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Le jeune Henri de Bourbon, prince de Béarn - qui devait être plus tard roi de France, sous le nom de Henri IV - ayant passé son enfance au milieu des populations Pyrénéennes, resta toute sa vie, pour la bravoure et la franchise, un vrai fils de la montagne.
Henri avait douze ans lorsqu'il dut quitter sa province pour venir faire son éducation à la cour de France, à côté de son cousin, le roi Charles IX, qui n'avait que trois ans de plus que lui.
Les manières un peu rudes du béarnais contrastèrent d'abord avec les moeurs raffinées des jeunes courtisans de la cour des Valois ; mais les reparties d'Henri étaient si spirituelles, son rire si communicatif qu'il plut vite à tous, et particulièrement au jeune monarque.
Henri de Bourbon, dont l'instruction avait grand besoin d'être complétée, suivait les leçons du sage La Gaucherie, qui lui avait été donné comme précepteur.
Un pourpoint de velours avait remplacé sa veste brune, ses hauts-de-chausses étaient en beau tissu soyeux, et sa fraise en fin linon. De son enfance, il avait conservé l'habitude de se couvrir rarement la tête : c'était le plus souvent à sa main que brillait sa toque emplumée.
A ses qualités de bravoure, de droiture, d'esprit, de gaîté et de bonté, le futur roi de France et de Navarre ajoutai un profond sentiment de l'honneur.
Un jour, Henri était entré vivement, comme toujours, dans la salle d'étude, et sans perdre de temps s'était assis devant la grande table chargée de livres où il venait chaque matin.
Son précepteur était déjà installé. L'enfant dit aussitôt :
"Eh bien ! messire, qu'allez-vous m'apprendre aujourd'hui ? Votre leçon sera-t-elle amusante ? Yaura-t-il des batailles ? Les combats, les victoires ! Voilà ce qui me plaît !
- Pourtant, dit gravement La Gaucherie, la paix seule assure la prospérité d'un État.
- Moi, j'aime la guerre, reprit l'élève avec animation, il n'y a que les peureux qui la redoutent, et je ne suis point de ceux-là, croyez-le, messire.
- Hélas ! monseigneur, c'est très joli sans doute de briller, d'être un héros de combat ; mais qui peut se dire vainqueur à l'avance ? Et le fût-on, ne savez-vous pas que le peuple, même victorieux, souffre et gémit dans les luttes ? Le calme au contraire lui apporte bonheur et richesse.
- Oui, je comprends, dit le jeune prince, devenu tout à coup rêveur. Je ne songeais qu'à mon propre plaisir en parlant de la sorte. Un souverain doit tout sacrifier à son peuple, pour le rendre heureux," acheva-t-il en soupirant.
Puis reprenant son enjouement :
"Nous voici loin de l'Histoire, je vous écoute, messire."
La Gaucherie ouvrit le livre. Commençant d'une voix ferme et en accentuant chaque mot, il reprit à l'endroit où il était resté la veille :
"En ce moment, le roi François Ier perdit un de ses appuis, car le connétable de Bourbon, dauphin d'Auvergne, ayant été mécontenté par l'injustice de Madame Louise de Savoie, se tourna vers l'Espagne et donna le triste spectacle d'un prince du sang traître à son pays."
L'enfant devint blême. Ils se leva, tremblant de colère, et s'écria :
"Osez répéter ce que vous venez de dire.
- Quoi ? La trahison du connétable de Bourbon..
- Vous mentez, monsieur, il ne peut y avoir de traître dans ma famille.
- Je ne dis pourtant que la vérité, répondit le gouverneur avec calme.
- Non, non, c'est impossible," criait Henri les poings crispés, la gorge contractée.
La Gaucherie, très froidement, ferma le livre en disant :
"Il est inutile que je continue, puisque Votre Altesse a cessé de croire en ma parole."
L'irritation du petit prince commençait à tomber en face de la gravité de son précepteur. C'est la voix pleine de larmes qu'il reprit :
"Pourquoi m'insulter et me dire que j'appartiens à une famille de traîtres.
- Le fait que j'ai rapporté est connu de tous, monseigneur ; mais parce qu'un rameau s'est flétri, est-ce une raison pour que l'arbre entier doive s'en ressentir ? Le connétable a agi dans un moment d'exaspération, rendant sa faute irréparable. Prenez garde, messire, de l'imiter. On doit craindre de celui qui ne peut dominer un instant sa colère.

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Henri ne songeait plus à se révolter  ni à cacher son émotion : cette fois il pleurait.
"Je vous dois des excuses, messire, dit le futur roi, et, si dur que soit votre enseignement, j'ai foi dans ce que vous m'avez dit.
- Bravo, monseigneur, c'est un honneur même pour un prince que de savoir reconnaître ses torts."
Et rouvrant le livre, La Gaucherie continua :
"Le connétable prêta secours à Charles-Quint, rival souvent heureux du roi de France. Étant à la bataille de Rebec, il rencontra Bayard mourant et le plaignit sur son état : "Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, répondit le chevalier sans peur et sans reproche, mais vous qui avez trahi votre roi, votre patrie et votre serment."
- Oh ! la belle réponse, s'écria Henri, je la retiendrai !"
Puis saisissant une plume, il s'élança d'un bond vers le tableau généalogique des Bourbons qui était suspendu à la muraille.
"Que faites-vous ? demanda le gourverneur surpris.
- J'efface le nom détesté du connétable pour mettre à sa place celui du noble Bayard."
La Gaucherie, ému, se leva et, serrant l'enfant dans ses bras, s'écria :
"Ah ! monseigneur, combien je suis fier d'avoir un élève tel que vous..."
Le roi devait toujours conserver ce sentiment de l'honneur et de la loyauté, qui se manifestait déjà chez le jeune élève du brave La Gaucherie.

Marie DE GRAND'MAISON