. Il fit ses études classique au lycée Bonaparte et entra en 1857 à l'École Polytechnique, puis à l'École des Ponts-et-ChausséesPonts-et-Chaussées, dont il sortit en 1863. Travailleur consciencieux et infatigable, Sadi Carnot montrait déjà, comme étudiant, les rares qualités qui devaient le faire connaître plus tard. En même temps l'affabilité de son caractère, sa distinction, sa sincère modestie lui faisaient de nombreux amis parmi ses camarades. En 1864 il fut envoyé comme ingénieur à Annecy : la Savoie venait d'être annexée, et le gouvernement entreprenait dans cette province des travaux publics importants. Carnot fut à la hauteur de sa mission : il sut se faire aimer de ces nouveaux Français et se rendre utile. Parmi les travaux auxquels il a attaché son nom, on cite en particulier le grand pont de Collonge, sur le Rhône, près de la frontière suisse.
La guerre de 1870 le trouva encore en Savoie. Son entrée dans la carrière politique date de janvier 1871 ; nommé par le gouvernement de la Défense Nationale préfet de la Seine-InférieureSeine-Inférieure et commissaire extraordinaire dans l'Eure et le Calvados, il chercha à y grouper toutes les forces encore disponibles pour résister à l'invasion. S'il échoua, comme tant d'autres, ce ne fut pas sans avoir déployé, dans cette oeuvre désespérée, toute l'énergie et la persévérance dont il était capable.
En juillet de la même année il fut élu à l'Assemblée Nationale. Il ne tarda pas à s'y faire apprécier, non comme orateur brillant, mais comme travailleur admirablement informé de toutes les questions techniques, comme républicain ferme et intègre en même temps que courtois et tolérant. On peut dire que dans cette Assemblée, comme dans les diverses Chambres dont il fit partie, il a eu des adversaires, mais jamais d'ennemis.
Ses compétences spéciales le désignaient pour le ministère des travaux publics. Il y entra en 1878 comme sous-secrétaire d'Etat, puis en 1885 comme ministre. Dans l'intervalle, il avait été président de la commission du budget, et s'était acquis de l'autorité dans les questions de finances. On eut l'occasion de le voir, lorsqu'un remaniement ministériel lui fit attribuer, en 1885, ce portefeuille des finances, toujours si lourd à porter. Il montra dans ces nouvelles fonctions un louable esprit d'économie et une probité à toute épreuve. Un trait d'honnêteté vraiment courageux et resté longtemps ignoré le mit tout particulièrement en vue, lors de la démission de M. Grévy en 1187.
La majorité des Chambres n'ayant pas réussi à s'entendr sur un des candidats proposés d'abord pour la Présidence, l'accord se fit, d'une façon assez inattendue, sur le nom de Sadi Carnot, qui fut élu, au deuxième tour de scrutin, par 616 voix sur 842 votants. Le nouveau Président n'avait jamais joué jusque-là un rôle de premier ordre ; mais il portait un nom glorieux, il avait de rares qualités personnelles, et l'on put voir dès l'abord qu'il occuperait dignement la plus haute magistrature de son pays.
Ses six ans et demi de présidence ont été marqués par des luttes intérieures très vives et par de graves questions extérieures ; il a été toujours un arbitre impartial entre les partis, et le chef respecté de la France, qui sentait en lui un caractère sûr, exempt de toutes visées personnelles, entièrement dévoué à sa tâche. Il personnifiait noblement le pays, soit qu'il reçût les ambassadeurs ou les souverains étrangers, soit qu'il parcourût les différentes provinces, pour leur témoigner sa sollicitude, s'informer de leurs désirs et de leurs besoins, assiter à leurs fêtes, et leur parler, toujours avec tact et mesure, au nom du gouvernement qu'il dirigeait. Aussi cet homme réservé, modeste, presque timide, avait-il acquis, sans la chercher, par sa parfaite distinction, par la correction de sa tenue et l'accueil cordial qu'il faisait à chacun, une popularité véritable et durable. C'est même sa confiance dans la foule, son dédain des précautions, son souci de plaire à tous qui a été, hélas ! la cause de sa mort. On sait que pour mieux répondre aux acclamations qui l'accueillaient à Lyon, il avait écarté l'un des cuirassiers qui escortaient sa voiture, et c'est le moment qu'un misérable assassin a choisi pour le frapper.
Deux grands faits qui ont marquée sa carrière présidentielle : l'admirable Exposition de 1889, qui fut un si grand triomphe pour Paris et la France, et que Carnot présida avec tant de bonne grâce et de dignité, et ces fêtes de 1893, dont la mémoire ne s'éteindra pas, et qui ont scellé la cordiale entente franco-russe. On ne sait pas assez combien la personne, si universellement estimée, du Président a contribué, par la confiance qu'elle inspirait, à rendre possible ce rapprochement souhaité depuis longtemps.
