Pélisson, secrétaire du roi Louis XIV, était grand ami du surintendant Fouquet. Attaché à la personne de ce ministre, il avait été son collaborateur dévoué et s'était acquis la réputation d'un homme de bien.
Fouquet, ayant déplu au roi par ses immenses richesses, fut accusé d'avoir volé l'Etat, et condamné, presque sans jugement, à un emprisonnement perpétuel.
Pélisson, loin de suivre l'exemple de ceux que le malheur éloigne, n'abandonna pas dans son désastre celui avait fait sa fortune. Il osa tenter de le justifier.
Louis XIV, croyant voir dans cette généreuse conduite un blâme à son autorité absolue, en fut irrité. Il fit enfermer Pélisson à la Bastille. L'ami fidèle du surintendant fut soumis à un régime sévère : il n'avait à sa disposition, ni encre, ni papier, ni livres. Pourtant on lui donna un compagnon, un paysan basque, qui passait son temps à jouer de la musette.
Le pauvre prisonnier ne savait comment employer ses longues journées ! Dévoré d'ennui, il inspectait avec découragement les murs de son cachot. Tout à coup, il aperçut dans un coin une araignée qui tendait ses fils. Il se mit à l'examiner. Infatigable, elle allait et venait, s'accrochant ici, puis là, tissant sa toile avec adresse. 
Pélisson avait suivi avec intérêt tous ces mouvements. Il se promit de respecter un travail qui avait demandé tant de peine et laissa vivre la bestiole.
Soudain, le basque s'étant mis à jouer de la musette, la tisseuse, suspendue à son léger fil, descendit jusqu'à la hauteur de l'épaule du joueur.
Tant que l'instrument se fit entendre, elle demeura immobile. Dès qu'il cessa, elle remonta chez elle. Une heure après, le même manège recommença.
"Tiens, tiens ! se dit Pélisson, mon araignée aimerait-elle la musique ?"
Il en acquit en effet bientôt la certitude.
Ce fut un motif de plus pour rendre la petite bête sympathique au détenu.
"Si elle est sensible à la musique, se dit-il, elle doit être susceptible d'une certaine éducation."
Il songea à l'apprivoiser et s'appliqua à lui présenter des mouches et autres insectes qu'il pouvait attraper. Ce fut une oeuvre de patience qui demanda plusieurs mois. A la fin, l'araignée s'accoutuma si bien qu'elle sut prendre la musette pour un signal. Aux premiers sons, elle arrivait chercher sa proie jusque sur les genoux de son maître.
Le captif avait lis ainsi un intérêt dans sa triste vie.
Hélas ! on devait lui ravir encore.
Un jour, le gouverneur de la Bastille étant venu visiter Pélisson, lui demanda à quoi il occupait ses loisirs. Le prisonnier, dans sa candeur, lui présenta sa petite amie, et le méchant homme eut la cruauté d'écraser l'insecte en ricanant.
"Ah ! Monsieur s'écria Pélisson navré, pourquoi ne m'avez-vous pas plutôt cassé le bras !"
Hâtons-nous de dire que ce gouverneur fut bientôt puni de sa mauvaise action par la disgrâce royale. Mais cela ne pouvait consoler la grande âme de Pélisson de la perte de sa petite compagne d'infortune.

Marie de GRAND'MAISON