Aujourd'hui, la France est en deuil. Le bon citoyen qui, modestement, allait déposer son mandat à la fin de cette année, est tombé sous un poignard vulgaire. Cette fin douloureus rehausse encore sa belle figure ; il est tombé au champ d'honneur, en faisant son devoir. Les regrets que témoigne le monde entier sont une précieuse consolation. Ils témoignent du respect qu'avait su inspirer cet homme honnête et bon, qui fut un chef sans défaillances, un honnête homme, un mari et un père modèle ; ils montrent qu'à notre époque, où l'intrigue, la cabale, la réclame élèvent ou détruisent tour à tour des renommées d'une heure, des hommes se rencontrent encore qui n'arrivent que par le travail, la probité, le désintéressement. L'exemple de Carnot ne sera pas perdu, espérons-le.
La famille de Carnot a produit beaucoup d'hommes distingués. Son berceau est à Nolay (Côte-d'Or), et elle y existe depuis un temps immémorial ; elle vivait noblement dès le treizième siècle. Elle a produit surtout des légistes, des soldats et des savants.
L'homme qui rendit le nom de Carnot glorieux, de distingué qu'il était, c'est, on le sait, Lazare-Nicolas-Marguerite Carnot, l' "organisateur de la victoire", né à Nolay en 1753 et mort en exil à Magdebourg en 1823. Député à l'Assemblée Législative, puis à la Convention, il fut membre du Comité de Salut Public, et, comme tel, chargé des affaires militaires. Il s'enferma dans ces occupations, pendant toute la Terreur, qu'il désapprouvait, mais qu'il n'osa pas, devant le péril de la situation extérieure, attaquer ouvertement.
Il organisa toutes les campagnes de 1793 à 1794 en Belgique, en Vendée, à Toulon, etc. De son cabinet il créa quatorze armées, improvisa des généraux, dirigea les opérations militaires. Souvent même il paya de sa personne, ainsi à la bataille de Wattignies, le 16 octobre 1793.
Il resta en fonction après le 9 thermidor, puis, en 1795, il fut nommé l'un des membres du Directoir, et en cette qualité il continua à diriger les affaires militaires, jusqu'à ce qu'accusé faussement de royalisme, il fût devenu l'une des victimes du coup d'Etat du 18 fructidor. Il erra alors en Suisse et en Allemagne, et ne revint dans son pays qu'après l'établissement du Consulat. Sous ce nouveau régime il fut encore, mais pour quelques mois seulement, ministre de la guerre. Plus tard il refusa son adhésion à l'Empire, et vécut dans la retraite, s'adonnant à des travaux scientifiques. Mais, lorsque la France fut envahie, il offrit noblement ses services à Napoléon. La seconde partie de sa carrière militaire n'est pas moins glorieuse que la première. En 1814, il défendit vaillamment Anvers, et ne quitta la place que sur l'ordre du gouvernement. En 1815, il fut ministre de l'intérieur pendant les Cent Jours. L'année suivante, il fut exilé pour régicide, et reprit le chemin de l'étranger. Il se fixa d'abord à Varsovie, puis à Magdebourg, où il mourut en 1823. On se souvient que ses restes ont été transportés en France en 1889 et reposent au Panthéon.
Les traits dominants du caractère de celui qu'on a appelé le "Grand Carnot" étaient l'énergie, une énorme puissance de travail, l'austérité et le désintéressement. Ne retrouvait-on pas une partie de ces qualités chez son petit-fils, qui n'a pas eu, sans doute, la même hauteur d'intelligence, ni la même fertilité des conceptions, et qui d'ailleurs a vécu à une époque moins terrible, mais qui a eu le même caractère intègre et ferme ?
Le Grand Carnot eut deux fils, Sadi Carnot (né en 1796 et mort en 1832, qui fut un mathématicien de premier ordre, et qui découvrit la thermodynamique, et Hippolyte Carnot, le père du défunt président (né en 1801, mort en 1888), qui fut successivement député sous Louis-Philippe, ministre de l'instruction publique en 1848, puis de nouveau député et sénateur. Hippolyte Carnot était un homme d'une haute honorabilité et d'une véritable valeur, auquel l'instruction publique doit beaucoup ; il a écrit de nombreux ouvrages, relatifs surtout à l'histoire de la Révolution, et ses travaux lui ont valu un fauteuil à l'Académie des Sciences morales et politiques. Il a encore eu la joie, avant de mourir, de voir son fils aîné élu à la présidence de la République.
Henrie NORVAL - 1894
